Face-à-faceGérer l’après-Covid

Genève ville internationale a-t-elle un rôle particulier à jouer suite aux atteintes de la pandémie à l’équilibre social? Le socialiste Emmanuel Deonna, de la Commission migration et Genève internationale du Grand Conseil, et Vincent Subilia, directeur général de la Chambre de commerce, d’industrie et des services, député PLR au Grand Conseil, confrontent leurs visions du sujet.
Multilatéralisme au service de la durabilité
La pandémie de Covid-19 a révélé la grave inadéquation des accords internationaux pour protéger la santé des populations. La nécessité d’une coopération internationale dans le domaine sanitaire n’a jamais été aussi claire. À l’avenir, les États devront partager l’information, garantir l’accès aux vaccins et aux traitements, et protéger les moyens de subsistance.
Déjà douloureux pour les pays occidentaux, l’arrêt brutal d’une partie de l’économie représente une calamité pour de nombreuses populations d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Partout, la pandémie a creusé les inégalités, poussant des millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans la précarité, les plus défavorisé·e·s payant le coût le plus élevé.
Les travailleuses et les travailleurs des secteurs informels, mais aussi celles et ceux de nombreuses industries d’exportation, dans le secteur de l’habillement ou du tourisme, ont perdu leur gagne-pain du jour au lendemain. En Suisse, les personnes employées illégalement dans le secteur domestique – donc dépourvues elles aussi de couverture sociale – et celles employées dans certains secteurs économiques, culturels et sportifs ont été durement affectées par le confinement.
Comment garantir le droit à la vie lorsque les mesures sanitaires sont impossibles à mettre en œuvre parce que les gens ne possèdent ni logement ni travail, qu’ils sont sous-nourris et sans accès à l’eau potable? Les droits individuels et collectifs sont également menacés par la montée du nationalisme. C’est le cas notamment au Brésil, en Inde et dans certaines parties de l’Europe. La crise sanitaire fournit un prétexte en or aux gouvernements autoritaires pour entraver les activités des leaders syndicaux et paysans.
Les représentants de la société civile, les journalistes et les activistes des droits humains ont du mal à se rendre à Genève. Ils perdent ainsi des opportunités précieuses d’établir des contacts, formels et informels, de développer leurs réseaux, d’échanger leurs expériences et de trouver des appuis pour faire avancer leurs causes.
177 États et missions permanentes, 38 organisations intergouvernementales et 420 organisations de la société civile sont présentes dans la capitale lémanique. Notre canton abrite aussi un réseau d’excellence internationale dans le domaine de la recherche scientifique. Les menaces liées au réchauffement climatique et à la perte de la biodiversité s’ajoutent à la crise provoquée par le coronavirus.
Face à ces immenses défis, la communauté internationale doit impérativement mettre en œuvre des politiques de durabilité au bénéfice de l’ensemble de l’humanité. Avec ses atouts uniques, Genève a un rôle clé à jouer.
Genève capitale mondiale de la santé
Berceau de la gouvernance mondiale, Genève réunit en son territoire un nombre inégalé d’acteurs internationaux ayant pour vocation d’œuvrer à un monde meilleur. Qu’il s’agisse de commerce international ou d’environnement, ce village global – dont la visibilité est inversement proportionnelle à la taille – fédère des institutions destinées à relever les défis systémiques de notre monde complexe.
La santé, première de nos libertés, ne fait pas exception à la règle; en effet, c’est dans la cité de Henry Dunant que s’écrit l’action globale en faveur d’une santé publique efficace et équitable. Orchestré par l’OMS mais alimenté par une vingtaine d’organisations internationales, plus de cinquante ONG et d’autres institutions (dont deux centres académiques de grande qualité dédiés à la santé globale, l’Institut de santé globale de l’Université de Genève et le Global Health Centre du Graduate Institute), cet écosystème unique constitue la colonne vertébrale de la réponse aux enjeux sanitaires.
La pandémie de Covid-19 a apporté la démonstration de la pertinence de ce pôle de santé sans égal, comme le témoignage de ses limites. Pertinence, car seul un effort coordonné en une unité de lieu, de temps et de ressources, à l’image de l’initiative Covax (laquelle soutient la recherche et le développement de vaccins contre le Covid-19 et les rend accessibles aux habitants de pays à faible revenu), permet de mutualiser les bonnes volontés et de réaliser de réels gains d’efficience. Limites, parce qu’à l’image d’un monde morcelé, le multilatéralisme – dont Genève est le bastion – est mis à mal par les velléités nationalistes qui minent le concert des nations.
En dépit de cet état de fait, la pandémie qui s’est abattue sur le monde, avec les conséquences tragiques qu’on lui sait, vient rappeler l’importance de l’esprit de Genève, lieu de dialogue mais surtout plateforme opérationnelle de la coopération internationale. Si les déficits démocratiques et budgétaires de certaines institutions peuvent (et doivent) être corrigés, ne perdons pas de vue le travail remarquable effectué depuis Genève: nul autre lieu au monde n’aurait été en mesure de fournir un terrain propice à l’immense effort collectif de lutte contre la pandémie auquel nous avons assisté en 2020 et aujourd’hui encore.
Loin de se limiter à une «simple» crise sanitaire, le coronavirus a en effet profondément affecté d’autres domaines essentiels au bien-être de l’humanité dont le sort se dessine à Genève, tels les droits humains, les relations économiques, les rapports à l’environnement, l’aide aux réfugiés ou la gouvernance numérique, dont la patrie du CERN est le hub. Que l’on évoque la coordination du financement, le droit international ou l’action humanitaire, un grand nombre des organismes internationaux ayant joué un rôle dans la riposte contre la pandémie sont basés à Genève ou ont des liens étroits avec notre ville.
Si des enseignements devront être tirés de cette crise sans précédent, il paraît évident que le rôle de la Genève internationale, pilier de la politique étrangère suisse, doit être renforcé pour mieux répondre encore aux défis contemporains, en matière sanitaire et au-delà.
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