«On n’est plus des hippies en sandales»

EnvironnementPeter Willcox, figure de Greenpeace, est à Genève. Le capitaine s’inquiète pour l’avenir de la planète, alors que l’ONG en Suisse réduit la voilure.

Peter Wilcox, figure de Greenpeace.

Peter Wilcox, figure de Greenpeace. Image: Laurent Guiraud

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Peter Willcox. Parmi les défenseurs de l’environnement, ce nom est une référence. L’Américain est une figure centrale de Greenpeace depuis trente-six ans. Le militant a été de toutes les batailles. Le navire Rainbow Warrior, coulé par les services secrets français en 1985? Il en était le capitaine, tout comme il dirigeait l’équipe du bateau Arctic Sunrise emprisonnée deux mois durant en Russie en 2013 pour avoir tenté d’aborder une plate-forme pétrolière de la mer de Petchora. Peter Willcox était de passage à Genève mardi. Entretien.

– Que venez-vous faire en Suisse?

– Rencontrer des donateurs. Cet été, nous avons fait un voyage de soixante-six jours sur la mer Méditerranée pour sensibiliser les gens à la pollution au plastique dans les océans. Les Suisses ont été de grands donateurs dans ce cadre.

– Pourtant, Greenpeace Suisse a dû licencier, faute de donateurs (lire ci-contre). Qu’en est-il à l’international? Y a-t-il un effet Trump?

– Je ne sais pas. En 1985, quand le Rainbow Warrior a été coulé, les dons se sont mis à pleuvoir et Greenpeace s’est considérablement développée. En 1993, quand Bill Clinton est arrivé à la présidence, les dons ont chuté. Sans doute les gens pensaient-ils qu’un président démocrate soucieux du climat nous rendait moins indispensables. En 2013, notre emprisonnement en Russie a été médiatisé, ce qui a eu un impact sur les dons. Mais rien de tout cela n’était planifié.

– En trente-six ans, est-ce que Greenpeace a changé?

– Considérablement. Nous étions 200 à mon arrivée, nous sommes désormais 2500. Le fondateur de l’ONG, David McTaggart, a réuni les différentes entités de Greenpeace, indépendantes et réparties dans plusieurs pays, en une seule unité. Ce qui a rendu l’organisation plus forte. L’état d’esprit est le même. On prône une action non violente. Si vous voulez gagner une guerre, la violence peut être nécessaire. Mais si vous voulez changer les mentalités, la violence ne sert à rien.

– Greenpeace peut se montrer agressive…

– En effet. Avec nos bateaux gonflables, il nous est déjà arrivé de sauter à bord d’autres bateaux naviguant à 18 nœuds ou d’empêcher un cargo d’amarrer. Mais nous ne sommes plus un groupe de hippies en sandales. Greenpeace a des avocats, un laboratoire au sein de l’Université d’Exeter, en Angleterre. Avant, les actions coup-de-poing médiatisées représentaient la majeure partie de ce qu’on faisait. Désormais, c’est une minuscule part de nos activités.

– Quel bilan faites-vous de votre voyage en Méditerranée cet été?

– Une formidable combinaison de recherches et de sensibilisation. A chaque port, le bateau était ouvert au public, qui est venu en masse. A bord, les scientifiques sont d’autant plus intéressés qu’ils peuvent effectuer leurs recherches – autour de la pollution plastique en mer – en toute indépendance et gratuitement. Greenpeace fait de plus en plus ce genre de collaboration. Mais la principale leçon que je retiens de cette expérience est une très mauvaise nouvelle: plus de 90% des déchets plastiques dans les océans sont microscopiques, on ne peut pas les prendre dans un filet, et ils intègrent la chaîne alimentaire. Les études pour mesurer leur impact débutent à peine.

– Quelle action coup-de-poing vous a le plus marqué?

– Celle de Rotterdam en mars 2014. Deux navires de Greenpeace et six bateaux gonflables ont empêché un cargo russe qui transportait du pétrole de l’Arctique d’amarrer dans le port. Nous étions 200 militants, c’était un grand événement. L’action a été très médiatisée.

– Est-il plus facile ou plus difficile de retenir l’attention du public aujourd’hui, avec les nouveaux outils?

