Le high-tech prend la clé des champs

Ces métiers bouleversés par le numériqueNotre agriculture a un polichinelle dans le terroir: le numérique. Une poignée d’agriculteurs du cru convertis aux nouvelles technologies nous expliquent en quoi cela a changé leur quotidien.

Marc Zeller est un agriculteur connecté: il gère sa production de biogaz comme sa production de lait depuis son smartphone.

Marc Zeller est un agriculteur connecté: il gère sa production de biogaz comme sa production de lait depuis son smartphone. Image: STEEVE IUNCKER

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«Pour rien au monde je ne reviendrais en arrière», assène Marc Zeller, éleveur de vaches à la Ferme des Grands-Bois, à Satigny. On le comprend: toutes les données importantes qui concernent son exploitation tiennent dorénavant dans le creux de sa poche. Là où le quotidien de son père avant lui n’était que levers aux aurores, huile de coude, mesures et calculs savants, le sien s’est considérablement allégé. Pour le prouver, il sort son smartphone, tapote nonchalamment sur l’écran, peste un moment sur la faiblesse du réseau satignote avant d’exhiber sous nos yeux ahuris courbes, chiffres et diagrammes. Ainsi donc, Internet est bel et bien dans le pré.

Notre agriculteur, geek à ses (rares) heures perdues, s’amuse de l’ébahissement provoqué par son petit numéro. «Cela paraît compliqué au premier abord, mais cela signifie que je suis en mesure d’indiquer en temps réel ma production de lait journalière, ma production totale ou encore les concentrés distribués. Je peux également programmer les vêlages (ndlr: les accouchements bovins), ou obtenir un calendrier des chaleurs…»

Les vaches vont seules à la traite

Complices de ce tour de force, ses 90 vaches vont à la traite toutes seules comme des grandes, dès qu’elles en ressentent le besoin, sans aucune prise en charge humaine, uniquement dirigées par une machine dernier cri bardée de capteurs et de tuyaux. De quoi simplifier singulièrement la vie de l’agriculteur. «Avant, il fallait quelqu’un le matin dès 5 h et ensuite un autre plus tard pour la traite. Aujourd’hui, c’est terminé. Tout se fait automatiquement et les bêtes ont très rapidement compris comment procéder. A nous de rincer la machine régulièrement et de la nettoyer.»

Et son joujou virtuel, mis au point par les Helvètes de Swissgenetics, est directement relié à l’Office fédéral de l’agriculture, ce goinfre qu’il se charge de nourrir de données toujours plus précises. «C’est l’envers du décor, le drame de l’informatique. D’un côté ces outils nous simplifient la vie, mais de l’autre, les autorités nous réclament davantage de chiffres, ce qui s’avère plus pesant qu’avant. Au final, avec le numérique, nous avons simplement remplacé certaines tâches par d’autres…»

Sous la grappe, la plage…

La ferme de demain a déjà pris forme dans le canton de Genève. Capteurs, objets connectés, applications sur smartphone ou machines au look futuristes conquièrent peu à peu notre terroir. La raison? Après avoir vécu deux grandes révolutions par le passé – à savoir la mécanisation de la production puis l’arrivée des produits phytosanitaires – voici l’agriculture engagée dans un troisième bouleversement d’envergure: la révolution numérique. Car rien ne semble échapper à cette boulimie virtuelle, pas même le petit monde du vin, dernier terrain en date défriché par les nouvelles technologies.

«Genève est un laboratoire et nous progressons sans cesse.» Diantre! A écouter Nicolas Bonnet, viticulteur de son état, on douterait presque de son aversion autodéclarée «pour tout ce qui touche au numérique». Et pourtant, il traite avec enthousiasme son vignoble de Satigny grâce à des machines guidées… par GPS. «C’est du jamais vu: ces appareils permettent de traiter directement le végétal, en utilisant une moindre quantité de produit chimique, en limitant les pertes et la pollution des sols. Cela prouve que nous pouvons être encore plus fins dans notre manière de travailler et que la technologie peut apporter du positif.» Il cite en exemple ce mauvais printemps 2016, grisouille et pluvieux. «Etant donné la météo, le vignoble aurait dû souffrir de problèmes comme le mildiou. Et au contraire, il est très sain. Ce résultat vient en partie des atouts de cette technologie qui nous permet de mieux cibler les traitements et surtout d’agir plus rapidement puisqu’elle ne nécessite plus d’avoir sous le coude d’énormes quantités de produits.»

