Attentats à Paris: que peut faire Anonymous face à Daech?

CybercriminalitéLe célèbre collectif de hackers a annoncé une campagne contre l’organisation terroriste. Inutile?

Cachés derrière le masque de Guy Fawkes, des hackers se réclamant du groupe Anonymous ont menacé l’Etat islamique de représailles.

Cachés derrière le masque de Guy Fawkes, des hackers se réclamant du groupe Anonymous ont menacé l’Etat islamique de représailles.

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Il n’aura fallu que trois jours. Lundi 16 novembre, le collectif de hackers Anonymous a promis «l’opération la plus importante jamais réalisée contre Daech», en représailles aux attaques qui ont ensanglanté Paris et Saint-Denis vendredi 13 novembre. Dans une vidéo, les pirates informatiques, cachés sous le masque de Guy Fawkes, expliquent: «Ces attentats ne peuvent pas rester impunis, c’est pourquoi les Anonymous du monde entier vont vous traquer, oui, vous la vermine qui tuez de pauvres innocents (…) La guerre est déclenchée, préparez-vous.» Une opération que l’on peut suivre notamment sur le compte Twitter #OpParis, qui comptait déjà plus de 55 000 followers vendredi 20 novembre, une semaine tout juste après son lancement.

En première ligne sur Internet

«C’est un peu surréaliste, sourit Frédéric Bardeau, coauteur du livre Anonymous: pirates informatiques ou altermondialistes numériques? Alors qu’il est habituellement poursuivi par les gouvernements – plusieurs de ses membres dorment en prison – ce groupe, qui est constitué de personnes qui ne se connaissent pas forcément, sans hiérarchie, se trouve désormais du côté des Lumières, en première ligne de lutte contre le djihad sur le Net.»

Mais face à cette déclaration de guerre, Solange Ghernaouti, professeure à l’Université de Lausanne, se montre dubitative: «Que vont-ils attaquer? interroge cette experte en cybercriminalité. C’est facile de faire tomber des sites institutionnels. Mais là, il n’existe pas de cibles clairement identifiées. Je ne suis pas sûre qu’ils vont réussir à influencer quoi que ce soit dans la lutte contre le terrorisme, à part stimuler un peu plus la haine du tous contre tous.»

Il y a presque un an, suite aux attaques contre le journal Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher, les hackers avaient déjà initié une cyberbataille contre Daech. Sans résultat probant. Leurs actions n’ont pas permis d’empêcher les récents attentats ni de perturber les rouages de la machinerie djihadiste.

A défaut de site précis à attaquer, Anonymous a commencé cette semaine par bloquer, pirater ou supprimer 5500 comptes Twitter, désignés comme relayant la propagande de l’organisation Etat islamique (EI). «En termes d’efficacité, je ne suis pas convaincu que cela fonctionne. Un compte fermé est un compte ouvert ailleurs, note Solange Ghernaouti. Cela ne change rien et peut même se révéler contre-productif. En effet, si Anonymous parvient à identifier un recruteur de l’EI sur les réseaux sociaux, vous pensez bien que les forces de l’ordre, qui disposent de moyens plus importants, le connaissent déjà. Ces actions risquent donc de freiner les services de sécurité et de perturber les enquêtes en cours si les hackers s’attaquent, par exemple, à des sites ou des comptes que les services de renseignements ou la police suivent de près.»

La porte ouverte aux dérives

Par ses attaques, Anonymous espère réduire les possibilités de Daech de communiquer, de faire du prosélytisme ou de recruter sur Internet. Le tout en faisant perdre un temps précieux aux djihadistes en les obligeant à recréer sans cesse de nouveaux comptes. Mais ses actions ne s’arrêtent pas là. Certains se réclamant du groupe ont créé un autre compte, baptisé Operation Paris, où ils dévoilent depuis le début de la semaine l’identité de recruteurs présumés de l’EI, en publiant leurs adresses, numéros de téléphone et adresses électroniques.

«C’est la porte ouverte à toutes les dérives, prévient Solange Ghernaouti. Faire justice soi-même n’est pas compatible avec un Etat de droit. Imaginez qu’ils se trompent et que le nom d’un innocent ainsi que toutes ses coordonnées soient livrés en pâture à la vindicte populaire. C’est le drame assuré.» En 2012 par exemple, après le suicide de la jeune Amanda Todd, harcelée sur le Net, le collectif Anonymous part à la chasse au coupable. Et il ne lui faut pas longtemps pour trouver un nom: Kody M. Et une adresse. Le problème? Il est innocent. La police inculpe finalement le véritable coupable en avril 2014 mais entre-temps le pauvre Kody reçoit des menaces et sa vie se transforme en cauchemar.

Et ce n’est pas la seule et unique fois que le groupe a rendu publiques des identités, sans respecter la présomption d’innocence. C’est même l’une de ses marques de fabrique. En février 2012, Anonymous pirate plusieurs hébergeurs avant de publier noms et adresses de «néonazis allemands». En juillet 2013, rebelote: 500 noms de pédophiles supposés se retrouvent sur la Toile.

Retour à la case départ

«Le problème avec les Anonymous, c’est justement qu’ils demeurent anonymes. Nous ne connaissons rien de leurs véritables objectifs, qui peuvent d’ailleurs varier en fonction des circonstances et au gré de leurs intérêts, poursuit Solange Ghernaouti. En cela, ils sont finalement très proches des terroristes. Leurs actions ne se justifient que de leur propre point de vue. Et ils sont de très bons communicants. Ils manipulent les foules, alors que leurs cyberattaques sont justes illégales.»

Le retour de bâton pourrait d’ailleurs se révéler à la hauteur de l’ampleur de leurs interventions contre Daech. «Les gouvernements risquent de profiter des attentats pour surveiller davantage Internet et faire passer des lois liberticides, souligne Frédéric Bardeau. Si tel est le cas, ils vont se heurter à nouveau aux Anonymous, pour lesquels la liberté sur le Net n’est pas négociable.» Le groupe redeviendra alors un groupuscule de criminels.

La vidéo des Anonymous contre Daech: (TDG)

Créé: 20.11.2015, 19h08

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