Il était une fois… un musée qui raconte des histoires

Récits«La fabrique des contes», à voir au Musée d’ethnographie dès le 17 mai, crée des univers imaginaires autour de huit récits vernaculaires avec des objets, des musiques et des dessins d’artistes.

Vidéo: Aymeric Dejardin-Verkinder

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Il était une fois… La formule, magique, suffit à nous transporter dans un monde imaginaire peuplé de fées, de lutins, d’ogres et de loups. C’est à ce voyage merveilleux que le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) invite ses visiteurs avec sa nouvelle exposition, «La fabrique des contes», à voir dès le 17 mai. Federica Tamarozzi Bert (photo ci-dessous), conservatrice responsable du Département Europe, en est la commissaire.

Après l’Amérique latine, l’Australie puis l’Afrique, c’est au tour de l’Europe d’avoir les honneurs du MEG. Pourquoi choisir le thème des contes pour l’illustrer?
Les contes sont un magnifique objet d’étude pour l’anthropologie. Ils sont le prototype du patrimoine immatériel: collectés très tôt par les ethnologues, ils ont participé en Europe à la construction des États nations. En outre, nous arrivons au MEG à la fin d’un cycle d’expositions par lequel le musée, depuis sa réouverture, en 2014, s’est interrogé sur la relation au religieux et la question de la croyance. Or nos collections Europe ne nous permettent pas d’explorer ce pan uniquement du côté de la religion. Les contes sont un moyen d’aborder la spiritualité tout en ouvrant sur une appréciation culturelle du fonctionnement du monde.

Qu’est-ce qu’un conte? Qu’est-ce qui le distingue d’un mythe, d’une fable, d’une épopée ou d’une légende?
Ce mot ambigu, qui reste toujours proche de l’oralité, désigne à la fois des récits populaires et des écrits d’auteurs. Aujourd’hui, le conte merveilleux est celui qui nous est le plus familier, mais il existe de très nombreuses formes de contes. C’est notre histoire qui dicte des séparations qui n’existent qu’en Europe: les mythes sont grecs, romains ou du Nord. L’épopée, qui met en scène des héros liés à l’histoire d’un peuple, est à la nation ce que la mythologie est à la religion. Des légendes urbaines ou des parcours de vie peuvent s’apparenter aux contes. Les fables, elles, à visées morales, mettent souvent en scène des animaux. Tout cela forme un chaudron de récits que l’on peut s’approprier à sa guise.

Depuis quand raconte-t-on des histoires?
Certains linguistes relèvent des traces du conte type de la rencontre avec le diable à l’époque du bronze. Alors l’ethnologue que je suis se dit: «Pourquoi pas plus tôt?» Dès qu’une présence est attestée, c’est qu’elle est courante, elle est donc née bien avant.

De quand datent les premières traces écrites?
À cette question hyperimportante, il n’y a que des réponses partielles. Si l’on considère la matière de manière élargie, les tablettes cunéiformes racontant l’épopée de Gilgamesh ou d’autres légendes sumériennes sont des contes. Dans les hiéroglyphes égyptiens, nous trouvons la transmission de la légende des deux frères ennemis Horus et Seth. Lorsque transmettre par écrit nécessitait de si gros efforts, c’est le signe de l’importance de ces récits.

On a donc tort de penser que les contes étaient d’abord transmis oralement puis rédigés?
En effet, puisqu’il s’agissait de transmettre à travers le conte une certaine vision du monde et de son fonctionnement, on a pensé oral et écrit en même temps. L’un des premiers contes imprimés, que la Bodmeriana nous prête, est «Le conte des contes» (Lo Cunto de li cunti overo Lo trattenemiento de peccerille) de Giambattista Basile, auteur italien de la Renaissance, à qui l’on doit l’une des plus belles versions de «Cendrillon».

