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Hommage à un hors-la-loiIl était une fois Morricone

Le compositeur est décédé à l’aube du 6 juillet, à 91 ans, des suites d’une chute. Le Romain avait révolutionné la musique de films en plus de 500 bandes originales pour les cinéastes du monde entier.

Ennio Morricone à Rome, en 2017.
Ennio Morricone à Rome, en 2017.
Getty Images
Le compositeur italien dirige «60 ans en musique» au Ziggo Dome d’Amsterdam en 2016.
Le compositeur italien dirige «60 ans en musique» au Ziggo Dome d’Amsterdam en 2016.
keystone-sda.ch
Ennio Morricone au Festival de Berlin en 2013.
Ennio Morricone au Festival de Berlin en 2013.
AFP
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Ennio Morricone est décédé dans la nuit de dimanche 5 juillet, des suites d’une mauvaise chute. Ce géant de la musique de films, 91 ans dont plus de 60 de carrière, a inspiré des générations de musiciens, lançant des ponts entre les disciplines, du jazz au classique en passant par la musique sacrée. Pour l’anecdote, le musicien collectionnait les clés de chambres hôtels, lui qui vivait cloîtré depuis des décennies dans son appartement du Capitole à Rome.

«Les gens m’interpellent dans la rue en imitant le coyote hurlant du «Bon, la brute et le truand»

Ennio Morricone, musicien

Et ce n’est pas le seul paradoxe de ce compositeur. Tranchant, il ne tolérait pas l’appellation de western spaghetti: «Ce n’est pas de la soupe!» Pourtant, avec son compatriote et ancien compagnon de classe, le réalisateur Sergio Leone, le Romain en avait établi les canons. Ainsi, réputé pour un tempérament de taiseux caractériel, le musicien s’amusait de jouir d’une authentique reconnaissance populaire.

Sous le poncho de Clint

«Parfois, les gens m’interpellent dans la rue en imitant le coyote hurlant du «Bon, la brute et le truand». Alors, je me tourne et je réponds. Une façon comme une autre de se saluer.» Un geste barrière avant l’heure. Le petit homme au crâne quasi chauve et aux lunettes de fonctionnaire qui se faufilait sous le poncho mexicain de Clint Eastwood ou le veston de velours de Bébel était un aventurier novateur. Lui qui avait décroché sa première citation à l’oscar en 1979 mais n’avait obtenu la précieuse statuette qu’en 2015 («Les huit salopards», Tarantino), cultivait par ailleurs une arrogance majestueuse d’empereur romain.

Guimbarde en Cinémascope

Comme ses premières compositions au sortir de l’Académie Ste-Cécile, tout chez ce croyant chrétien respire le mystère. À ses débuts, le fils de trompettiste œuvre pour la musique absolue qui explore des territoires modernes par des techniques atonales et des concertos expérimentaux. Dès 1964, ces envolées déconcertantes trouveront un cadre lyrique dans les vastes plaines de Leone filmées en cinémascope. Il y accroche un bruitage plébéien, guimbarde et autre harmonica, qui soudain déglingue le décor et plonge dans une autre dimension.

Le maestro, titre qu’il revendique, composera plus de 500 musiques de films, dans des genres cinématographiques hétéroclites, pour des cinéastes aussi différents que Tornatore, Verneuil, Bertolucci, Malick, De Palma ou Huston. D’un album pour le jazzman Chet Baker en passant par le tube «Here’s to
You» de «Sacco et Vanzetti» interprété par Joan Baez, à une messe pour le pape, le prolifique musicien s’exprime dans toutes les partitions.

Il regrettait d’avoir «raté» Stanley Kubrick ou Clint Eastwood devenu cinéaste, tout comme d’être devenu célèbre pour ses orchestrations de western, «7,5 à 8% de tout ce que j’ai fait». Depuis l’an 2000, il se consacrait à la direction d’orchestre, tout en répétant partout ne pas savoir mettre en scène les partitions des autres.

Caractère ombrageux

Avec emphase, Quentin Tarantino le jugeait l’égal de Mozart, mais, lucide, Morricone ne croyait pas qu’Amadeus aurait supporté les contraintes de la composition cinématographique, une production commerciale avec des délais de livraison très courts, des exigences parallèles. Il semblait même toujours un peu mépriser la discipline, ou du moins, s’en moquait du bout des lèvres. «Les situations varient dans la musique fonctionnelle. Je suis souvent meilleur quand je ne vois pas les images.»

En raison d’un caractère ombrageux, en tout cas d’une approche peu commode, qui le voyait rembarrer les journalistes peu respectueux de son protocole, le perfectionniste n’hésitait pas à se brouiller, et même avec des commanditaires trop peu soucieux de son opinion. Un humour sardonique parfois tranchant achevait de décourager les fâcheux. Même Tarantino s’était vexé des commentaires du maestro sur sa manière de travailler ses bandes-son.

«Quand nous avons vu «Pour une poignée de dollars» la première fois, Sergio [Leone] et moi, nous l’avons trouvé mauvais»

Ennio Morricone, compositeur

Ainsi de ce souvenir qu’il n’hésitait jamais à évoquer dans une master class parisienne en 1999, histoire de désarmer tout malotru qui aurait songé à réduire sa carrière à celle d’un vulgaire desperado siffloteur de notes. «Je n’ai jamais eu le sentiment de révolutionner le cinéma de genre. D’ailleurs, quand nous avons vu «Pour une poignée de dollars» la première fois, Sergio [Leone] et moi, nous l’avons trouvé mauvais. Ses films et mon travail avec lui sont allés en s’améliorant, jusqu’à son chef-d’œuvre, «Il était une fois en Amérique».

Ennio Morricone, «Musique de films 1964-2015», coffret 18 CD, dist. Universal, est sorti en 2019; Ennio Morricone, ma musique, ma vie», Éd. Séguier, 2018.