De nouvelles frontières cloisonnent le Net

EvolutionL’Internet ouvert et global vit-il ses dernières années? Suite au scandale de la NSA, la fragmentation du réseau s'accélère. Les organes de régulation et les géants du Web tirent la sonnette d’alarme.

Les frontières virtuelles se multiplient, isolant les internautes qui n’accèdent plus à l’entier du Net. La création de réseaux nationaux, coupés du réseau global, intéresse toujours plus des pays démocratiques, à l'image de l'Allemagne. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Alors que le réseau des réseaux fête son 25e anniversaire cette année, l’Internet est toujours moins ouvert. La dimension globale du «World Wide Web», pourtant inscrite dans les trois w de son ADN, est mise à mal. De nouvelles frontières sont élevées sur le Net, isolant les internautes qui n’accèdent plus à l’entier du réseau, mais à des portions en fonction du lieu où ils se connectent.

L’idée n’est pas forcément de censurer des contenus, comme c’est le cas en Chine, en Iran ou en Arabie saoudite. Au Brésil comme en Allemagne, la création d’un réseau national distinct du Net doit permettre de communiquer, pense-t-on, à l’abri des oreilles de la NSA. En février, Angela Merkel a réclamé la création d'un Internet européen pour stocker certaines données des citoyens de l'UE.

La libre circulation des données menacée

Cette fragmentation n’est pas sans inquiéter Google, Facebook, Twitter & Co. En décembre 2013, ils interpellaient les gouvernements du monde entier dans un appel à la libre circulation des données. Avant eux, les organes de régulation du Net, dont l’ICANN, avaient mis en garde «contre la fragmentation de l’Internet au niveau national», classant le problème parmi les «questions cruciales sur l’avenir d’Internet».

La menace est-elle réelle? Les internautes auront-ils un jour besoin d’un visa pour surfer sur des pages étrangères?

«Processus inéluctable»

«Le Net n'est qu'un miroir de notre société. Il se fragmente selon les mêmes contours: politiques, culturels, économiques, fonctionnels, explique Laurent Haug, fondateur du festival Lift dédié aux nouvelles technologies et à l’innovation. Pour lui, c’est même une évolution «inéluctable», entamée sitôt que le Web est sorti du monde académique pour devenir un espace économique.

Et de citer en exemple le Net chinois qui ne s'intègre pas au Net anglophone. Pas plus que le Net coréen ou le Ru-Net, partie russophone. «La langue est une barrière», note Laurent Haug. Autre facteur de fragmentation: les révélations sur les activités de la NSA. «Beaucoup d'entreprises rapatrient leurs données dans leurs frontières pour échapper à la surveillance».

Une fragmentation «mentale»

«S’il existe une fragmentation du Net par la censure dans certaines régions, cette tendance n’est pas à l’œuvre à l’échelle globale», estime pour sa part Bernd Fix, spécialiste en sécurité informatique et figure historique du Chaos Computer Club, le plus grand groupe de hackers d’Europe.

Pour lui, le cloisonnement du Net intervient davantage dans la tête des internautes que sur l’infrastructure du réseau. «Si tout le monde n’utilise que Google pour faire ses recherches, c’est comme si vous censuriez tous les autres moteurs de recherche. La même chose vaut pour Facebook et tous les services similaires.»

La lente mue du Net

Ces nouvelles frontières sur Internet ne vont pas fondamentalement changer la vie des internautes. «Ce n'est pas la fin du Web, juste une évolution qui en change la vision originale. Cela créé des problèmes, mais permet aussi de mieux rester au contact de la réalité des usages», analyse Laurent Haug.

Résultat des courses, dans cinq ans le Net ressemblera dans les grandes lignes à ce qu’il est aujourd’hui. «A la fois global et fragmenté. Certaines ressources comme Wikipédia resteront globales, alors que d'autres parties seront fermées», explique le fondateur de Lift.

Selon Bernd Fix aussi, l’Internet du futur ressemblera à ce que nous connaissons aujourd’hui, «à la différence près qu’il y aura plus de nœuds et de trafic».

Les géants doivent d’adapter

Si les nouvelles frontières du Net ne signent pas l’arrêt de mort des services globaux, elles les obligent à évoluer pour coller à de nouveaux cadres juridiques. «Google travaille sur une architecture de «cloud» qui permet au client de choisir dans quel pays laisser ses données. De nouveaux services naissent, comme de l'audit de «cloud», ou du «cloud forensics». On aura donc dans le futur la possibilité de dire à Google de laisser 100% des données en Suisse ou en Belgique, et d'avoir un rapport d'un auditeur indépendant qui dira «je certifie que les données n'ont pas quitté le territoire». La boucle sera bouclée.»

(nxp)

Créé: 22.03.2014, 07h59

Dossiers

Articles en relation

Coup de gueule de Zuckerberg contre le gouvernement

ETATS-UNIS Le PDG de Facebook a affirmé que le gouvernement américain minait la confiance en internet et n'en faisait pas assez pour rassurer le public. Plus...

La censure sur l'Internet en Turquie préoccupe l'UE

Contrôle étatique Le vote par le Parlement turc mercredi d'une loi renforçant le contrôle de l'Etat sur l'internet suscite la «forte préoccupation» de l'Union européenne (UE). Plus...

Coup dur pour la neutralité du Net

Avenir Une décision de justice américaine vient de torpiller le principe de la «neutralité du Net». Le réseau pourrait changer en profondeur. Les inquiétudes se font entendre jusqu’en Suisse. Plus...

Laurent Haug est le fondateur du festival Lift dédié aux nouvelles technologies et à l'innovation. (Image: DR)

Bernd Fix est expert en sécurité informatique. Figure historique du mouvement hacker en Europe, il a écrit le premier antivirus de l'histoire. (Image: DR)

Galerie photo

Petit guide des scandales de la NSA

Petit guide des scandales de la NSA De Prism à Bullrun en passant par XKeyscore, retour sur les révélations explosives d'Edward Snowden.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

De nombreux morts dans un attentat en Egypte
Plus...