«L’œuvre répond aux besoins d’une société»

InterviewEnseignante à la Haute École d’art et de design de Genève, Charlotte Laubard est la curatrice du Pavillon suisse à la Biennale de Venise, dont la 58e édition s’ouvre samedi 11 mai.

Charlotte Laubard en son fief du département des arts visuels de la HEAD, au boulevard Helvétique.

Charlotte Laubard en son fief du département des arts visuels de la HEAD, au boulevard Helvétique. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Elle a un côté Durga aux dix bras, Charlotte Laubard, tant elle assume les choses. Cette comparaison avec la redoutable déesse indoue, épouse de Shiva et incarnation guerrière de l’énergie, nous est soufflée par Jean-Pierre Greff, directeur de la HEAD (Haute École d’art et de design de Genève), où l’historienne de l’art franco-suisse officie comme responsable du département des arts visuels.

Née à Paris en 1974, Charlotte Laubard abrite sous sa frêle blondeur une détermination farouche doublée d’une intelligence et d’un courage dans le travail qui n’entravent jamais un rapport joyeux aux autres. Sa carrière internationale l’a notamment menée du Musée d’art contemporain de Turin à celui de Bordeaux, dont elle a tenu la barre durant sept ans. Installée à Genève depuis 2013, cette mère de trois petites filles a été choisie par Pro Helvetia pour assurer le commissariat de l’exposition du Pavillon suisse à la Biennale d’art de Venise, qui ouvre ses portes au public ce samedi 11 mai.

Comment envisagez-vous ce rôle de curatrice?

C’est une grande responsabilité. J’ai toujours pensé mes projets artistiques en fonction d’un contexte, je ne crois pas du tout au white cube virginal. Ce qui m’intéresse avec la Biennale de Venise, c’est sa totale artificialité: j’ai toujours l’impression de me trouver dans le décor d’un film. L’unité d’action, de lieu et d’espace, où convergent des milliers d’œuvres et de visiteurs venus du monde entier, lui confère une sorte de théâtralité. J’avais envie d’utiliser le pavillon comme une tribune pour dire quelque chose au sujet de notre époque.

Vous avez élu un duo d’artiste féminin pour porter le propos.

J’ai choisi Pauline Baudry et Renate Lorenz, qui travaillent ensemble depuis 2007 à Berlin. La première est née à Lausanne et a fait ses études dans l’école qui est devenue la HEAD; elle a rencontré à Zurich la seconde, qui vient du théâtre d’avant-garde. Elles ont commencé par l’activisme, les films documentaires, puis ont réalisé des projets artistiques qui ont tout de suite trouvé un écho international.

Qu’ont-elles imaginé?

Une exposition intitulée «Moving backwards», soit aller en arrière (lire encadré). Leur travail associe performance, vidéo, photo, danse et théâtre, et s’attache à déconstruire les représentations afin d’ouvrir l’espace à l’imagination. Insérées dans le milieu queer, Pauline et Renate considèrent que nous incarnons nos identités malgré nous et que nous continuons inconsciemment à maintenir des formes de domination, que ce soit entre hommes et femmes, mais aussi entre Occidentaux et peuples du sud, ou entre classes sociales. La problématique s’avère donc beaucoup plus large que celle de la représentation sexuelle. L’œuvre de ces deux artistes n’opère pas de revendication frontale, mais nous mène subtilement par la main.

Comment s’élabore un tel projet?

En dialogue avec les artistes. Et avec le lieu: il a fallu questionner cette architecture du pavillon édifié au début des années 50, absolument charmante mais pensée pour l’art de son temps. J’avais envie de travailler sur quelque chose d’immersif, elles aussi. Elles ont donc proposé de transformer le pavillon en boîte de nuit. Un motif récurrent dans leur travail, car elles considèrent qu’il s’agit d’un lieu qui dispose à faire des rencontres étranges ou imprévues. Ça laisse beaucoup de liberté pour penser la question des identités. Un sens de communauté s’y élabore aussi entre gens qui ne se connaissent pas, ce qui n’arrive pas spontanément dans le reste de la vie. L’installation est conçue pour que le public soit engagé physiquement. En Occident, on a beaucoup séparé l’esprit et le corps, or cette dichotomie s’inverse, grâce aux sciences cognitives notamment. Selon moi, la légitimité des artistes s’en trouve renforcée.

N’avez-vous jamais rêvé d’être artiste vous-même?

J’ai eu ce moment de velléité, il y a très longtemps, à l’âge de 18 ou 19 ans. J’ai entamé des études d’histoire de l’art et perçu qu’en tant qu’artiste, prendre la responsabilité de dire quelque chose sur le monde est assez écrasant. Très vite, j’ai senti que la position intermédiaire, soit celle d’accompagner les artistes, sonnait beaucoup plus juste par rapport à ma personnalité.

Que signifie représenter la Suisse dans le cadre d’une exposition d’art internationale?

Mon projet évoque mon expérience personnelle de la Suisse, qui est celle d’habiter Genève. Historiquement, cette ville cosmopolite s’est donné l’ambition d’être un facilitateur de paix, de réfléchir aux grands maux de la planète et de tenter d’y apporter des solutions. Pour moi, le dessein de Pauline et Renate s’inscrit un peu dans cette identité genevoise. Bien sûr, ça n’est pas l’autre Suisse, mais c’est aussi la Suisse, dans ce qu’elle a de plus beau.

Diriez-vous que vous avez une patte en tant que curatrice?

Oui et non, car je suis quelqu’un de très curieux. Je ne m’intéresse pas vraiment aux formes d’expertise: je trouve que, finalement, elles réduisent le champ. J’essaie de lier mes projets aux questions de société actuelles. J’aime interroger la spécificité de telle ou telle pratique artistique. Une œuvre d’art ne fonctionne pas simplement comme un bel objet à admirer, rôle dans lequel l’a d’ailleurs cantonné l’esthétique occidentale, mais comme un objet relationnel.

Le lien semble être très important pour vous.

Ce qui m’intéresse, c’est l’œuvre en tant qu’acteur social. Elle y retrouve une forme de légitimité. En la limitant à la contemplation, on a laissé la place à la critique sur son utilité. C’est pour cela aussi que je me penche sur ses contextes d’apparition. Parce qu’ils sont aussi importants que les intentions de l’artiste pour comprendre le pouvoir et la fascination qu’elle peut revêtir.


Un film hypnotisant où l’on marche à l’envers

Dans «Moving backwards», Pauline Boudry et Renate Lorenz s’interrogent sur la notion de régression. N’est-on pas obsédé par le progrès, ou trop focalisé sur les formes de croissance? «Actuellement, on a la sensation que nos pays civilisés sont en train de régresser sur un certain nombre de points, explique Charlotte Laubard. Car dans les situations de crise, il peut être intéressant d’aller en arrière.» Ouverte à la presse depuis mercredi, l’installation vidéo sise dans le pavillon helvétique fait partie des cinq «incontournables» listés par «The Art Newspaper».

Le mensuel détaille une ambiance de «club abstrait» qui combine chorégraphie postmoderne et danse urbaine avec des techniques de guérilla et des éléments issus de la culture queer . «Cette description paraît intimidante, mais l’œuvre s’avère tour à tour hypnotisante et exaltante», affirme le magazine d’art. Sur l’écran, les performeurs se déplacent d’avant en arrière, avec leurs souliers chaussés à l’envers. Ce motif, tournant un désavantage en avantage, se fait symbole de l’ambivalence et exercice de liberté.

La 58e Biennale d’art de Venise est à découvrir jusqu’au 24 novembre 2019.

Créé: 10.05.2019, 17h36

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