Les mains nobles du chantier du siècle

Grand ThéâtreLe Grand Théâtre s’apprête à rouvrir ses portes après trois ans de travaux. Rencontre avec des figures qui lui ont redonné l’éclat des origines

Le plafond du foyer principal du Grand Théâtre, avant et après la restauration. Le faste de la maison lyrique retrouve ici toute sa splendeur et sa luminosité.

Le plafond du foyer principal du Grand Théâtre, avant et après la restauration. Le faste de la maison lyrique retrouve ici toute sa splendeur et sa luminosité. Image: GRAND THEATRE

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Dans quelques jours, c’est certain, l’heure sera aux «oooh!» et aux «aaah!» collectifs, prononcés pour chaque espace redécouvert, dans les recoins cachés du bâtiment comme dans les pièces les plus étincelantes. Ce concert d’exclamations, on est prêt à parier, accompagnera l’ouverture officielle du Grand Théâtre, paquebot imposant de la place Neuve dont les traits ont été entièrement remodelés durant trois ans de travaux intenses et uniques en leur genre. Les professionnels qui ont œuvré à la réhabilitation de ce haut lieu de la culture genevoise et romande vous le diront tous sans exception: ce qu’a pris forme ici pendant la fermeture des lieux relève tout simplement du chantier du siècle.

Une aventure budgétée à 65 millions de francs, qui a mobilisé près de deux cents ouvriers aux horizons et aux spécialités disparates et qui a fait appel à des savoir-faire parfois rares et à très haute valeur ajoutée. De la réparation des stucs à la reconstitution de moulures et dorures, de la rénovation de boiseries séculaires au ravalement des fresques, en passant par la réfection de vieilles tapisseries murales, les interventions fines ont permis à un monde patrimonial de retrouver Sa Majesté. Le 12 février, le public pourra à son tour renouer avec tous ces joyaux.

Des découvertes à restaurer

Que découvrira-t-il à cette occasion? Bien sûr des murs et des plafonds parés d’un éclat et d’une luminosité nouveaux; on pense tout particulièrement à ceux des foyers dorés sis au premier étage. Pour mesurer l’ampleur de la renaissance de ces vastes salons, il faut partir à la chasse des étranges et étroites bandelettes gardées ici et là dans les plafonds. Ces petites portions de bâti ont été délaissées expressément par les restaurateurs et pour témoigner de ce qu’était le Grand Théâtre avant sa rénovation. Par-delà ces volumes nobles, ailleurs dans la structure, on sera soufflé par ces nombreux trésors qu’on croyait à jamais disparus, cachés ou endommagés depuis plusieurs décennies et que des équipes de restaurateurs aux doigts de fée ont permis de reconstituer.

Prenez le grand hall d’entrée et les pièces qui le jouxtent au rez-de-chaussée. Ici, les contreplaqués en plâtre posés lors des travaux qui ont suivi le violent incendie de 1951 ont occulté et grandement détérioré des éléments décoratifs de grande valeur. Un pan du bâtiment est demeuré ainsi, en latence, durant plus de six décennies, avant de retrouver la lumière.

«Ce genre de découvertes, nous en avons fait chaque semaine», note Philippe Meylan, responsable de la Direction du patrimoine bâti (DPBA) de la Ville de Genève, chargé à ce titre de piloter et superviser toutes les étapes du chantier. Personnage affable et passionné, il nous guide à travers les pièces et les couloirs du bâtiment en évoquant les grand et petits défis auxquels il a fallu trouver des réponses. «Chaque pièce a fait l’objet de sondages permettant de comprendre ce qu’elle pouvait réserver derrière les traits apparents. Parfois, dans ces opérations préalables, nous sommes passés à côté de petits trésors que nous avons découverts par la suite, une fois les travaux lancés et les panneaux en plâtre démontés. Pour chaque nouvelle découverte, il a fallu répondre à deux questions essentielles: avions-nous le temps pour intervenir sur ces portions du bâtiment? Avions nous le budget pour le faire de manière judicieuse, en respectant l’esthétique originale?»

