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Polémique Islamophobie, islamo-gauchisme: confusionisme?

Les relations entre les démocraties et l’islam demeurent en tête des soucis publics en France comme en Suisse.

Ce billet est signé par un blogueur de la plateforme de Blogs en partenariat avec la Tribune de Genève et n’engage pas la rédaction.

À part le règne échevelé de Sa Malgracieuse Majesté Covid XIX, les relations entre les démocraties et l’islam demeurent en tête des soucis publics à en croire les appareils pifométriques mesurant les UBM (Unités de Bruits Médiatiques). En Suisse, après la votation sur la loi anti-burqa. En France avec les sempiternelles polémiques sur l’islamophobie et l’islamo-gauchisme. Et ailleurs en Europe.

Ces deux mots – outre les problématiques liées à l’islam ­– ont pour autre point commun d’être entonnés par les uns et niés par les autres. Ainsi, l’islamophobie serait une notion fantasmatique inventée par les porte-parole, authentiques ou autoproclamés, de l’islam. Et l’islamo-gauchisme, une formulation tout aussi vide de sens et sans contenu scientifique.

Comme les faits sont plus têtus que les analyses les plus fouillées, ces deux mots à maux continuent à être très largement utilisés. Bien ou mal, là n’est pas la question ; la persistance de leur utilisation publique démontre qu’ils recouvrent bel et bien, sinon une réalité, tout au moins une préoccupation récurrente. Leur succès est dans doute dû, au moins en partie, aux ambiguïtés dont ils sont traversés.

Origine du mot

Dans cette première partie, commençons par l’islamo-gauchisme. Si l’on en croit Wikipédia, c’est le sociologue Pierre-André Taguieff qui a forgé cette expression en 2002. Mais il s’agissait pour lui de qualifier une situation bien précise, à savoir le rapprochement entre militants d’extrême-gauche et nationalistes palestiniens proches de l’islamisme radical. Depuis, le mot s’est égaré dans les brumes de la polémique. Ainsi, toute association entre des idées classées à gauche et la défense des musulmans est dénoncée comme relevant de l’islamo-gauchisme. Or, on peut fort bien réclamer que justice sociale soit rendue aux citoyens musulmans sans être forcément gauchiste, islamiste ou islamo-gauchiste.

Toutefois, si l’islamo-gauchisme est plongé dans les plus indigestes des sauces, comme l’avait dénoncé Pierre-André Taguieff, il n’en demeure pas qu’il présente quelque consistance. On peut aisément le constater dans la pratique et les écrits des mouvements trotskistes, notamment.

Succédané de prolétariat

Dans cette optique, le prolétariat, classe motrice de la révolution socialiste, s’est trouvé éparpillé façon puzzle par le capitalisme numérique, dilué dans la société de consommation et émasculé au sein d’une pléthorique et confuse «classe moyenne». Dès lors, l’extrême-gauche n’a eu de cesse de partir en quête du prolétaire perdu. Il a cru le trouver dans la figure de l’immigré, l’élément de loin le plus exploité par toutes les formes de la domination capitaliste.

Malheureusement, cette figure n’existe pas. Il n’y a pas un immigré mais des immigrés dont les origines culturelles et les aspirations politiques sont fort diverses. Alors, l’extrême-gauche s’est focalisée sur les musulmans – immigrés et descendants d’immigrés – qui se sont organisés en communautés solides et bien structurées.

La gênante laïcité

C’est ainsi que le Nouveau Parti Anticapitaliste a tenté de capter ces réseaux pour en faire une force de contestation. D’où la mise à l’écart, dans ces milieux dits gauchistes, d’un des principes fondamentaux de la gauche, à savoir la laïcité. Elle portait à leurs yeux une tare rédhibitoire: celle de heurter de plein front l’islam politique farouchement opposé à toute séparation entre Dieu et César, entre le pouvoir politique et le pouvoir divin.

«Paris vaut bien une messe», disait le protestant Henri de Navarre avant de devenir roi catholique. «La défense du prolétariat vaut bien une mosquée» ajoute en écho l’extrême-gauche, espérant faire front commun avec l’islam politique ou du moins une partie de cette nébuleuse.

Même dans la gauche qui n’est pas extrême, la tentation de mettre un mouchoir sur la laïcité persiste. Ainsi, en Suisse, à Genève plus précisément, les partis socialistes et vert ont-ils fait campagne – en vain Dieu merci! – contre la loi cantonale sur la Laïcité de l’État.

Pente périlleuse pour la gauche: après le sacrifice de la laïcité sur l’autel de l’entente avec les musulmans, c’est la cause des femmes qui peut être mise à mal. En effet, comment concilier les préceptes du Coran – qui font de la femme un être humain de seconde zone soumis à l’homme ­ – avec la lutte pour l’émancipation féminine?

Si l’on ne saurait nier la présence de l’islamo-gauchisme sur la scène politique actuelle, en faire un danger mortel pour la démocratie serait totalement disproportionné. Les terroristes ne se réclamaient pas de l’islamo-gauchisme moderne mais d’une conception obscurantiste d’un islam renvoyé à ses origines médiévales.

Parlons un peu de l’islamo-droitisme…

D’ailleurs, on pourrait, tout aussi à bon droit, parler d’islamo-droitisme. À l’instar des paroisses catholiques, de nombreuses collectivités musulmanes ont organisé des transports en car pour participer aux manifs contre le mariage gay. Une partie des revendications de la droite et de son extrême est partagée par les porte-parole de l’islam, notamment la défense du patriarcat et le retour à l’ordre moral.