Et on croit aussi faussement que le conte n’appartient qu’à la tradition vernaculaire et pas à la littérature…
Le dialogue est constant entre la culture savante et la culture populaire. Les récits font partie d’un patrimoine partagé. Certaines œuvres littéraires ont muté en contes: «Alice au pays des merveilles», «La petite sirène» ou «Pinocchio» par exemple. Devenir un conte est un gage d’éternité pour un récit et son auteur. À l’inverse, il arrive qu’un écrivain choisisse un récit populaire pour en faire une œuvre littéraire. Les contes appartiennent à tout le monde, on y entre facilement et on ose les manipuler.

Le conte connaît-il des variations de sa cote de popularité?
Oui. On a assisté à un regain d’intérêt pour le conte dans les années 50 aux États-Unis et au Canada, qui s’est répercuté en Europe dans les années 60-70. On installe alors la figure du conteur comme un professionnel des arts du spectacle, mais avec un statut différent de celui du chanteur ou de l’acteur. En parallèle, on constate que le répertoire des contes connus par les gens s’est considérablement réduit. On estime à cent leur nombre avant la Seconde Guerre mondiale, à vingt aujourd’hui.

Walt Disney et ses dessins animés sont-ils en cause?
La cristallisation de l’imaginaire est toujours en marche et ne date pas de Disney: les gravures de la première édition des contes de Perrault qui ouvraient les chapitres montrent déjà le Chat botté comme un félin tigré se tenant debout, portant chapeau à plume, redingote et cuissardes comme un gentilhomme. En fait, ce sont les grandes collectes écrites, Charles Perrault et les frères Grimm essentiellement, qui ont pris le dessus et sont devenues notre abécédaire de référence. Par l’opéra, la musique et aussi Disney, c’est vrai. Une publicité pour Maggi montrée dans l’exposition figure Blanche-Neige en mère de famille toute blonde, qui met les nains à table. Aujourd’hui, on lui voit des cheveux noirs en référence au dessin animé américain. Une petite anecdote à ce propos: lorsque nous avons demandé au Grand Théâtre de nous prêter une robe de princesse de conte, la réponse fut: «Vous la voulez donc bleue?»

Il y a vingt ans, Genève a connu un renouveau du conte. Pas un festival ou une fête sans conteur. Cet engouement s’est-il prolongé?
À Genève, l’intérêt pour le conte est resté extrêmement vif. Du reste, on nous a appelés pour nous dire: «Vous montez une exposition sur les contes sans nous, conteurs? Pourquoi?» La réponse est: «Ce que nous voulons, c’est établir le musée comme conteur. Nous aussi, nous racontons des histoires.» Et puis nous associons les conteurs genevois par le travail de Madeleine Leclair, conservatrice de notre Département d’ethnomusicologie (lire ci-contre).

Quels sont les contes qui plaisent?
Les contes efficaces ont une saveur puissante, ils ne sont pas lénifiants. Quand la pensée est trop dirigiste, lorsque le but visé est fortement moraliste, ça ne fonctionne pas. Prenez le loup. Il y en a de toutes sortes: des gentils, des benêts, des débiles, des édentés, des végétariens. Or l’imaginaire collectif n’en a retenu qu’un: le grand méchant loup. Dans les années 70, la pensée écologiste qui prescrivait la défense du canidé a produit d’innombrables récits à visée pédagogique. Eh bien! ces contes n’ont rencontré aucun succès.

Vous mettez huit contes en avant dans l’exposition. Comment les avez-vous sélectionnés?
J’en ai lu plusieurs milliers, avec l’aide de mes collègues spécialistes d’autres zones culturelles et langues que les miennes. J’ai cherché dans des recueils vernaculaires, effectué une première sélection, puis croisé ces récits avec les objets de nos collections. Certaines histoires que j’aimais beaucoup n’étaient pas illustrables dans une exposition – lorsqu’il y a trop de rebondissements, par exemple – je les ai écartées. On est parti sur sept. Un jour, le responsable des expositions me lance en souriant: «Federica, tu n’aurais pas un conte érotique?» Je me suis replongée donc dans mes recherches. Et voici «L’ours amoureux» (lire ci-dessous).