Une course contre la montre

À de rares exceptions près, les réponses ont été positives et des mains savantes ont pu dès lors intervenir dans les recoins les plus éloignés, en opérant vite. Car le temps à disposition était compté. «Il faut le rappeler, explique Philippe Meylan, le sens chronologique du chantier n’a rien eu de naturel. Dans un autre contexte, nous aurions d’abord nettoyé la façade avant d’entamer les interventions à l’intérieur. Parce que la poussière que génère ce genre d’opérations au sable fin n’est pas compatible avec ce qu’on entendait faire dans l’édifice. Or, si nous avions voulu respecter ce protocole nous aurions dû prolonger d’une année la durée du chantier, ce qui n’a jamais été retenu comme un scénario envisageable. Nous avons alors tout mis en œuvre pour rendre possible la cohabitation des différents corps de métier.»

Aujourd’hui, alors que les échafaudages et les bâches ont quitté les lieux, on pourra s’extasier face à la nature et à l’ampleur de la remise à neuf. On pourra aussi saluer cette prouesse architecturale qui a permis de gagner mille mètres carrés dans les sous-sols. Ces volumes seront occupés par des salles de répétitions et par une partie de l’administration, qui est passée de 80 à 220 personnes entre 1962 – date de la réouverture après l’incendie – et aujourd’hui. De tout cela, Philippe Meylan en tire une certaine fierté, mais il rappelle aussi ces interventions massives qui ne laisseront pas de traces à l’œil nu et qui ébahiront moins les visiteurs. «Un exemple? Je citerais le travail fait par les équipes d’électriciens, qui ont tiré des milliers de nouveaux câbles et qui sont parvenus à les raccorder à ce vieux bâtiment. Ou encore la complexe remise à neuf de la ventilation défaillante dans la salle de spectacle grâce à laquelle le public des hauts balcons ne souffrira désormais plus de la chaleur.»

Le Grand Théâtre sera ainsi un bonheur pour les yeux. Mais il offrira également des standards de confort et de sécurité en accord avec notre temps.


L’art de l’imitation triomphe dans les halls d’entrée

C’est un art exquis et maîtrisé du trompe-l’œil, par lequel les faux bois et les faux marbres acquièrent un aspect plus vraisemblable que les matériaux originaux. Pour saisir toute la richesse de ces gestes qui reproduisent par contrefaçon, il faut river le regard vers les plafonds et les murs des halls d’entrée du Grand Théâtre, mais aussi vers ceux du café, de la billetterie et de l’atrium. C’est là que le savoir-faire de Federica Bozzini Orth s’est déployé avec un goût du détail et une parcimonie de mouvement qui laissent sans voix. Établie à Genève depuis treize ans, la Piémontaise a redonné vie à des pans entiers de cette vaste portion de la maison lyrique genevoise, en retrouvant, après des recherches approfondies, ces teintes et ces traits d’origine que tout le monde avait oubliés. Parce que, contrairement aux foyers flamboyants du premier étage, ici, dans les volumes du rez-de-chaussée, tout ou presque avait été caché et abîmé par des contreplacages en plâtre posés lors des travaux de réfection qui ont suivi l’incendie ravageur de 1951. Alors, comment revenir aux sources? «Beaucoup a été fait en se basant sur des photos d’époque, explique la peintre en décors. D’autres interventions ont pu être conçues en partant d’échantillons de plafond retrouvés durant les travaux. Ces témoins nous ont permis d’imaginer l’ensemble et de rester fidèles aux éléments originaux. Car au fond, l’enjeu ici n’était pas d’interpréter ce qui décorait les lieux, en y ajoutant le cas échéant des touches personnelles, mais bien de reconstituer à l’identique le patrimoine qui a pris forme en 1879, lors de l’ouverture du Grand Théâtre.» Ce retour au passé impose à l’artisan une lecture et une compréhension fines du terrain: «Il faut inscrire son intervention dans le même mouvement des mains qui nous ont précédés, il faut deviner ce geste et le reproduire à l’identique.»

