Les réseaux de la colère et leurs limites

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Qui n’a pas vu la scène où le jeune voyou Alex, dans «Orange Mécanique» de Stanley Kubrick, se voit infliger des écarteurs de paupières pour visionner une vidéo en guise de châtiment? Cette vision d’horreur illustre une dérive autoritaire, voire totalitaire, que Kubrick instrumentalise à dessein. Les images montrées en boucle des casseurs parisiens relevaient de la même violence symbolique. L’information en continu, censée expliquer l’homme révolté ou en colère, n’évitait pas la surenchère au risque de provoquer davantage la nausée que la réflexion.

À cette avalanche d’images se sont ajoutées les innombrables fake news ou infox, insultes et autres appels à la violence, qui se sont répandus sur les réseaux sociaux. Le sociologue des médias Dominique Cardon («La démocratie internet, 2010) a mis en évidence le côté «clair-obscur» du web où l’apparence de la conversation reflète surtout une forme d’entre-soi communautaire. Dans cette bulle où toute opinion contraire est vouée aux gémonies, le monologue prime le dialogue. L’espace public sur le web ne pratique pas les codes des médias d’information traditionnels. Comme le souligne un autre sociologue français, Patrice Flichy («Le sacre de l’amateur», 2010), le web stimule le conflit comme formes d’argumentation politique «qui mobilisent l’émotion, les passions et l’expérience individuelle».

Confrontés à ces contenus haineux, les États démocratiques sont tiraillés entre liberté d’expression et régulation des réseaux sociaux. Les États non démocratiques, comme la Chine, ont quant à eux déjà opté pour une surveillance systématique des citoyens utilisateurs d’Internet. Avec des moyens de contrôle saisissants de sophistication, comme l’a souligné une récente série de reportages de la RTS («La puissance chinoise fascine, bouscule, dérange»).

L’Allemagne est le pays qui a réagi le plus fortement en adoptant une loi contraignant Facebook, Twitter ou encore YouTube à supprimer les contenus indésirables en 24 heures, sous peine d’amendes pouvant aller jusqu’à 50 millions d’euros. En 2017, la Suisse a décidé de ne pas adopter de nouvelles mesures juridiques pour les médias sociaux. Toutefois, la loi fédérale révisée sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (LSCPT) et la nouvelle loi sur les services de renseignement (LRens) doivent permettre d’identifier et de surveiller des personnes sur les principaux réseaux sociaux, dans le but de préserver les intérêts essentiels du pays.

Le principal réseau social, Facebook, cherche à prévenir ces interventions étatiques par une autorégulation. Avec «Journalism Project», le réseau a externalisé la vérification des fake news. Pas de censure, mais un algorithme qui «dévalue» les fausses informations. À ces réponses plutôt timides, il reste la liberté de choix propre à chacun. Celle d’opter pour des médias de qualité qui proposent un journalisme factuel, vérifié et vérifiable, qui s’éloigne du journalisme d’opinion. La nouvelle directrice de la SRF, Nathalie Wappler, l’a bien compris en annonçant vouloir renoncer à l’avenir à cette forme de journalisme, si proche de celle de l’amateur sur les réseaux sociaux. C’est tout à l’honneur du service public de souligner l’importance de la confiance à l’ère de la surabondance informationnelle. (TDG)

Créé: 17.12.2018, 18h26


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