Vous vous êtes associé les talents de quatre dessinateurs pour donner à chaque conte un décor. Lesquels?
Une précision tout d’abord: leurs interventions ne sont pas de la «décoration», mais un travail d’artistes à part entière. Nous avons souhaité mélanger des figures établies et des auteurs plus jeunes, différentes origines, des parcours de vie multiples et des médiums divers. À chaque illustrateur ont été attribués deux contes (lire ci-dessous). Le premier récit a convenu à tous; il y a eu des arbitrages légers pour le deuxième. Nous avons présenté aux dessinateurs l’histoire, les enjeux ethnographiques liés au conte, les objets, et après nous leur avons laissé carte blanche. Pas question de brider leur imaginaire.

À l’ouverture de l’exposition, on vous accorde un vœu. Quel est-il?
Que les gens sortent en se disant: «Tiens, moi aussi je peux et je veux lire des contes.»

«La fabrique des contes» Musée d’ethnographie de Genève (MEG), du 17 mai au 5 janvier 2020


«L’ours amoureux»

Il fallait à cette exposition un conte subtilement érotique, voici «L’ours amoureux», figuré par Carll Cneut à l’huile sur papier. Le Belge de 50 ans a fait de son fauve un grand tendre et de la jeune fille qu’il enlève une chipie. «Il existe de très nombreux contes érotiques, constate Federica Tamarozzi Bert, mais ils sont souvent pornographiques. Dans celui-ci, l’ours fait un enfant à la jeune fille en lui léchant la plante des pieds. Or, selon des récits alpins, les paysans de montagne observaient les pattes des plantigrades endormis, car elles leur permettaient de faire des prévisions météorologiques: les ours se lécheraient la peau du dessous des pattes pour se nourrir. Dans le folklore, lorsque se rencontrent deux espèces différentes mais qui se ressemblent, comme l’ours et l’être humain, elles se rejoignent par le contact de cette peau très fine.» Carll Cneut a aussi dessiné «Le pêcheur, sa femme et le poisson d’or».


«La lune et la louve»

Cette exposition sur les contes européens se devait de faire référence aux papiers découpés et aux poyas alpestres chères aux Romands. «J’y tenais beaucoup, souligne Federica Tamarozzi Bert, en hommage à cette technique si particulière à la Suisse. Camille Garoche s’est imposée comme une évidence.» La dessinatrice française de 37 ans a réalisé, pour «Le fuseau, la navette et l’aiguille», d’exquises petites boîtes servant de décors à ses papiers découpés. Elle a aussi offert une scénographie très délicate à «La lune et la louve».


«La Mort marraine»

Créer l’univers visuel de «La Mort marraine» incombe à Lorenzo Mattotti. Né en 1954, l’Italien mondialement connu a figuré ici, à l’encre de Chine sur papier, Satan posté sur l’un de ces ponts en dos d’âne que l’on trouve partout en Europe, qui agrègent mille légendes et que le folklore nomme couramment «ponts du diable». Une vision d’architecte? Ce qu’est Mattotti de formation. Il a voulu figurer ici «quelque chose d’inquiétant dans un décor inquiétant». Effet saisissant garanti. L’Italien raconte aussi en illustrations au MEG «La vigne et le vin».


«Le pantalon du diable»

Le Genevois d’origine béninoise Jean-Philippe Kalonji, 46 ans, a illustré «Le pantalon du diable» à l’aquarelle et huile sur papier. S’appuyant sur le texte vernaculaire et sur sa réécriture par l’homme de théâtre Fabrice Melquiot, Kalonji a opté pour une représentation littérale du pantalon rouge que le Malin offre à un jeune homme, si beau qu’il se voit harcelé par toutes les femmes sur son lieu de travail. Ce fendard étant magique, ses poches s’emplissent d’or dès que l’on y met la main. Kalonji a également mis en images «Le pain de Marie».

