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L’algorithme, nouvelle muse de la musique

La semaine passée est sorti «Hello World», le tout premier album entièrement composé par une intelligence artificielle. L’avenir de la créativité musicale sera-t-il dicté par des algorithmes?

Est-ce que demain, les futurs Mozart et Stromae seront issus de l’intelligence artificielle? Les spécialistes en doutent beaucoup. GETTY IMAGES
Est-ce que demain, les futurs Mozart et Stromae seront issus de l’intelligence artificielle? Les spécialistes en doutent beaucoup. GETTY IMAGES
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Algorithme, un bien joli nom pour une muse. Cette version 2.0, contrairement à ses mythologiques cousines, n’est pas née des amours de Zeus mais de celles de l’homme pour la machine. Même si, là, on touche au divin: pour la première fois dans l’histoire de la musique, un algorithme a présidé à la composition d’un objet culturel unique et original.

Ce premier né se nomme Hello World, en clin d’œil au message Linktraditionnellement utilisé en ouverture des démonstrations de langage de programmation. Un album auquel se sont associés de grands noms – comme Stromae ou encore Kiesza – et qui, mine de rien, pourrait bien révolutionner l’industrie musicale, puisqu’il intrigue les spécialistes autant qu’il séduit. «Ce qui est absolument novateur avec cet album, c’est qu’il a été composé avec une machine capable d’interagir sur le vif avec un artiste, s’enthousiasme Frédéric Voisin, ethnomusicologue et réalisateur en informatique musicale. C’est tout le processus de création auquel nous étions habitués jusqu’ici qui pourrait s’en trouver totalement modifié!»

Hello World est le fruit des recherches du projet d’intelligence artificielle Flow Machines, dirigé par le scientifique français François Pachet, autrefois au sein du laboratoire Sony CSL et désormais tête pensante de l’officine technologies créatives de Spotify. Si notre homme fait joujou depuis près de vingt ans avec des notes et des algorithmes, il affirme avec cet album avoir voulu dépasser l’aspect technique pour s’aventurer vers la création. Une intention qui fait toute la différence.

L’artiste aux commandes

Le scientifique n’en est pas à son coup d’essai. En septembre 2016, ses expériences avaient permis de créer le morceau Daddy’s Car, qui résonnait comme une vraie-fausse chanson des Beatles. «Cette fois-ci, notre but n’était pas d’imiter ce qui existe déjà à l’aide d’une IA, nous explique François Pachet. Il y a derrière Hello World une véritable intention artistique. Faire de la musique n’a aucun sens s’il n’y a pas d’envie créatrice et personne pour l’apprécier.»

Pour tester les limites de son bébé, le scientifique s’est aidé du chanteur-compositeur Benoît Carré, alias Skygge, et a convaincu plusieurs artistes de tripatouiller Flow Machines. «Il s’agit de titres de styles très différents, nés de la collaboration entre un artiste et une intelligence artificielle, précise François Pachet. Pour chaque chanson, l’artiste a défini un style puis reçu une proposition du logiciel. À lui ensuite de déterminer si la proposition lui plaît, ce qu’il veut conserver ou ce qu’il souhaite affiner», poursuit François Pachet.

À chaque fois, la bête est nourrie de données de morceaux, puis repère les schémas de mélodies pour en dégager un style. C’est cette base qui sert ensuite à proposer une partition. À titre d’exemple, pour Hello Shadow, septième morceau de l’album, Stromae et Skygge ont gavé Flow Machines de musiques à résonance cap-verdienne, ce qui a permis au robot de générer plusieurs mélodies. Fragments après fragments, ils ont construit le morceau, l’ont sculpté jusqu’à obtenir ce qu’ils souhaitaient. Stromae a ensuite posé une ligne vocale et improvisé un prérefrain. Ne manquait enfin que la voix de la chanteuse Kiesza. Interrogé sur son expérience lors de la sortie de l’album, Stromae s’était déclaré absolument convaincu, estimant que Flow Machines dessinait l’avenir de la création musicale. Diable! Les robots sont-ils en passe de remplacer les artistes?

L’audace, un ingrédient nécessaire

«Beaucoup rêvent de voir un jour un algorithme plus créatif que l’humain, mais nous en sommes loin», tempère Florian Colombo. Assistant doctorant au Laboratoire de calcul neuromimétique de l’EPFL et musicien à ses heures perdues, il travaille sur le projet Deep Artificial Composer, une intelligence artificielle capable de composer des partitions complètes et inédites, dotées d’un début et d’une fin, et avec les caractéristiques particulières du genre musical choisi. Une recherche qui fait écho à des projets tels que celui de François Pachet. Selon ce spécialiste, nulle crainte à avoir: «À l’avenir, les machines seront certes plus créatives, mais il y aura toujours un humain derrière, ne serait-ce que pour les nourrir. La musique nécessite une part de subjectivité qu’une intelligence artificielle ne peut pas fournir. En revanche, un outil comme le Flow Machines peut vraiment accompagner les compositeurs de demain.»

Faut-il alors craindre une uniformisation de la création musicale? «Au contraire!» clame le Genevois Yorgos Bernardos, compositeur et producteur chez Universal. Pour lui, Flow Machines représente une révolution aussi importante que le passage de la musique organique à la musique synthétique: «Je peine à voir le danger. L’arrivée des ordinateurs et des «home studios» dans l’industrie musicale avait fait paniquer beaucoup de monde à l’époque, mais ça n’a pas tué la création pour autant, comme cela avait pu être annoncé, ni ne l’a uniformisée. Ça l’a surtout démocratisée. À présent, nous faisons encore un pas supplémentaire. Certes, cet outil pourrait sonner le glas de certaines professions, comme les arrangeurs, mais il risque surtout de booster la créativité musicale. Terminé le syndrome de la page blanche…»

L’ethnomusicologue Frédéric Voisin va même encore plus loin: «Le nouveau Mozart ou le nouveau Stromae ne sera pas un robot. Pour être novateur, il faut être subversif, or l’ordinateur se contente de faire ce qu’on lui demande. La volonté, l’intention artistique, réside dans le choix que va faire l’artiste, se trouve dans son jugement, se glisse dans son oreille. Réjouissons-nous de la démocratisation future de ces outils à la fois ludiques et pédagogiques. Ils obligent les artistes à avoir une réflexion sur leur propre style, à s’interroger sur leur zone de confort. À mon sens, on devrait même en mettre dans les écoles et les conservatoires!»

Que les mélomanes se rassurent, la relève robotique n’est pas encore arrivée. «Techniquement, l’intelligence artificielle pourrait entièrement générer un morceau, mais cela ne donne qu’une musique plate, sans intérêt», souligne encore François Pachet. «Pour créer une bonne chanson, il faut une intention, de l’audace. La machine sait impulser une structure, une rythmique, mais elle n’est qu’un outil à l’inspiration.» Une muse de plus, donc…

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