Les jeux vidéo s’engagent en politique

High-techLudiques, pédagogiques ou simplement partisans, les jeux politiques se sont invités dans le débat présidentiel.

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Trois, deux, un… Fight! Ce week-end, les candidats à l’élection présidentielle française s’affrontent dans les urnes. Sur les onze joueurs encore en lice, neuf seront éliminés. Game over: les perdants regarderont le face-à-face final depuis leurs canapés. La politique ressemble tellement à un jeu vidéo qu’elle a fini par inspirer les développeurs.

Dernier exemple en date: Fiscal Kombat, sorti le vendredi 7 avril. Dans ce jeu sur navigateur, dont l’esthétique rappelle les bornes d’arcade des années 80, vous incarnez un Jean-Luc Mélenchon pixelisé à souhait et remonté comme jamais. Objectif: secouer les «oligarques» (Christine Lagarde, Emmanuel Macron, François Fillon…) pour qu’ils «rendent l’argent». Un moyen simple de véhiculer les idées du candidat. Et de faire du buzz.

Rire des politiques

«C’est un petit jeu rigolo, auquel on ne joue pas mille fois. Il ne va pas faire changer d’avis les électeurs, juge Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des nouveaux médias. Mais il participe, au même titre que les hologrammes, à construire un environnement positif autour du candidat.»

Ce n’est pas la première fois que des jeux s’immiscent dans la politique. Dès 1982, un remix de Space Invaders, baptisé Communist Mutants from Space, proposait de lutter contre la «vermine communiste». Mais le combat des idées n’était alors qu’un habillage. Et il a fallu attendre 2003 pour que les jeux entrent vraiment en campagne. «Cette année-là, Howard Dean, le troisième homme de l’élection américaine, lance The Howard Dean for Iowa Game, raconte Olivier Mauco, concepteur de jeux vidéo et professeur à Sciences Po. Ce titre, très bien fait, avait pour but d’apprendre aux gens à devenir des militants. Depuis, les jeux vidéo sont apparus dans de nombreuses campagnes, partout dans le monde.»

Mais revenons en France. Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à avoir eu l’honneur des pixels. Dans L’i nfiltré, une appli mobile sortie le 10 avril, vous pilotez un indicateur de la DGSI – les services secrets français – infiltré dans l’équipe de Marine Le Pen. Croustillant.

Si les politiques inspirent les développeurs, c’est le plus souvent pour rire à leurs dépens. On se souvient de la parodie de Flappy Bird qui faisait voler Donald Trump et Hillary Clinton. Mais l’objectif peut dépasser la simple rigolade: «Il existe plusieurs types de jeux politiques, détaille Laurent Checola, cofondateur de La Belle Games. Les «tabloïd games» sont des petits jeux marrants – ou effrayants c’est selon – à l’image de Fiscal Kombat. Ensuite, il y a les titres commerciaux qui surfent sur la vague présidentielle par opportunisme, afin de rapporter de l’argent.»

Rattrapés par l’actualité

Développé par Celestory, En marche vers l’Elysée appartient clairement à cette deuxième catégorie. «Avec ce jeu, nous voulions faire parler de nous», reconnaît volontiers Pierre Lacombe, CEO de Celestory. Et cela a fonctionné. Téléchargé plus de 10 000 fois, En marche a fait le buzz, avant d’être retiré de la vente. «C’était trop de boulot de le mettre à jour», souffle Pierre Lacombe. Il faut dire que le concept était ambitieux. En marche proposait aux joueurs de prendre possession du téléphone d’Emmanuel Macron. Au menu: des discussions avec différents protagonistes de la campagne. «Mais il fallait coller à l’actualité pour que le scénario reste crédible, explique Pierre Lacombe. Quand nous avons commencé le développement, en septembre 2016, nous pensions que François Hollande et Alain Juppé seraient candidats. Puis on a misé sur Valls! Avant la sortie, nous avions déjà réécrit le scénario trois fois. Et il y a eu l’affaire Fillon. Cela n’aurait pas été rentable de tout refaire encore une fois…»

Mais comment les candidats perçoivent ces jeux dont ils sont les héros? «Mélenchon a intégré Fiscal Kombat à sa campagne, constate Pierre Lacombe.

En revanche, l’entourage de Macron n’a pas apprécié notre jeu. Nous avons été accusés d’être anti-Macron par son équipe et à sa solde par ses opposants. Mais En marche n’était ni gentil ni méchant. C’était juste un divertissement.»

Vous avez dit pédagogique?