Créé: 11.05.2019, 08h56

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Le théâtre de l’imaginaire qui raconte «Le pêcheur, sa femme et le poisson d’or», illustré par Carll Cneut, fait basculer le visiteur dans le monde du merveilleux. (Image: Laurent Guiraud)

«Les conteurs enclenchent en nous un film intérieur»

Il n’y a pas que les enfants qui aiment les histoires. Pour autant qu’il soit bien raconté, un récit a le pouvoir d’envoûter tout auditoire attentif. «Un conteur est comme un musicien de jazz: il improvise sur un schéma de base qu’il a en tête – la trame de l’histoire – et tout son art consiste à rendre ce canevas captivant», souligne l’ethnomusicologue Madeleine Leclair, qui s’intéresse comme de juste à l’oralité et à la musicalité de la narration. «Le conteur est plus qu’un acteur qui, lui, se rapproche davantage du musicien classique: il est au service d’un compositeur comme le comédien l’est d’un auteur.»

Soucieuse de coller au terrain, Madeleine Leclair a travaillé avec des conteurs de la région genevoise, afin de mettre en évidence les ficelles de leur métier: «Les conteurs enclenchent en nous un film intérieur et pour y parvenir, ils ont des trucs: des formules comme «Il était une fois…» ou «Il y a longtemps…» bien sûr, mais aussi des accélérations, répétitions, exagérations, onomatopées. Certains donnent voix aux animaux, imitent des timbres particuliers ou font parler une théière!»
Le conteur s’efface, l’énergie circule. L’interaction avec le public est signalée par tous comme essentielle. Dans «La fabrique des contes», l’ethnomusicologue du MEG a sélectionné deux professionnels du récit à haute voix, Casilda Regueiro et Philippe Campiche, qui dévoilent leurs secrets de fabrication en une vingtaine de capsules vidéo.

Pour les entendre raconter des histoires en direct par contre, il faudra profiter des animations qui ne manqueront pas d’être organisées par l’équipe de médiation du MEG.

Quant aux huit contes sélectionnés par Federica Tamarozzi-Bert, et réécrits par le metteur en scène et acteur de théâtre Fabrice Melquiot sous la supervision de la conservatrice, ils sont récités dans l’exposition par huit lecteurs âgés de 10 à 99 ans, qui leur donnent vie.

Madeleine Leclair leur a ajouté une dimension: «J’ai puisé dans les archives sonores du MEG, dont je suis responsable, et choisi une quinzaine de pièces patrimoniales, directement en lien avec nos contes. Pour «La lune et la louve», par exemple, qui se déroule de nuit dans la forêt, j’ai trouvé l’enregistrement d’une chorale ukrainienne qui imite les chants d’oiseaux. Pour «La Mort marraine», des lamentations funèbres et des chants funéraires d’Europe de l’Est.»

Petite touche d’humour, il y a aussi dans «La fabrique des contes» quelques illustrations sonores en guise de décor, comme le carillon de la cathédrale Saint-Pierre. Ou une version du «Chat botté» gravée sur un antique cylindre de cire.

Afin de ne pas laisser tous ces sons s’éteindre dans le silence à l’issue de l’exposition, Madeleine Leclair a élaboré une trace: «J’ai demandé à Gabriel Scotti, qui est ingénieur du son et un bon musicien électronique, de procéder à l’enregistrement de ces contes. Je l’ai aussi prié d’en faire une transcription en musique électronique, dans l’idée d’éditer un CD. Nous sommes loin d’une musique descriptive avec dégoulinements de harpe comme on en entend si souvent dans les livres-contes! Gabriel Scotti s’est inspiré d’enregistrements conservés dans nos archives internationales de musique populaire pour créer un écrin sonore. Très discret, il ouvre un univers magique, comme dans un rêve, et accroît l’effet dramatique du récit.»

Les contes «habillés» sur le disque par Gabriel Scotti et lus par les huit récitants sont assortis de plages musicales – leurs équivalents sonores en quelque sorte.

«La fabriques des contes» en CD Huit contes récités, illustrés par Kalonji, Carll Cneut, Camille Garoche et Lorenzo Mattotti, et huit plages musicales composées par Gabriel Scotti. Au MEG et sur www.ville-ge.ch/meg/cd.php


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