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Bande dessinéeHerji brosse un portrait sensible de Carouge

Le dessinateur et géographe genevois représente la Cité sarde au fil des saisons, comme il l’a ressentie. Une balade graphique où le subjectif tutoie la réalité.

Herji dans son atelier, près du quartier de l’Étoile.
Herji dans son atelier, près du quartier de l’Étoile.
Laurent Guiraud

Quand il a proposé aux internautes de financer sa bande dessinée sur Carouge, Robin Junod alias Herji ne s’attendait pas à un tel succès. En vingt-quatre heures seulement, le bédéaste genevois de 27 ans avait levé les fonds nécessaires à imprimer son album, une BD de 38 pages en forme de balade graphique et sensorielle dans la Cité sarde. Herji s’y représente déambulant entre les platanes du boulevard des Promenades, cheminant sur la place de Sardaigne qu’il dessine en couverture ou passant devant le cinéma Bio, salle atypique aux allures de cinéma Paradiso.

Herji en balade sur la place de Sardaigne. Extrait de la couverture.
Herji en balade sur la place de Sardaigne. Extrait de la couverture.
DR

«Il n’y a pas de volonté documentaire dans ce livre. Même si les lieux sont fidèlement représentés, j’assume une vision purement subjective», explique le jeune dessinateur, qu’on retrouve dans son atelier, à l’intérieur d’un bâtiment industriel promis à une prochaine démolition, près du quartier de l’Étoile. Si «Carouge dans tous les sens» constitue son premier opus, l’homme n’en est pas à son coup dessai. On a notamment pu voir ses «gribouillages pleins de mauvaise foi», comme il les décrit sur son site, à l’Université de Genève, à la gare Cornavin et à la Maison du dessin de presse à Morges. À la rue de Saint-Jean, il a réalisé une fresque éphémère, fin 2017. Et plusieurs de ses dessins ont embelli le plateau du «19h30» de Darius Rochebin. Récemment, il a profité du confinement pour réaliser une carte dessinée des plus beaux endroits de Suisse.

Succédant à une BD reportage sur l’accueil de réfugiés en Savoie, son projet sur Carouge a pour origine un travail de mémoire universitaire. Durant son master en géographie politique et culturelle, Robin Junod expérimente une méthode mettant en avant le rapport émotionnel à lenvironnement. «Cette approche valorise les sensations, sachant que celles-ci ont un impact sur ceux qui les ressentent.» Installé durant deux ans et demi à Carouge, rue Joseph-Girard, l’étudiant venu de Chêne-Bourg songe que sa ville d’adoption possède un gros potentiel dans ce domaine.

Un moment de contemplation depuis le pont de Carouge.
Un moment de contemplation depuis le pont de Carouge.
DR

«Carouge est un peu particulière, non seulement historiquement, mais aussi architecturalement. J’ai souvent été touché au quotidien par la perspective des rues, due à un plan en échiquier. Au-delà du panorama, j’ai apprécié des microdécouvertes à l’image de certaines enseignes ou d’une cheminée peu banale, juste avant le Rondeau. Par-dessus tout, jai aimé l’aspect immatériel, ce côté un peu méditerranéen à deux pas de Genève. Avec ses ambiances différentes au fil de la journée et des saisons, la place du Marché m’a fait vivre de vrais moments d’euphorie.»

Au stylo-plume et au pinceau, avec des aplats de couleur déposés à l’ordinateur, Herji brosse peu à peu son portrait sensible de Carouge au fil des saisons, miroir d’une dimension intime des lieux. Sur la base de photos, de croquis ou de prises de notes, les réflexions personnelles côtoient des passages oniriques et des moments de contemplation, comme lorsque l’auteur, sur une double page, observe les grands arbres au bord du Rhône depuis le pont de Carouge, tandis qu’un tram file dans son dos. Parfois, les vrombissements des véhicules l’arrachent à sa quiétude. Herji stigmatise alors «l’arrogante préséance de la bagnole», ces voitures qui cachent les façades, les vitrines et les passants.

Carouge en hiver: du charme également.
Carouge en hiver: du charme également.
DR

Plus loin, heureusement, des gens devisent sur les bancs, d’autres éclusent un verre sur une terrasse. Il fait bon vivre, le Covid n’a pas encore frappé. Citant l’écrivain Pierre Sansot, le dessinateur relève qu’«un quartier, pour qui l’habite et sait le relire, abonde en signes minces, décisifs, étonnants». Ici, deux miniatures en forme de nains de jardin accrochés aux persiennes, là des sculptures d’oies disposées le long d’un jardin long et étroit. Herji en profite pour découvrir la verdure dans les arrière-cours, des petits coins de nature bien abrités derrière les façades. «Surprise boisée», note-t-il. «Ça sent le patrimoine, le temps qui passe et l’empreinte des générations.»

Proposé à une grande maison d’édition établie à Genève, «Carouge dans tous les sens» a été jugé «trop local». Plutôt que de rencontrer d’insolubles problèmes logistiques en le vendant en librairie, Herji a préféré éditer son livre lui-même. Lopération crowdfunding qu’il a lancée le 6 novembre se finit le 1er décembre. On trouvera ensuite ce portrait sensible de la Cité sarde sur son site. À lapproche de Noël, l’album pourrait bien faire un tabac.