Un troisième type de jeux politiques se veut beaucoup plus sérieux, se vantant d’être pédagogique. Parmi les plus réussis: The Redistricting Game, qui permet de changer les résultats de l’élection US en modifiant les frontières des caucus, et le génial Paper Please. Créé en 2013, ce dernier vous place dans la peau d’un agent aux frontières. Petit à petit, les mécanismes de l’appli vous transforment en une machine bureaucratique insensible. Effrayant.

Pour développer les serious games politques en France, La Belle Games s’est associée en octobre 2016 à Mediapart, pour la «Mediajam» – un concours visant à créer des softs dans un laps de temps réduit. «Notre objectif était de montrer que le jeu peut traiter de problématiques complexes», explique Laurent Checola. Résultat: huit jeux citoyens. Parmi eux, Canards Actuels, qui illustre le pouvoir des médias. Dans ce jeu, vous kidnappez Arnaud Bernart, propriétaire du célèbre journal Le Livaro et de la chaîne d’info BolloNews. Les élections approchent et la manière dont vous allez traiter l’actualité aura un impact sur les votes.

Mais il y a un hic. «Comment savoir si ces logiciels, qui se présentent comme pédagogiques, ne sont pas avant tout partisans?» interroge Olivier Glassey. «Qu’un média reconnu le cautionne n’est pas une garantie: imaginez que Le Figaro développe un jeu…» Un avis que réfute Laurent Checola: «Lorsque vous jouez à un jeu politique, vous vous posez forcément les questions «qui l’a fait?» et «dans quel but?» Pour moi, le problème vient plutôt des logiciels de simulation comme Sim City qui, sous couvert de divertissement, vendent une idéologie hypercapitaliste sans que personne ne se pose de questions.»

Quoi qu’il en soit, l’avenir des jeux vidéo politiques semble tout tracé: «Nous avons abandonné En marche mais cette expérience est une réussite, explique Pierre Lacombe. Des candidats aux législatives françaises sont venus nous voir pour avoir leur propre jeu!» La partie peut continuer.


Comment le numérique bouleverse la politique

Des pouces bleus pour montrer qu’on est aimé. Des clics pour comptabiliser l’impact d’une intervention. Et le nombre de ses fans sur Facebook pour jauger sa force de frappe. Dans la course à l’Elysée, faire campagne sur Internet est désormais un passage obligé. Alors les candidats font le job, avec plus ou moins d’entrain et plus ou moins de réussite. A ce petit jeu, Jean-Luc Mélenchon a clairement gagné la bataille du Web, ce qui ne signifie pas, évidemment, qu’il remportera l’élection. En multipliant les vidéos sur YouTube et jouant de l’hologramme, l’homme s’est construit une véritable image de geek. «La stratégie de campagne de Mélenchon s’est clairement orientée vers ces outils-là, souligne Laurent Checola, cofondateur du label de jeux vidéo indépendant La Belle Games. Mais ce n’est pas qu’un prétexte. Il est le seul à avoir un vrai programme pour l’industrie du jeu vidéos et une vision sur les nouvelles technologies.»

En reprenant les outils qu’Obama avait déployés lors de sa première campagne, Emmanuel Macron a réussi à lever une armée de militants ultramotivés.

«Les autres candidats, en revanche, se sont montrés assez frileux sur le Web, constate Olivier Mauco, professeur à Sciences Po, préférant une communication vieillotte, proche de la propagande et, pour certains, des fake news.» Dès le départ, les candidats des grands partis traditionnels, Benoît Hamon (PS), François Fillon (LR) et Marine Le Pen (FN) disposaient d’une base militante importante pour diffuser leur message. Pas besoin, donc, d’en faire trop. Ou de prendre trop de risques. Surtout en temps de crise. «La tentation de manipuler les réseaux sociaux peut alors être grande», souligne Olivier Glassey, sociologue à l’UNIL et spécialiste des nouveaux médias. Et certains n’ont pas hésité à s’y vautrer. Les militants du candidat Les Républicains ont ainsi utilisé des outils pour noyer les réseaux sociaux sous un flux d’informations. Concrètement, il s’agissait de «kits à tweeter» prêts à être employés par n’importe quel militant. «Cela permet de diminuer la visibilité des autres messages, souligne Laurent Checola. Mais c’est parfaitement ridicule.» Surtout quand on se fait prendre les doigts dans le pot de confiture… Pour autant, il ne faut pas surestimer la force du Web. «Internet permet à n’importe quel candidat de gagner en visibilité, reconnaît Olivier Glassey. Mais à la fin, la plupart des temps forts de la campagne se sont joués dans les médias traditionnels. Les grands débats, ainsi que les meetings, étaient diffusés à la télévision. Et les révélations sur François Fillon proviennent du Canard enchaîné.» BE.B.

Créé: 21.04.2017, 22h26

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