Du vent dans les drones

Mais ce n’est pas encore demain que des drones survoleront les exploitations agricoles pour vaporiser des pesticides à tous crins. Pierre-Henri Dubuis, collaborateur scientifique à l’Agroscope de Changins, travaille justement sur un projet qui utilise ces drôles de petits objets volants dans le cadre de traitements phytosanitaires. «Ce sont des technologies relativement nouvelles, avec des appareils toujours plus performants. Plusieurs sociétés en Suisse s’intéressent de très près à ce domaine-là. Mais dans l’état actuel de nos connaissances, il reste encore du travail avant de trouver les bons paramètres de diffusion de produit, notamment en cas de vent ou de forte chaleur.» D’autant que la loi interdit aux appareils de plus de 30 kilos de décoller. Or il semble difficile de traiter une vaste zone avec un volume aussi restreint de produit. Sans compter que le traitement par les airs ne permet pas forcément aux agents chimiques d’atteindre les grappes bien planquées sous les feuilles. «Le potentiel est bien là, poursuit le spécialiste, l’intérêt est énorme, mais nous manquons de savoir-faire et d’un cadre légal approprié. Il faudra que les offices fédéraux concernés se posent des questions…»

Les enjeux sont de taille: l’exploitation du numérique dans l’agriculture pourrait permettre de passer d’une production de masse, avec les pertes qu’elle implique, à une production sur-mesure et optimisée. «Mais les nouvelles technologies ne sont pas une solution à tout, tempère Marc Zeller. Il faut les réserver aux tâches quotidiennes, pas à celles que nous effectuons trois fois par an.»

Son collègue Charles Millo, horticulteur à Vernier et adepte de nouvelles technologies, ose un pari sur l’avenir: «Les choses ne sont plus comparables entre avant et maintenant. Mon grand-père trouvait le temps de faire de la voile durant les après-midi d’été. Impensable pour moi! Aujourd’hui, on produit moins au mètre carré mais plus efficacement, et on gagne mieux notre vie notamment grâce aux produits de niche. Je pense qu’à l’avenir, on reviendra davantage vers l’humain, pour le replacer au centre de la production. Le consommateur est respectable en tant qu’individu mais pas forcément en tant que masse…»

Créé: 04.08.2016, 10h48

Le numérique pour produire de l’énergie verte

«Sans l’arrivée du numérique, nous n’aurions jamais pu gérer notre installation de biogaz puisque nous travaillions déjà à 150%», explique Charles Millo, horticulteur à Vernier, en nous regardant droit dans les yeux.
Depuis 2008, lui et son comparse Marc Zeller ont fait le choix de l’écologie et de l’autogestion en créant à la force du coude et des neurones l’entreprise Biogaz - Mandement, aujourd’hui sans équivalent dans le canton. Et pour mener ce projet à bien, les deux agriculteurs geeks se sont naturellement tournés vers les nouvelles technologies: «Nous avons étudié l’informatique, monté les installations nous-mêmes, cherché les programmes les plus adaptés, testé, échoué, corrigé… explique Marc Zeller. Tout est fait sur mesure et géré depuis mon smartphone. Je peux intervenir en temps réel, prendre connaissance d’éventuels problèmes ou organiser un pompage si je le souhaite, sans être présent au domaine.»
L’idée première était de valoriser les déchets organiques de l’exploitation agricole de Marc Zeller et de produire de l’électricité verte. Le biogaz, ce combustible naturel né de la fermentation de matières organiques en l’absence d’oxygène, s’est imposé rapidement. «Les deux moteurs de cette installation maison produisent aujourd’hui l’équivalent en électricité des besoins annuels de deux villages comme Russin, soit environ 800 ménages. En quatre jours de production, nous fabriquons l’énergie nécessaire à l’année pour nos exploitations». Les quelque 5200 m3 de biogaz produits quotidiennement proviennent des déjections de 220 têtes de bétail de Marc Zeller, de celles apportées par les agriculteurs de la région et de déchets viticoles, horticoles ou culinaires. Le biogaz est ensuite brûlé afin de générer de l’électricité revendue sur le réseau Suisse. Pour optimiser l’installation, une partie de la chaleur produite est redirigée vers les serres horticoles de Charles Millo. Les déchets issus de ce traitement bactérien sauce numérique sont transformés en compost et en engrais, garantis sans odeurs.

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