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Interview de Claude Lelouch«Je savais que l’amour, la mort, on allait en parler comme jamais»

En 1966, Claude Lelouch rend le monde fou amoureux d’«Un homme et une femme». Plus d’un demi-siècle plus tard, le cinéaste retrouve le couple mythique. Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant rigolent.

Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, 89 et 88 ans, amoureux comme jamais dans «Les plus belles années d’une vie».
Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, 89 et 88 ans, amoureux comme jamais dans «Les plus belles années d’une vie».
PHOTOS CANAL PLUS / DR

En attendant le maître au téléphone, les violons de Francis Lai ruissellent en musique d’ambiance et c’est fichu pour la journée: «chabadabada» s’incruste, Deauville, ses amants, leurs visages battus par la passion, le vent échevelant leurs dilemmes. Plus de cinquante ans après sa sortie, «Un homme et une femme» ensorcelle encore. «Jean-Louis Trintignant ne voulait pas tourner une suite, attaque le réalisateur Claude Lelouch. Il craignait que je gâche l’original. Moi, je savais que la vie, l’amour, la mort, on allait en parler comme jamais!»

«J’ai cette philosophie: la vie c’est comme le vélo. Dans les ascensions, on rêve de la descente et sur le plat, on se fait chier. Moi, j’ai préféré avoir des ennuis plutôt que m’ennuyer»

Claude Lelouch, cinéaste

Entre octogénaires, ça se comprend. «Comment aurions-nous peur de la mort? Nous allons tous au même endroit et personne jusqu’ici, ne s’en est plaint. Je suis certain d’une promotion, sinon les Français auraient déjà réclamé!» La même sérénité implacable infuse «Les plus belles années d’une vie» avec une puissance jouissive. Malgré le contexte qui campe nos héros en chaise roulante dans une maison de repos, juste avant la tombe.

D’où vient l’optimisme de ce film?

La vieillesse n’a pas que des inconvénients. À bientôt 83 ans, je suis en paix avec moi-même comme jamais. Plus jeune, j’étais insupportable comme un enfant qui ne tolère pas la moindre faute. Ma zone de caprices s’est vachement réduite. Aujourd’hui, j’ai perdu mon agressivité… ou ma bêtise. Quand je me souviens de Mai 68, toutes ces questions… ma réponse fut «L’aventure c’est l’aventure».

Une sérénité partagée par vos acteurs.

Quand je les vois assis, sourire en se touchant la main, je me dis qu’eux, se rapprochant du mot «fin», ont tout compris. Ils n’ont plus de temps à perdre pour se faire la guerre. Notez, moi je n’ai jamais été rancunier. Je ne remercierai jamais assez les gens qui m’ont dit non, ça m’a permis de trouver ceux qui m’ont dit oui. Car c’est avec eux que j’ai réalisé 50 films!

Aujourd’hui encore, certains moquent votre increvable béatitude. Un crève-cœur?

Mes films ne sont pas assez savants pour intéresser les critiques, et moi je ne suis pas assez cérébral pour raisonner de travers. Je filme ma vision du monde, j’ai croisé tous mes personnages, entendu tous mes dialogues. Au-delà… tous les grands ont été contestés de Victor Hugo à Sacha Guitry à Michel Audiard ou Louis de Funès. J’appartiens au fond à une belle équipe et ça me rassure. J’en ai souffert, certes. Mais je ne les ai jamais crus.

Claude Lelouch, bientôt 83 ans, réalisateur heureux après 50 films parfois tournés à l’arraché.
Claude Lelouch, bientôt 83 ans, réalisateur heureux après 50 films parfois tournés à l’arraché.
PHOTOS CANAL PLUS / DR

Pourquoi?

Je connais mieux le cinéma que les critiques. Moi j’y ai consacré ma vie, je dors, je mange, je pratique cinéma. Et puis j’ai cette philosophie: la vie c’est comme le vélo. Dans les ascensions, on rêve de la descente et sur le plat, on se fait chier. Moi, j’ai préféré avoir des ennuis plutôt que m’ennuyer.

Vous nous refaites la vie en rose, là…

Bien sûr, comme tout le monde, j’aurais apprécié d’être mis sur un piédestal comme mon ami Godard. Mais lui, il a été tellement monumentalisé dès son premier film qu’ensuite, il n’a plus progressé. Moi, on m’a fait comprendre qu’il fallait que je m’améliore. Et j’ai tenté de comprendre ce qui se passait avec une caméra dans les mains.

Un couple mythique: «Un homme et une femme» a été vu par plus d’un milliard de spectateurs dans le monde.
Un couple mythique: «Un homme et une femme» a été vu par plus d’un milliard de spectateurs dans le monde.
PHOTOS CANAL PLUS / DR

«Anouk échappe au temps, c’est la vie qui rôde autour d’elle. Ils ont le même âge mais c’est la mort qui rôde autour de Jean-Louis»

Claude Lelouch, cinéaste

Vous êtes un vrai geek en technologie. D’où votre liberté face à la nostalgie?

Ce paradoxe m’habite, c’est vrai. Je suis cameraman, un avantage. Je sais que l’acteur principal du film, c’est la caméra, une star omniprésente. Je n’ai jamais fait de théâtre parce que je ne peux pas y filmer les yeux de mes acteurs, y trouver en gros plans cette vérité unique.

En quoi ce duo a-t-il le plus changé?

Anouk échappe au temps, c’est la vie qui rôde autour d’elle. Ils ont le même âge mais c’est la mort qui rôde autour de Jean-Louis. Par contre, s’il ne peut presque plus voir, ni marcher, sa voix magique compense les handicaps. J’ai construit beaucoup sur cet instrument colossal, un Stradivarius! Et je ne me suis pas gêné pour l’utiliser.

Trintignant vous manipule aussi, non?

Encore et toujours roublard! Dans la vie, il continue à jouer… Sur le plateau, tous les jours il m’annonçait: «Dépêche-toi, cette nuit je vais mourir!» C’est pour ça que j’ai tourné très vite parce qu’on ne sait jamais. En douze jours, le film était bouclé. Plus longtemps, nous aurions été au spectacle. Moi ce que j’aime au cinéma, c’est quand ce n’est pas du cinéma. C’est l’opposé du beau film qu’il a tourné sur la vieillesse avec Michael Haneke, «Amour» (2012). C’est sublime mais moi, je voulais rester dans la grande émotion de la vie.

«Sur le plateau, tous les jours, Jean-Louis Trintignant m’annonçait: «Dépêche-toi, cette nuit je vais mourir!»

Claude Lelouch, cinéaste

Un film testament. Le mot vous rebute?

Non, car un des plus beaux jours de ma vie restera sans doute ce soir où je me suis endormi après avoir filmé ces retrouvailles. Comment dire… j’ai été très proche de Jacques Brel, un des hommes que j’ai le plus admiré, l’ami et l’artiste. Il est venu me voir quand il était très malade, il lui restait peu à vivre. Nous avons pris deux bières, et il fixait la sienne, je lui ai demandé: «Mais qu’est-ce qu’elle a d’extraordinaire ta bière?» Il m’a répondu: «C’est peut-être la dernière que je bois, et depuis que je fais les choses pour la dernière fois, l’amour, un bon repas, que sais-je… enfin j’apprécie la vie.» C’est ce que j’ai essayé de filmer, la vie, cet émerveillement colossal.

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