Formée à l’Institut supérieur de peinture décorative Van Der Kelen de Bruxelles – centre que décrit magistralement «Un monde à portée de main», dernier roman de Maylis de Kerangal – Federica Bozzini Orth ne cache pas le caractère exceptionnel de cette aventure, vécue en compagnie de tant d’autres corps de métiers. «Il y a eu dès le départ le sentiment qu’on allait avoir affaire à des dimensions et à un prestige que d’autres lieux n’ont pas. On a compris qu’on s’immergeait dans une opération qui n’allait pas se répéter de sitôt. Par la suite, j’ai constaté la complexité de certaines conditions du chantier. Un exemple? La présence de multiples échafaudages dans les pièces, qui m’empêchait d’établir une vision d’ensemble de mon travail. Il y a eu aussi l’absence de lumière naturelle qui a rendu plus compliquée l’intervention. Enfin, l’avancée des travaux nous a exposés par moments au froid hivernal, aux courants d’air et à la bise.» Autant de contraintes qui valorisent encore un peu cet art de l’imitation, où le faux est aussi noble que le vrai.


Quatre générations de savoir-faire au service d’une restauration

Son nom de famille, Orth, est intimement lié au monde de la restauration, et ce depuis quatre générations. En 1902 déjà, son arrière-grand-père, qui s’appelait lui aussi Thomas, fondait une entreprise à Wuppertal, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en inaugurant une tradition qui a perduré et qui se prolonge aujourd’hui à Genève. Look mi-dandy aventurier, mi-gentleman-farmer, Thomas Orth nous raconte, sourire aux lèvres, dans un français mâtiné d’un léger accent allemand, le cheminement qui l’a mené à sillonner des coins disparates d’Europe durant ses années de formation. Comme son épouse Federica Bozzini Orth (lire ci-dessus), il a mis dans sa besace un diplôme décerné par le célèbre et très réputé Institut supérieur de peinture décorative Van Der Kelen de Bruxelles. Il est passé ensuite par d’autres villes avant de se retrouver à Genève, où il a ajouté une couche diplômes en fréquentant dans les années 90 la désormais défunte École de décors de théâtre des Eaux-Vives. C’est alors qu’il décide de faire sa vie sous nos latitudes.

En remportant l’appel d’offres pour la restauration d’une partie du Grand Théâtre, son entreprise s’est frottée à un ouvrage exceptionnel, l’entrepreneur en est conscient: «Pour notre profession, il s’agit clairement du chantier du siècle et nous sommes heureux d’avoir pu participer à cette aventure. Actuellement, nous travaillons aussi à l’ancienne École de Médecine, qui offre des caractéristiques tout à fait intéressantes, mais sans aucune mesure avec ce que nous avons fait ici.» Thomas Orth a relativement peu participé aux interventions directes. L’essentiel de sa mission a consisté à coordonner la part de chantier qui lui revenait. «J’ai lancé un appel à mes collaborateurs pour savoir qui parmi eux se sentait de relever ce défi. Car travailler ici demandait de l’endurance physique et une certaine sensibilité aussi. Au final, nous avons œuvré durant neuf mois avec des effectifs oscillant entre six et huit restaurateurs.» Comme tous les intervenants, Thomas Orth se souviendra longtemps du froid qui a parcouru les halls d’un Grand Théâtre défait de ses fenêtres. Et puis il a fallu résister à l’ennemi le plus insidieux: la poussière générée par les travaux de façade. Son intrusion dans le travail fin des peintres-décorateurs a provoqué quelques sueurs froides. Tout cela est oublié aujourd’hui: «Je sais que plus tard nos enfants seront heureux d’apprendre que nous avons laissé ici les marques de notre savoir-faire.»


