Le rapport ambigu des journalistes aux clics

Vie numériqueMesurée en temps réel, l’audience des sites d’information bouleverse la ligne éditoriale des titres.

Les grandes enquêtes journalistiques coûtent cher à produire, mais récoltent peu de clics sur Internet.

Les grandes enquêtes journalistiques coûtent cher à produire, mais récoltent peu de clics sur Internet. Image: Corbis

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

La course aux clics serait-elle en train de changer en profondeur la presse écrite? Lorsque l’on analyse l’audience des articles sur le Web, la question mérite d’être posée. Les sujets internationaux, par exemple, s’avèrent généralement peu lus, alors qu’une photo d’un oiseau avec une belette sur le dos génère des millions de clics. «La tentation de ne diffuser que des sujets populaires est forte dans les sites d’information, souligne Angèle Christin, sociologue à l’Université de Princeton. Un site américain a complètement supprimé sa rubrique Internationale, faute de public.»

C’est qu’aujourd’hui, l’audience de chaque article est disséquée en direct: combien de fois a-t-il été lu, commenté, partagé, twitté… Afin de comprendre cette évolution, Angèle Christin s’est rendue, de décembre 2011 à octobre 2013, dans huit rédactions – quatre Françaises et quatre Américaines. Elle en a tiré une thèse au titre un brin provocateur: «Clic ou Pulitzer».

Tensions légitimes

«La première chose qui m’a interpellée lors de mes observations, c’est la présence très forte des mesures d’audience dans les rédactions. Le nombre de visites, de «j’aime» ou de commentaires sur un article y est devenu un sujet de conversation. C’est un phénomène nouveau, souligne la sociologue. Autrefois, les journalistes de la presse papier – à la différence de ceux des médias audiovisuels – se souciaient assez peu des préférences de leur public. Les retours se faisaient uniquement à long terme, avec les chiffres de diffusion, ou de manière indirecte, à travers les courriers des lecteurs. Le véritable jugement venait des pairs. Avec Internet, tout a changé. L’audience de chaque papier est connue instantanément. Or ce jugement du public se révèle bien souvent contraire à l’évaluation des pairs. Cela crée des tensions légitimes entre une course à l’audience et le désir d’une ligne éditoriale de qualité.»

Les prix journalistiques, par exemple, valorisent les grandes enquêtes, les reportages au bout du monde ou les papiers d’analyse. A l’inverse, les sujets people, le sexe et les scandales ont la cote sur Internet. «Les contenus fortement chargés en émotions fonctionnent bien sur le Web, poursuit Olivier Glassey, sociologue des nouveaux médias à l’Université de Lausanne. Ils incitent les lecteurs à commenter et à partager.»

Une pression indirecte

«Lors de mes observations, raconte Angèle Christin, je n’ai jamais observé de rédacteurs en chef mettant la pression sur leurs équipes, afin qu’ils produisent des articles populaires. Néanmoins, ils sont contents lorsque le site attire un large public. C’est une forme de pression indirecte que les journalistes ont intégrée.» Si la recette pour réaliser un sujet qui cartonne sur le Net n’existe pas encore, plusieurs formats tirent leur épingle du jeu, comme par exemple les listes – «les cinq raisons de sortir ce soir à Genève» – et les diaporamas.

«Face à cette situation, les journalistes adoptent plusieurs types de réactions, note Angèle Christin. La première, c’est le cynisme, considérant que les lecteurs ne veulent que du trash et des formats courts. La seconde, c’est de prétendre qu’ils ne s’intéressent pas à l’audience. La troisième – la plus fréquente – se révèle plus complexe et ambiguë. Les journalistes veulent être lus, toucher un large public, mais en même temps produire des articles de qualité.»

Impossible sur le Web? «Économiquement, les directions ont tout intérêt à privilégier la quantité. Un journaliste peut réaliser cinq à quinze papiers de deux paragraphes par jour, alors qu’une enquête peut demander une semaine de travail et générer moins d’audience. Le calcul est vite fait. Pourtant, on n’observe pas de nivellement vers le bas. Les rédactions que j’ai observées ont plutôt tendance à se scinder en deux. D’un côté, de jeunes journalistes, parfois payés au clic, multiplient les petits articles sans jamais sortir de la rédaction. De l’autre, un deuxième groupe possède toujours le luxe d’écrire des papiers plus longs et plus prestigieux.»

Une ligne éditoriale claire

Cette division se retrouve également au niveau de la ligne éditoriale. «L’actualité chaude et les insolites sont publiés quasi à l’identique sur tous les sites. Il y a une uniformisation des contenus, explique Olivier Glassey. Mais en même temps, les titres conservent une identité forte pour les articles plus travaillés, avec une opinion politique ou une culture locale propre à chaque journal. D’ailleurs, je ne pense pas que les lecteurs accepteraient une uniformisation à ce niveau. C’est presqu’un jeu pour eux d’aller voir et commenter, aussi bien les sites dont ils partagent l’opinion que ceux qui ont un avis opposé. Il suffit de lire les commentaires sur Libération.fr ou Lefigaro.fr pour s’en rendre compte. Ce n’est pas forcément très constructif, mais ces discussions apportent du trafic.»

Si les outils de mesure d’audience ont pris beaucoup d’importance ces dernières années, Angèle Christin tient à les relativiser. «Le problème, c’est que les rédactions ne font pas encore une bonne analyse statistique des données. Par exemple, les rédacteurs en chef disent souvent que les articles doivent être plus courts sur le Web. Ce n’est pas faux. Si on analyse les «scrolling patterns» (ndlr: les défilements de l’écran), on s’aperçoit que la majorité des internautes ne vont pas au-delà du deuxième paragraphe. Mais si on regarde l’audience des papiers cinq ans plus tard, on constate que les articles les plus longs cumulent finalement davantage de visites que les plus courts. Certainement parce qu’ils sont moins périssables à long terme.» (TDG)

Créé: 23.03.2015, 10h55

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Ignazio bat Maudet
Plus...