«Cours et tais-toi!», la consigne qui ne passe plus

SportsAvec le froid et les défaites revient l’éternelle suspicion du manque d’implication. Mais la motivation peut-elle vraiment se convoquer d’un seul cri, avec des formules? Analyse d’un ressort essentiel.

Image d'illustration

Image d'illustration Image: Getty Images

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est un peu l’injonction du désespoir; un remède de grand-mère pour relever la tête. «Mouillez le maillot!» De Sion jusqu’à Arsenal, en passant par Lyon ou West Ham, le précepte est revenu à la mode ces derniers jours. Qu’il soit assumé par un coach, suggéré par un directeur sportif ou hurlé dans les tribunes, il dénonce le même coupable, un manque de motivation, pour proposer son antidote universel: battez-vous, tout le reste viendra naturellement.

Vraiment? La motivation est-elle un élan si simpliste qu’il suffit de la décréter? Et les sportifs d’élite, footballeurs en tête, échappent-ils à ces ressorts complexes de l’implication qui intéressent tant le monde de l’entreprise? «Ce serait une grave erreur de considérer le joueur comme un simple réceptacle à paroles chez qui l’envie s’enclencherait avec des mots comme on appuie sur un bouton, prévient d’emblée Nicolas Bastardoz, chercheur en leadership et enseignant à l’Université de Zurich. Il est tout aussi faux de présupposer qu’un sportif va s’arracher parce qu’il gagne 50 000 francs par mois ou qu’un discours passionné le samedi à 18 h 30 suffira à sublimer tout un groupe. La motivation est une dynamique bien plus complexe qui se nourrit au quotidien.»

Un flop avec «Rocky IV»

Considéré comme un maître en la matière, Jürgen Klopp avait d’ailleurs profité de son titre de «meilleur coach FIFA», en septembre, pour rire de lui-même et des discours en carton-pâte. L’entraîneur de Liverpool a ainsi dévoilé ce souvenir embarrassant d’une veille de choc face au Bayern en 2011 (avec Dortmund); lorsqu’il avait choisi de frapper très fort en convoquant «Rocky IV». «Un classique, selon moi, confie-t-il au «Player’s Tribune». Je disais aux gars: «On est Rocky, on a la passion. On peut faire l’impossible». Je parlais, parlais… Et à un moment j’ai levé la tête en espérant les voir debout en transe sur leur chaise. Mais ils étaient tous à me regarder avec des yeux de poissons morts. Complètement absents, à me prendre pour un fou. Soudain je me suis dit: «Rocky date des années 80; quand sont-ils nés?» J’ai alors demandé qui connaissait Rocky Balboa. Deux mains se sont levées.»

«Ces discours qui tombent de haut, «il faut que», «battez-vous», ne servent à rien» - Pierre-Yves Vuignier, préparateur mental P.R.O.

Au-delà de son aspect comique, l’anecdote délivre une vérité a priori évidente. Pour susciter un supplément de motivation, l’envie de se dépasser ensemble, il faut se comprendre. Et pour se comprendre, rien ne remplace l’échange. «Ces discours qui tombent de haut, «il faut que», «battez-vous», ne servent à rien. Ils peuvent parfois piquer l’orgueil, surtout si l’émetteur possède un parcours de vie très fort. Mais leur efficacité se limite au très court terme, insiste Pierre-Yves Vuignier, préparateur mental P.R.O. Au fil d’une vie, d’une carrière, la motivation utilise différents leviers. Voilà pourquoi il faut se tourner vers le sportif, interroger son rêve, son moteur, ses besoins. Où veut-il aller? Dans un sport d’équipe, la motivation se trouve toujours à l’intersection des intérêts du club et du joueur. Or seul le dialogue peut identifier cet espace.»

Yves Débonnaire ne dit rien d’autre en proposant cette définition: «Susciter la motivation, c’est créer une appartenance à travers la croyance en un projet.» Et celui qui a formé deux décennies d’entraîneurs suisses de poursuivre: «Il faut jouer pour des valeurs, presque une cause. L’implication des joueurs passe par leur faculté à s’approprier ce projet de vie.» Parce que le Vaudois est un technicien-éducateur, ses préceptes peuvent sonner trop nobles face aux exigences du haut niveau. Ils semblent surtout aux antipodes de certaines impasses; à l’image de celle vécue par un FC Sion où Stéphane Henchoz dénonçait des «joueurs qui trichent» et Kevin Fickentscher un coach qui ne «parle pas». Or l’évocation de ces deux extrêmes – un idéal type et un fiasco de voisinage – renvoie à la double définition de la motivation.

(Crédit: AFP)

«Mobiliser l’authenticité»

«Sur le plan théorique, on distingue la motivation intrinsèque de celle extrinsèque, explique Nicolas Bastardoz. La première vient du plaisir de se dépasser et sa récompense est inhérente à l’acte même. C’est le joueur qui ajoute une séance de condition physique parce qu’il est convaincu de son bienfait pour lui-même. La seconde a pour moteur l’attrait d’une récompense – salaire, prime, titularisation – ou la crainte d’une sanction. Or que disent toutes les études sérieuses? Elles démontrent que la motivation intrinsèque a plus d’impact sur le résultat à long terme. Celle extrinsèque fonctionne, à l’inverse, sur le court terme, quelques semaines, avant d’étaler des effets potentiellement destructeurs.»

En résumé, la première est celle qui habite un Rafael Nadal au plus profond de son être. Tandis que la seconde ressemble à cette force qui porte les parieurs compulsifs d’un espoir au suivant. Or comme le relève Grégory Quin, historien du sport à l’ISSUL: «Depuis le premier contrat professionnel en 1988, le football suisse n’a fait qu’augmenter la part des primes dans la rémunération. Si cette motivation à la performance épouse le trend imposé par les top managers, elle témoigne d’une stimulation par le résultat.» Laquelle épouse les ressorts de la motivation extrinsèque.

