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Biographie d’une figure genevoiseHector Hodler, une existence vouée à la paix et à l’espéranto

Un livre érudit dirigé par l’historienne de l’art Marine Englert retrace la vie du fils du peintre, dont les idéaux et les actions ont marqué son temps.

Sous la houlette de son artiste de père, Hector Hodler apprend à peindre, comme le prouve cet autoportrait réalisé à l’huile vers 1912. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
Sous la houlette de son artiste de père, Hector Hodler apprend à peindre, comme le prouve cet autoportrait réalisé à l’huile vers 1912. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
PHOTO: ARCHIVES JURA BRÜSCHWEILER
Sous la houlette de son artiste de père, Hector Hodler apprend à peindre, comme en témoigne cet autoportrait au crayon de graphite et huile fait en 1911. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
Sous la houlette de son artiste de père, Hector Hodler apprend à peindre, comme en témoigne cet autoportrait au crayon de graphite et huile fait en 1911. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
PHOTO: ARCHIVES JURA BRÜSCHWEILER
L’ouvrage comprend des œuvres et des photos, mais aussi une série de textes de la main d’Hector, tel «La Grève», rédigé en 1902 à l’âge de 15 ans. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
L’ouvrage comprend des œuvres et des photos, mais aussi une série de textes de la main d’Hector, tel «La Grève», rédigé en 1902 à l’âge de 15 ans. Genève, Archives Jura Brüschweiler.
PHOTO: ARCHIVES JURA BRÜSCHWEILER
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Dans la famille Hodler, je demande le fils. Moins connu que son illustre géniteur, le peintre Ferdinand Hodler, Hector n’en demeure pas moins une figure genevoise passionnante du début du XXe siècle. Sa pensée à la fois ample et précise a profondément irrigué le mouvement espérantiste et les idéaux pacifistes de son époque, comme le révèle un ouvrage savant – et bilingue français-espéranto – fraîchement paru aux Éditions Notari sous la direction de Marine Englert.

C’est dès l’adolescence que s’exprime l’esprit vif et humaniste d’Hector Hodler, né en 1887 des amours de son père avec Augustine Dupin. Il a 15 ans quand éclate à Genève la grève générale de 1902, «déclenchée par solidarité avec les traminots victimes d’une compagnie américaine», expose l’historien Charles Heimberg dans «Hector Hodler. Une posture pacifiste».

Les événements inspirent au jeune bourgeois un véhément pamphlet, où il affirme sa sensibilité face à la souffrance sociale et dénonce les violences dont on use pour mater la révolte ouvrière. «Son côté précoce et décidé est marquant, souligne Marine Englert. Il a eu très tôt une grande conscience des choses et lisait énormément. Dans ses carnets intimes, il mentionne avoir dévoré treize ouvrages de Zola en un an, entre 1905 et 1906.»

Universalité et égalité

Révélant une plume alerte, un autre texte inédit permet de saisir la pensée du jeune collégien. Intitulées «Autrefois et aujourd’hui. Lettre à l’ancienne IIIe Classique actuellement au Purgatoire», ces lignes font «la critique cinglante de l’institution scolaire», selon l’historienne de l’art, mais contiennent également le fondement des idéaux d’Hector, en décrivant une école «utopique, qui se veut égalitaire et socialiste» – d’ailleurs, il quittera le Collège Calvin en 1907 sans être diplômé. Universalité, fraternité, collectivisme et surtout égalité, voilà les thèmes qui guideront toute son action.

Or, ces notions sont aussi à la base de l’espéranto, ce langage international imaginé par le Polonais Ludwik Lejzer Zamenhof au cours des années 1870 afin de véhiculer un idéal de paix, de tolérance et de solidarité entre les hommes. Le jeune Hodler se passionne pour cette langue universelle. En compagnie de son ami et camarade de classe Edmond Privat, il approche le philosophe Ernest Naville, lequel avait «présenté et soutenu l’espéranto à l’Académie française des sciences morales et politiques en 1899».

«Le côté précoce et décidé d’Hector Hodler est marquant. Il a eu très tôt une grande conscience des choses.»

Marine Englert, historienne de l’art

«On suppose qu’Hector Hodler a eu connaissance des écrits de Naville par son père, bien introduit dans les cercles culturels», avance Marine Englert. Les deux garçons créent un club de jeunes espérantistes, puis, en 1907, Hector prend la rédaction en chef de la revue «Esperanto» avant de fonder, l’année suivante, l’Association mondiale d’espéranto (UEA), dont il dirigera le siège à Genève. L’organisme est aujourd’hui établi à Rotterdam et compte des membres dans 120 pays.

Avec l’UEA, le journaliste entend démontrer que l’idéologie ne vaut pas sans pragmatisme: «Un idéal qu’on ne peut pas réaliser, même en partie, est socialement voué à l’échec», écrit-il. Des services pratiques sont développés; durant la Première Guerre mondiale, près de 50’000 pièces de correspondance transitent par l’association afin de maintenir le contact entre les civils des pays belligérants.

Admiration mutuelle

Si Hector Hodler n’est pas devenu artiste, comme l’espérait Ferdinand, père et fils poursuivent toutefois les mêmes buts. À la quête d’universalité par la peinture de celui-là, dont le pinceau s’efforce de montrer «la ressemblance entre les êtres humains», répondent les recherches d’une compréhension entre citoyens du monde entier de celui-ci, d’après Marine Englert.

Complexe, leur relation s’avère néanmoins empreinte d’admiration mutuelle. Dans ses jeunes années, Hector pose beaucoup dans l’atelier paternel, ce qui lui vaut rétribution. Il y apprend aussi à peindre, comme en attestent les huiles et dessins reproduits dans l’ouvrage. Ils font ensemble de la musique et la tuberculose qui frappe Hector en 1912 – une malédiction familiale! – exige de longs séjours à la montagne qui les rapprochent.

Hector mourra à Leysin en mars 1920, à l’âge de 32 ans. On doit la préservation des documents qui ont servi à l’élaboration du livre à sa veuve, Émilie Hodler-Ruch, très fidèle à la mémoire de son époux. «Hector Hodler. Une posture pacifiste» est le résultat du dépouillement de ce fonds conservé par les Archives Jura Brüschweiler, couplé à la volonté de la Société suisse d’espéranto de célébrer le centenaire du décès de celui qui souhaitait tant que, au propre comme un figuré, tous parlent la même langue.

«Hector Hodler. Une posture pacifiste» Marine Englert (dir.), Éd. Notari, 232 p., 36 fr.