Des pochoirs aux grandes surfaces, il a révélé les teints des débuts

Au commencement, il y a eu de l’appréhension. Lorsque pour la première fois, il a côtoyé les intérieurs du bâtiment et qu’il a pris la mesure des grandes surfaces sur lesquelles il allait devoir intervenir. Aujourd’hui, Loïc Bigeault, 34 ans – dont douze passés au sein de l’entreprise de restauration Orth & Fils – a laissé derrière lui ses craintes initiales. Il savoure désormais le travail accompli en compagnie d’une armée d’autres figures venues rajeunir la maison lyrique genevoise. Tête tournée vers les hauteurs, il nous montre le fruit de quatre mois d’engagement dans les lieux. Sa signature? On la retrouve dans l’imposant hall d’entrée, puis, en cheminant vers la billetterie, sur les parois et les plafonds du café, et ailleurs encore, au premier étage, dans ces pièces qui séparent la salle de spectacle du grand foyer. Partout, cet autodidacte passionné a préparé et posé les fonds de peinture, en participant à la recherche des teintes d’origine. Souvent, il a opéré après le passage d’autres artisans, spécialisés, eux, dans les stucs, les moulures et d’autres domaines encore. Sur les fonds posés par ses soins, sa collègue Federica Bozzini Orth (lire ci-contre) est passée par la suite pour reconstituer les parties du décor relevant des faux bois et des faux marbres, notamment. En marge de ce mano a mano, il a aussi contribué à des apports plus fins et exigeants, tel ces pochoirs qui décorent le plafond du café situé côté cour du bâtiment. C’est d’ailleurs ici qu’on rencontre l’artisan, dans un espace que des derniers ouvriers s’apprêtent à livrer après avoir apporté d’ultimes retouches. Loïc Bigeault indique le plafond et en parle d’un ton modeste mais satisfait. «Ces touches resteront là longtemps, visibles de tous, ce n’est pas anodin.»

Que retenir d’autre de cette aventure? «Je ressens une certaine fierté, bien sûr, parce qu’ici, on est loin des restaurations ordinaires. D’habitude, j’évolue auprès de particuliers pour restaurer des papiers peints, ou pour travailler avec la résine et le plâtre. Au Grand Théâtre j’ai trouvé les conditions idéales pour faire calmement mon travail. On nous a tout simplement laissé le temps.» Il y a eu, enfin, des inconvénients qu’il a fallu dépasser. «J’ai passé de longues journées en travaillant le regard tourné vers le haut, en avançant lentement sur des portions relativement réduites. Des heures se sont écoulées ainsi, occasionnant des soucis de circulation sanguine au niveau de la nuque. En fin de journée, on n’échappait pas aux maux de tête.»

Créé: 08.02.2019, 16h15

Le Grand Théâtre en dates

1873 Le legs laissé à la Ville de Genève par le duc Charles II de Brunswick permet de démarrer le projet du Grand Théâtre. L’État, quant à lui, fait don d’un terrain de 3000 mètres carrés à la place Neuve.
1874 Après le concours, le choix se porte sur un projet qui n’a pas participé à la compétition, celui de l’architecte Jacques Élysée Goss. La structure s’inspire fortement de l’Opéra Garnier de Paris, inauguré en 1866.
4 octobre 1879 Inauguration officielle en présence du Conseil fédéral. On y représente ce soir-là le «Guillaume Tell» de Rossini.
1889 Après plusieurs saisons aux affiches modestes, la maison renoue avec le grand répertoire en présentant le «Lohengrin» de Wagner. Un événement retentissant à l’époque.
1er mai 1951 Lors de la représentation de la «Walkyrie» de Wagner, un incendie se déclare et détruit la scène et les installations mécaniques et électriques qui s’y rattachent.
1954 Les travaux de reconstruction débutent.
1962 Le nouveau Grand Théâtre rouvre enfin ses portes.
1998 Rénovation de la scène et de la salle.
2016-2019 La maison fait peau neuve. Pendant ce temps, les représentations ont lieu à l’Opéra des Nations.

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