– Plus difficile. Les médias couvrent tant de choses désormais et font tant de bruit. D’autant plus qu’avant, nos actions coup-de-poing étaient nouvelles, ce qui n’est plus le cas. C’est aussi pourquoi nous avons changé. En 2000, nous avons contacté Coca-Cola pour lui dire que les frigidaires qu’elle comptait utiliser pour les Jeux olympiques de Sydney étaient trop polluants. Elle les a changés. Maintenant que nous sommes connus, discuter fonctionne aussi.

– Votre plus grand souvenir chez Greenpeace?

– En 1985, quand nous sommes parvenus à délocaliser un village de 350 personnes des îles Marshall, un territoire irradié par une bombe atomique trente ans plus tôt, 200 km plus loin. Les conséquences de la radioactivité ont été terribles sur cette population, les bébés morts-nés innombrables. Avec le Rainbow Warrior, on a fait quatre allers-retours pour déménager tout le monde.

– Deux mois plus tard, en Nouvelle-Zélande, le «Rainbow Warrior» était coulé…

– La première mine, placée sous la coque par les services secrets français, qui ne voulaient pas qu’on interfère dans leurs essais nucléaires dans la région, a explosé peu avant minuit. Je dormais. J’ai cru qu’on avait heurté un autre bateau. Puis j’ai vu qu’à bord tout était sens dessus dessous et qu’il y avait beaucoup d’eau. Quarante-cinq secondes après la première bombe, la deuxième explosait. On était à quai, on a tous pu sortir, sauf une personne qui s’est retrouvée enfermée dans sa cabine et qui s’est noyée. En 1987, j’étais à Genève pour participer à un arbitrage suite à cette affaire. La France a été condamnée à nous payer 7 millions d’euros.

– Et votre séjour en prison en Russie?

Les pires vacances de ma vie et un excellent régime alimentaire. J’ai perdu 11 kg en trois semaines. Ce n’était pas tant dû à la mauvaise bouffe qu’au stress. Notre groupe – au sein duquel se trouvait un Suisse, Marco Weber – était prévenu de piratage, de quoi l’emprisonner pour quinze ans en Russie. Nous avons d’abord été mis en prison à Mourmansk puis à Saint-Pétersbourg, dans la prison de Kresty, une des plus anciennes au monde. Nous sommes sortis pour deux raisons je crois: nos avocats ont sollicité la Cour européenne des droits de l’homme et les Jeux olympiques de Sotchi devaient débuter sous peu. Moscou ne voulait pas gâcher la fête. Les gardiens nous ont traités avec respect.

– Comment voyez-vous le futur de notre planète?

– Je suis très inquiet. A une autre époque, j’aurais pu relativiser l’élection de Trump, mais là, c’est inexcusable, suicidaire. J’ai vu de mes propres yeux les eaux fondre dans les pôles, l’eau s’acidifier, la Grande Barrière de corail disparaître. Greenpeace a réussi à sensibiliser les gens, nous pouvons nous prévaloir de succès çà et là. J’en suis fier, je n’ai aucun regret. Mais personnellement, je ne pense pas que nous avons atteint notre mission.

Créé: 01.11.2017, 17h41

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Greenpeace licencie en Suisse

En Suisse, Greenpeace réduit la voilure. L’ONG, qui emploie 127 personnes (toutes à temps partiel), est confrontée à une «baisse inattendue des dons, plus particulièrement des legs», indique-t-elle dans un communiqué. Une concurrence accrue d’autres organisations non gouvernementales (ONG) dépendantes de donateurs pourrait notamment expliquer cette baisse. Le nombre de postes touchés au sein des effectifs de Greenpeace Suisse n’est pas encore défini. Un plan social sera mis en place.

Greenpeace Suisse subit d’autant plus cette baisse que l’organisation consacre la moitié de ses revenus au soutien de projets dans d’autres pays où, dit-elle, «la protection de l’environnement et du climat est plus urgente et se fait dans des conditions plus difficiles». En Suisse, d’autres organisations sentiraient également les effets de ce vent contraire sur le marché des dons.

Reste que l’an dernier, les donateurs helvétiques étaient les quatrièmes plus gros contributeurs de Greenpeace, derrière les Allemands, les Américains et les Anglais, indique l’organisation dans son rapport annuel. Au niveau international, l’ONG grandit à toute allure. Son budget, qui émane uniquement de donateurs et de fondations privés, a doublé en une décennie, à 342 millions d’euros l’an dernier (voir infographie). R.ET.

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