Piccard: «La Chine pollue? C'est un peu de notre faute»

Solar ImpulseLes deux pilotes de l'avion solaire se plient à un marathon de relations publiques.

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Solar Impulse est en Chine depuis un mois déjà. Après trois semaines à Chongqing, le dragon solaire repose depuis dix jours à l’aéroport de Nankin. En attendant l’envol pour le Pacifique, début mai. Mais l’équipe, elle, s’impose des journées de travail à la chinoise: elle enchaîne des événements avec visiteurs et partenaires. Les deux pilotes, André Borschberg et Bertrand Piccard, se plient à un marathon de relations publiques. L’aéronaute et psychiatre vaudois est à l’aise dans ces exercices de communication comme un poisson dans l’eau.

Cela ne vous pèse pas de rester si longtemps en Chine? 
– Non, la Chine est l’une des escales les plus importantes. Il était prévu d’y rester un mois, car c’est le plus grand pays du monde, c’est même le centre du monde. Le centre de gravité de la terre n’est plus en Europe ou aux Etats-Unis. Savez-vous que la Chine est en train d’installer plus de panneaux solaires que l’entier de la production électrique américaine?

N’est-ce pas aussi le premier pays consommateur de charbon?
– C’est vrai qu’ils ont des centrales au charbon et qu’ils en ont besoin. Mais ils investissent très vite et massivement dans les énergies vertes. On dit souvent que la Chine est le plus grand pollueur du monde, mais c’est malhonnête. L’Europe et les Etats-Unis font produire ici une grande partie de leurs biens de consommation. Par conséquent, nous exportons notre pollution en Chine. C’est aujourd’hui le premier pays producteur de panneaux solaires au monde. Les Chinois pratiquent un dumping sur les prix qui a peut-être coulé l’industrie allemande, mais qui a permis de diviser les prix du solaire par quatre. Savez-vous que la majorité des motos à Shanghaï sont électriques? Il faut être ouvert et subtil pour comprendre les réalités de la Chine.

Le pays pratique un mix énergétique total, avec charbon, nucléaire et cleantechs (technologies propres). Est-ce que votre vision d’un futur propre («Future is clean») a un sens ici?
– Oui, cela parle aux Chinois, d’autant plus qu’ils ont énormément de problèmes de pollution. Quand Albert de Monaco a parlé de Solar Impulse au président chinois Xi Jinping, ce dernier a répondu qu’il aimait ce projet parce que l’énergie solaire est importante en Chine. C’est probablement une des raisons pour lesquelles nous avons obtenu des autorisations aussi complètes pour venir voler en Chine.

Qu’est-ce que Solar Impulse apporte de plus?
– Le but n’est pas d’en rajouter sur les problèmes de pollution et de CO2. C’est de montrer des solutions et de prouver à tout le monde qu’on peut concilier la croissance économique et la protection de l’environnement grâce à l’efficience énergétique. Ce message est entendu par les Chinois en ce moment, leur pays a pris un virage. Leur niveau de vie augmente tellement qu’ils doivent créer des emplois. Les cleantechs sont probablement le domaine qui va en créer le plus à l’avenir.

L’environnement a-t-il vraiment besoin de plus de développement?
– La protection de l’environnement est souvent placée en opposition au développement économique. Ma conviction est qu’il faut chercher l’équilibre, concilier les deux. Les technologies propres permettent de concilier les extrêmes, comme dans la philosophie taoïste. Le monde ne peut pas survivre sans économie ni emplois. C’est le message de Solar Impulse, on est là pour montrer que c’est compatible. Avec toutes les cleantechs existantes, on pourrait diviser par deux toutes les émissions de CO2 du monde. Un exemple: notre partenaire, Bayer MaterialScience, a mis au point un procédé pour produire du chlore avec 30% d’économie d’énergie. Personne n’était intéressé à reprendre cette invention en Europe. Les Chinois, eux, ont décidé que dès l’année suivante ce serait le seul procédé accepté chez eux.

Vous ne prônez pas la décroissance?
– Je ne suis pas du tout dans cette vision. La dimension philosophique de la décroissance a peut-être un intérêt, mais psychologiquement, c’est impossible. Un être humain ne veut pas abandonner ce qu’il a, il veut plus et il veut mieux. On n’arrivera jamais à la décroissance, sauf dans une crise majeure. La seule manière d’y parvenir ce serait d’épuiser toutes les ressources de la planète et de se retrouver sans énergies, mais cela provoquerait une guerre mondiale pour s’approprier les dernières ressources. Notre priorité doit être donnée à la croissance dans les cleantechs. La Chine l’a compris, l’Europe met plus de temps.

Solar Impulse, c’est un message avant d’être un prototype et un exploit?
– Oui, le message sur les énergies propres était prêt avant l’avion. Il y a quatorze ans c’était anecdotique pour certains, mais pas pour moi. Aujourd’hui, tout le monde comprend cette dimension.

Cela ne fait-il pas de vous et d’André Borschberg des pionniers missionnaires?
– J’ai toujours regretté que les gens célèbres, quand ils sont face aux puissants de ce monde et aux micros des médias, ne fassent pas passer de messages utile à l’humanité. J’ai une immense admiration pour les astronautes. Mais quand ceux des programmes Gemini et Apollo rentraient, ils disaient juste : «J’ai accompli ma mission». Ce n’est pas utile pour l’humanité. Ce qui me semble utile pour tout le monde, c’est de dire : j’ai vu notre planète, c’est encore un miracle d’avoir de la vie ici-bas. Il faut tout faire pour la protéger. (TDG)

Créé: 30.04.2015, 09h23

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«J'aime ce pays»


Bertrand Piccard est venu en Chine dès 1992, «pour étudier la médecine traditionnelle chinoise, le Qi Gong et le taoïsme, c’est toute une philosophie qui me passionne. J’aime beaucoup ce pays. J’aime cette philosophie taoïste qui essaie de concilier les extrêmes, la joie et la tristesse, le calme et l’agitation.» Une curiosité de pionnier, qu’il invite tout le monde à avoir dans son dernier livre («Changer d’altitude», Ed. Stock): «Le pionnier ne peut pas se gargariser avec des paradigmes, des certitudes, des croyances. Il est obligé de chercher ce qu’il y a au-delà. Le plus important, c’est d’essayer de voir ce que les gens qui pensent autrement ont à nous apprendre.»

Le vol de Chongqing à Nankin lui a laissé des images magnifiques : «J’ai adoré ce vol, le fleuve Yangtsé fait énormément de méandres, on le perd, on le retrouve. Il y a des montagnes boisées, des cultures, des usines, des lacs. A un moment donné au coucher du soleil, un millier de flaques d’eau brillaient. Et tout à coup est apparue une ville dont je n’avais entendu parler et qui a deux fois plus d’habitants que la Suisse. C’est aussi cela, la Chine.»

Il est parvenu à traverser la Chine en 1999 avec le ballon Breitling Orbiter III, alors que ses concurrents n’ont pas eu l’autorisation. «Il y a eu le soutien quotidien des affaires étrangères suisses. Ensuite, il y a eu aussi ma connaissance de la psychologie chinoise. J’ai rencontré des officiels et je me suis excusé de leur poser des problèmes, alors que mes concurrents exigeaient de passer. Si vous arrivez en Chine en pensant que vous êtes le grand représentant de la civilisation occidentale, vous vous plantez. C’est un pays qui a 5000 ans d’histoire, une civilisation deux fois plus ancienne que la nôtre. Il faut arriver extrêmement humble.»

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