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Porteous, un vaisseau fantôme sur le Rhône

Anciens bâtiments de la station d’épuration d’Aïre, Porteous et la Verseuse sont des emblèmes de l’architecture des années soixante. Ils sont aujourd’hui très convoités.

Porteous Un des grands volumes intérieurs de Porteous. En bas, le porte-à-faux par-dessus le Rhône.
Porteous Un des grands volumes intérieurs de Porteous. En bas, le porte-à-faux par-dessus le Rhône.
LAURENT GUIRAUD

Un cinéaste y tournerait la scène finale de son polar. Là où des gangsters attendent la bande rivale pour la liquider à coups de fusil à pompe. Tout y est. Murs tagués, débris de verre et fientes de pigeons agrémentent ces grands espaces de béton, percés de trous noirs et de recoins lugubres. À lui seul, le nom de l’édifice donnerait le titre du film: Porteous.

Une vraie friche industrielle, photogénique, comme Genève n’en compte plus. Nous voilà pourtant à deux pas d’un lieu idyllique, sur la rive sauvage du Rhône, à la station d’épuration d’Aïre. L’édifice rectangulaire impose sa masse sans fioriture, à peine scandé par trois volumes inégaux. Et sur le fleuve, sa proue vitrée s’avance sur les flots. C’est ici, grâce à ce porte-à-faux long de douze mètres, que les résidus de la STEP étaient chargés sur des chalands. Aujourd’hui vaisseau fantôme, Porteous a été mis en service en 1967. Il doit son nom au procédé utilisé naguère pour sécher les boues d’épuration et les transformer, à l’aide de grosses presses, en biscuits qui finissaient à l’incinération.

Peter Böcklin a dessiné Porteous. Au début des années soixante, fraîchement émoulu du Polytechnicum de Zurich, l’architecte débarque à Genève et se fait engager par Georges Brera, dont le bureau a notamment réalisé les tours de Carouge ou l’École Geisendorf. Il tombe à pic. Genève refait son programme d’assainissement, sous l’égide de l’ingénieur Heinz Weisz. «C’était ici une décharge publique, il a fallu tout évacuer», raconte ce Bâlois d’origine qui a gardé son accent d’outre-Sarine.

Outre Porteous et les installations d’épuration, il s’agit aussi de construire sur le site un bâtiment pour l’administration et les laboratoires. Ce sera la Verseuse. Le jeune architecte, adepte du Corbusier, donne libre cours à sa fantaisie. «Comme les autorisations étaient celles de la STEP, nous avons pu agir en toute liberté. Nous avons conçu un édifice assez élaboré pour une telle fonction.»

La Verseuse se dresse sur la rive pentue du Rhône. Côté fleuve, elle s’élève sur six niveaux, soutenus par des pilotis. De l’autre côté, seuls trois niveaux émergent. Le plan libre et vitré du rez-de-chaussée offre une vue traversante. Les étages supérieurs sont fortement délimités par des brise-soleil. Deux tours rondes d’escalier renforcent la plastique générale. Sur le toit, la salle de conférences s’ouvre sur le fleuve et sur un mur de biais érigé spécialement pour accueillir une fresque. Et une petite banquette court sur tout le pourtour de la terrasse.

À observer les lignes du bâtiment, on imagine l’architecte sur sa planche à dessin. Les traits rectilignes qui charpentent le projet, les dégradés qui soulignent les arrondis, les hachures qui creusent les volumes. «Brera n’était pas bavard, on se parlait avec le crayon, raconte Böcklin. Je dessinais, et il dessinait par-dessus si nécessaire.»

Le reste est affaire de savoir-faire, de bon sens et de confiance dans la matière. Le béton d’abord. Brut pour les murs, bouchardé pour les escaliers, en dallettes pour les sols de l’entrée. Le bois ensuite. La barrière qui se torsade dans la tour d’escalier, les casiers qui rythment les couloirs des bureaux. Enfin, pour les sols, du linoléum, du vrai, qui n’a pas bougé depuis cinquante ans.

Les exégètes considèrent la Verseuse comme «un exemple évocateur du courant brutaliste de l’architecture d’après-guerre à Genève» et lui confèrent «une valeur exceptionnelle». On pourra la visiter, au début de septembre, lors des Journées du patrimoine.

Abandonné par ses premiers locataires, le bâtiment a subi au fil des ans plusieurs modifications intérieures peu judicieuses, pour les besoins de quelques services. Le lieu est resté discret et longtemps peu convoité.

Les choses ont changé. Dans les milieux de la culture, certains souhaitent transformer Porteous et la Verseuse en lieux d’expositions et ateliers d’artistes. Mais d’autres ont pris les devants. L’Office cantonal de la détention prévoit d’y installer trois structures qui s’occupent des détenus en fin de peine, à qui on offre de l’hébergement temporaire ou du travail, soit une cinquantaine de personnes. Les études de faisabilité ont été faites et le Conseil d’État a tranché en faveur de cette solution. Reste à obtenir les crédits de rénovation, estimés à 30 millions de francs. Il n’y aura pas de polar à Porteous.

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