Alors que faire puisque l’industrie du football a conçu son «business model» sur la toute-puissance du résultat? Comment valoriser la motivation intrinsèque dans un monde qui a cédé aux codes de sa sœur extrinsèque? Et pourquoi épouser les valeurs d’un projet commun alors qu’il pleut des invitations à aller voir ailleurs? Tel est le double casse-tête du manager qui veut fédérer des envies sous un même maillot.

«Ce qui compte, c’est d’être ensemble, d’éprouver du plaisir collectivement. Moi, j’ai besoin d’aimer mes joueurs, de mobiliser leur authenticité.» - Peter Zeidler, entraîneur du FC Saint-Gall

«Il faut convaincre les joueurs qu’ils courent pour de bonnes raisons, c’est ça la clé, résume Peter Zeidler, troisième de Super League avec Saint-Gall. Ça passe par beaucoup de séances vidéos, pour montrer les trucs qui fonctionnent. Et à un moment donné ça devient leur truc, ils se l’approprient. Ils ne vont plus dire: «Le coach veut faire son pressing. Il veut faire ci, il veut faire ça.» Non, ça devient leur idée, leur principe de jeu. Pour ça, c’est important d’être cohérent, de se tenir à ses principes, dans la victoire comme dans la défaite.»

Et celui qui fut l’un des favoris au poste d’entraîneur de l’année en SFL de poursuivre. «Ralf Rangnick (ndlr: le responsable du développement de la filière Red Bull) disait toujours: «Une femme ne peut pas être un peu enceinte. Soit elle est enceinte, soit elle ne l’est pas. C’est pareil pour le pressing, on ne peut pas un peu presser l’adversaire, il faut le faire entièrement. Ce qui compte, c’est d’être ensemble, d’éprouver du plaisir collectivement. Moi, j’ai besoin d’aimer mes joueurs, de mobiliser leur authenticité.»

Transfert de responsabilité

Affect, cohérence, unité, authenticité, appropriation, tous les mots-clés résument ici l’idée d’une motivation contagieuse. Or Saint-Gall surperforme, comme Liverpool à un autre niveau; preuve que l’idéal type du transfert de responsabilité et de la communion par le dépassement n’a rien d’une utopie.

«Les coaches qui gagnent et durent aujourd’hui privilégient l’humain, insiste Pierre-Yves Vuignier. Ils responsabilisent le joueur, identifient leur intérêt commun pour mieux enclencher le moteur.» Il n’est alors plus question de convoquer ou de réveiller une motivation endormie.

«Vous avez déjà vu un coach de rugby qui aboie au bord du terrain, sourit Yves Débonnaire. À mon niveau, je rêve d’arriver un jour au stade avec des M15-M16 et de simplement leur dire: bon match les gars!» En donnant les maillots comme on offre sa confiance. Avec la certitude qu’ils finiront trempés.

Créé: 03.12.2019, 10h31

Pourquoi tant de poncifs ancestraux?

Comment expliquer que le monde du football, malgré Klopp, Guardiola et la porosité des théories de la motivation, continue de puiser parfois dans les poncifs ancestraux de type «mouillez le maillot»? «La peur, sans doute, propose Yves Débonnaire. Lorsque le coach sent que la situation lui échappe, que le groupe fuit, alors il fait simple, trop simple. Et puis dans la formation, je dirais l’impatience.» Grégory Quin apporte à cette réponse proche du terrain une vision plus historique. «Avec l’arrêt Bosman, le footballeur est devenu un travailleur comme les autres. Mais ce travail comme les autres se met en œuvre dans un monde qui vit un peu en vase clos. Prenez les managers du football en Suisse. Il y a les présidents qui ont des parcours propres, souvent liés à l’entreprenariat local, et il y a les directeurs sportifs, poste pour lequel il n’existe aucune formation, qui sont soit des superagents, soit des comptables. Dans les deux cas, c’est un peu la loterie en matière de culture de la motivation. Et l’autre catégorie comprend les techniciens, qui sont d’anciens joueurs, à qui on propose de passer des diplômes qui privilégient des stages en observation. Dans ce cadre, il est difficile d’être exposé aux théories novatrices. Les vieilles formules ont plus de chances de perdurer. Le football est un univers propice pour reproduire des mauvaises habitudes.»

Et pourtant, la formation tente de s’ouvrir à d’autres horizons. «On avait d’abord créé des cours de management, par petites touches. Et aujourd’hui, la licence UEFA Pro propose un module de trois jours, explique Yves Débonnaire. Mais ce n’est qu’une sensibilisation. Le reste doit venir de l’individu. Et les meilleurs seront ceux qui iront chercher ailleurs.» Vont-ils le faire? «Il faudrait que le système permette aux acteurs du football de mieux raconter leur métier, poursuit Grégory Quin. Pourquoi aime-t-on écouter Yves Débonnaire? Parce que c’est l’Albert Einstein de notre football. Joueur et enseignant, il a mêlé ces deux influences dans son approche.»

Et l’historien de livrer une dernière piste pour expliquer la permanence des vieux poncifs motivateurs: «Le football suisse est resté semi-professionnel jusqu’à la fin des années 80. Il a sans doute été marqué par la porosité entre les deux mondes. Dans la transmission des mots et des valeurs, on retrouve sans doute des traces de la reconnaissance de la valeur travail.» Ce ne serait alors qu’une question de temps pour que la tradition orale du «mouillez le maillot» ne disparaisse. M.A.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Braquage: La Poste renonce aux transports de fonds
Plus...