La réaction anti-féministe et l’homophobie peuvent aisément servir de passerelles entre extrémistes droitistes et islamistes. De même, à l’instar de certains de leurs confrères de gauche, des élus de droite ont contourné la Loi de 1905 (séparation de l’État et des religions) pour aider à la construction de mosquée.

Peu importe la couleur de la volaille

En fait, l’islam politique cherche des alliés à droite, au centre et à gauche pour tenter de faire pièce à la laïcité et n’a aucune préférence quant à la couleur de la volaille à plumer.

Dès lors, ne fustiger que l’islamo-gauchisme, c’est masquer toutes les compromissions consenties pour capter l’électorat musulman par les partis politiques qui ont pignon sur rue.

En revanche, sous-estimer son influence, c’est s’aveugler sur la dégénérescence d’une gauche qui abandonne ses repères pour conserver une hypothétique influence. Résultat: elle continuera à perdre son influence tout en égarant ce qui faisait sa raison d’être: lutter pour l’émancipation des femmes et des hommes de toutes les tutelles, économique, sociale, politique et confessionnelle.

Après avoir survolé les méandres de l’islamo-gauchisme (lire le précédent blogue), d’un coup d’aile cap sur l’autre notion qui fait débat: l’islamophobie. Toutes deux sont un peu les Laurel et Hardy de la polémique actuelle et sombrent dans un opprobre réciproque. Les uns traitant leurs adversaires d’islamophobes, les autres accusant les leurs d’islamo-gauchisme.

À l’origine l’islamophobie visait deux situations voisines mais fondamentalement différentes : d’une part, le rejet des préceptes théologiques de l’islam ; de l’autre celui des pratiquants de cette religion. Avec, en ce dernier cas, un racisme anti-arabe plus ou moins dissimulé.

Or, dans la tête de moult Européens, les deux notions se confondent aujourd’hui. Ils sont à la fois contre les préceptes de l’islam et contre les musulmans, voire les Arabes pour les plus racistes.

Placer le curseur au bon endroit

Il en va de même de l’islamophobie comme de l’islamo-gauchisme, certains polémistes lui dénient toute existence en soutenant qu’elle n’est qu’un fantasme créé par les islamistes radicaux pour déconsidérer leurs adversaires. Sur l’autre bord, l’influence de l’islamophobie est artificiellement gonflée et sert à éluder tout débat sur l’islam.

Comme d’habitude, il faut placer le curseur au milieu. Et comme d’habitude, celui qui procède ainsi sera accusé de tiédeur, de conciliateur de chèvre et de choux. La nuance n’est point de cette époque, c’est ainsi.

Les zemmouriades

Fantasmatique, l’islamophobie? On devient persuadé de son existence si l’on prête l’oreille aux zemmouriades dont la véhémence raciste contre les Noirs et les Arabes rappelle les éructations antisémites à la Drumont (pour en savoir plus sur ce dernier, cliquez ici).

Toutefois, est-ce à l’islam que Zemmour et les siens en veulent ou aux Arabes et aux Africains en tant que tels? Aux deux, de toute évidence. Il se confirme ainsi que ce terme embrasse à la fois le rejet des préceptes théologiques de l’islam et le racisme anti-arabe ou anti-noir.

«Reductio ad phobiam»

Profitant de cette ambiguïté, les porte-parole du salafisme et de l’islam politique accusent systématiquement d’«islamophobie» toutes celles et tous ceux qui critiquent l’islam en tant que religion, prescripteur de mœurs et vecteur de convivialité sociale.

Soulignez-vous la difficulté voire l’impossibilité pour un musulman de quitter sa religion? Islamophobe! Critiquez-vous la place laissée à la femme dans le Coran? Islamophobe! Dénoncez-vous le caractère guerrier et violent d’une partie de ce Livre saint? Islamophobe! Doutez-vous de sa transmission directe de Dieu à Mohammed? Islamophobe! Vous opposez-vous au communautarisme des salafistes? Islamophobe, vous dis-je!

Ainsi, tout débat entre ces porte-parole de l’islam énervé et le reste de la population devient-il impossible. C’est une forme nouvelle de la «reductio ad Hitlerum», cet artifice rhétorique qui coupe court à l’échange en accusant à tort un adversaire de complaisance envers le nazisme.

Un mot pourri

«Islamophobie» est donc un mot pourri par la confusion qu’il génère entre les préceptes d’une religion et les peuples qui y adhèrent. De plus, le suffixe «phobie» renvoie aussitôt au contexte médical. Selon le site Santé sur le Net, «les phobies apparentées aux troubles anxieux désignent un ensemble de troubles psychiques au sein desquels l’angoisse se focalise sur un objet, une situation ou une activité particulière».

Celui qui en affecte, – ou plutôt celui dont on dit qu’il en est affecté – est ainsi stigmatisé en tant que malade mental. Dialogue-t-on avec les fous?

Critiquer l’islam fait partie des droits les plus élémentaires dans nos démocraties; il en va de même pour toutes les autres religions, pour l’athéisme, pour l’agnosticisme et toutes les autres formes de théologie et de philosophie. Droits élémentaires, disions-nous, et même pratique salutaire. C’est en débattant sur les fins dernières, sur l’origine de la vie, sur les liens à tisser avec elle que les humains avancent. Dès lors, court-circuiter ce débat par des accusations de phobie est insupportable.

Que ceux qui répandent la haine contre des groupes humains soient condamnés, c’est une nécessité sociale de première importance en ces temps violents. Mais de grâce ne jetons pas la liberté de critiquer les religions, comme les philosophies antireligieuses, avec l’eau sale du racisme.

Les autres billets de Jean-Noël Cuénod à lire ici: Un plouc chez les bobos