Guerre au Proche-OrientÀ New York, de nombreux juifs américains soutiennent la Palestine
Le conflit avec le Hamas fracture la plus grande communauté juive en dehors d’Israël. Nombre de ses membres tournent le dos à l’État hébreu et exigent un cessez-le-feu à Gaza.

«On m’a traitée de traîtresse. Mes cousins ont dit que je n’étais pas une vraie juive. C’est très dur.» Ces temps-ci, les relations entre Cara Levine et sa famille ne sont pas au beau fixe. Et pour cause: cette New-Yorkaise, employée dans le secteur associatif, ne cache pas son hostilité envers la riposte de l’État hébreu à l’attaque du Hamas du 7 octobre.
À 25 ans, elle est membre de Jewish Voice for Peace (JVP), une association de juifs progressistes américains qui militent pour la reconnaissance des droits des Palestiniens face à ce qu’ils appellent «l’oppression» d’Israël. Ces deux derniers mois, le groupe a réalisé plusieurs «coups»: blocage historique de Grand Central, la grande gare ferroviaire de New York, par des milliers de personnes en pleine heure de pointe, manifestation au pied de la statue de la Liberté, occupation d’un bâtiment du Congrès à Washington ainsi que d’autoroutes et de ponts dans huit villes lors de Hanoukka en décembre…
«On m’a traitée de traîtresse. Mes cousins ont dit que je n’étais pas une vraie juive. C’est très dur.»
Fin novembre, Cara a fait partie des 1500 manifestants qui ont interrompu la circulation sur le Manhattan Bridge, lien majeur entre Brooklyn et Manhattan, afin de réclamer un cessez-le-feu permanent dans la bande de Gaza. «En plus d’avoir contribué à amplifier les appels pour un arrêt des bombardements, condition pour sauver des vies, nous montrons qu’il existe une communauté juive qui veut se construire une identité non liée à Israël, se félicite la militante, qui a rejoint le groupe en 2019. Certes, nos interactions avec les autres juifs sont parfois difficiles, mais nous puisons de la force dans notre mouvement.»
Une majorité de jeunes
À New York, où vit la plus grande communauté juive en dehors d’Israël, avec plus d’un million de membres, la présence de JVP dans les cortèges propalestiniens est aussi visible que controversée. L’Anti-Defamation League (ADL), association de lutte contre l’antisémitisme aux États-Unis, considère l’organisation fondée dans les années 90 autour du boycott économique de l’État hébreu comme un groupe «anti-Israël et antisioniste radical», qui ne «représente pas la majorité de la communauté».

Petite-fille de rescapés de l’Holocauste, issue d’une famille «sioniste», Cara Levine a épousé les positions propalestiniennes lors de ses années universitaires en s’informant d’elle-même sur la situation au Proche-Orient et en se familiarisant avec la culture arabe. Une «transformation» qui l’a mise en porte-à-faux avec ses proches.
«C’est très difficile pour moi de les voir adhérer au récit selon lequel les juifs ne seront en sécurité qu’avec l’État d’Israël. En réalité, cette sécurité ne sera assurée que si tout le monde est protégé, affirme-t-elle. En grandissant, on m’a raconté qu’il fallait défendre Israël à tout prix, mais pour ma part, je puise mon activisme dans l’histoire de mes grands-parents et de l’Holocauste, qui enseigne que le peuple juif doit défendre les opprimés partout.»
Elle n’est pas la seule à partager ce point de vue. Selon un sondage de l’institut Pew en 2021, les juifs américains de 18-29 ans sont moins «attachés à Israël sur le plan émotionnel» que les générations précédentes. Et seulement 35% d’entre eux considèrent que «prendre soin» du pays est «essentiel» à leur identité – contre 52% des plus de 65 ans, marqués par la Shoah.
«Beaucoup de jeunes juifs américains ont fréquenté des écoles communautaires dans leur enfance, mais une fois qu’ils arrivent à l’université, ils sont exposés à des points de vue différents et se rendent compte que ce qu’on leur a raconté toute leur vie sur Israël n’est pas vrai. Ils le vivent comme une trahison», analyse Ken Stern, auteur d’un ouvrage sur l’impact du conflit au Proche-Orient sur l’enseignement supérieur aux États-Unis.
«Les grandes institutions juives de New York, comme l’Anti-Defamation League, ne peuvent pas dire qu’elles nous représentent tous, affirme Tal Frieden, un militant propalestinien de 26 ans qui vit à Crown Heights, l’un des quartiers juifs historiques de Brooklyn. Si celles-ci continuent à faire du sionisme le centre de l’identité juive, elles perdront prise sur toute une génération qui veut bâtir une communauté différente.»
JVP n’est pas qu’un mouvement de jeunes. À 81 ans, la retraitée Rosalind Petchesky se dit fière d’avoir été arrêtée par la police lors de l’occupation de la gare Grand Central, fin octobre. Elle avait embarqué une quarantaine de seniors, certains en fauteuil roulant ou marchant à l’aide de cannes, pour participer à l’opération.
«Je n’ai plus à aller au travail ou à surveiller des enfants en bas âge. Bref, j’ai du pouvoir et je me dois de l’utiliser», dit-elle. Dans l’immédiat, elle milite pour un cessez-le-feu. Et après? Elle se garde de prendre position. «C’est aux Palestiniens de déterminer leur futur.»
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