Le Jura glisse dans le Rhône, Genève a failli être engloutie

2 et 3 janvier 1883L'événement géologique avait emporté la ligne de chemin de fer Genève Paris.

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Le temps était à la pluie depuis une bonne semaine. Partout les rivières étaient en crue. Le train Paris-Genève, attendu à Cornavin à 11h52 du soir, venait de traverser le tunnel du Fort l'Ecluse, quand un grondement énorme emplit la cluse, par laquelle le Rhône s'échappe du plateau suisse et franchit la chaîne du Jura. Un énorme glissement de terrain se déroule dans la nuit. Il emporte la voie de chemin de fer du PLM, le Paris-Lyon-Marseille, et emplit le lit du fleuve de terre et d'éboulis, jusqu'à couper son cours.

Dans les heures qui suivent, un lac énorme se forme en amont, jusqu'à Chancy, tandis qu'en aval, le fleuve disparu laisse voir son lit vide. Les habitants de la région et les Genevois venus découvrir l'événement géologique n'en croient pas leurs yeux. Quelques audacieux Bellegardiens, plus curieux que les autres, s'en vont même explorer la perte du Rhône, une curiosité géologique, aujourd'hui engloutie par le lac du barrage de Génissiat. Tout le long de la vallée et jusqu'à Lyon, on craint la vague qui ne manquera pas de déferler quand le barrage de terrain gorgé d'eau cédera et que le lac se videra. Il n'en fut rien. Quelques heures plus tard, le barrage fila bientôt, dégageant le Rhône qui retrouva son cours sans provoquer de dégâts.

Les terrains mouvants au bord du Rhône

Cet événement qui survint dans la nuit du 2 au 3 janvier 1883 et qui ne fit aucune victime pourrait-il se reproduire soudain? «En théorie oui, constate le professeur de géologie Pascal Kindler, à l'Université de Genève, mais il faudrait étudier en détail ce cas pour répondre. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne peut guère stabiliser les mouvements de terrains profonds par des mesures techniques.»

Dans son bureau de la section des sciences de la terre de la rue des Maraîchers, en plein cœur, du quartier de Plainpalais, le professeur Kindler déploie une carte géologique et pointe du doigt des taches rouges le long du fleuve. «A Peney, les berges sont sous surveillance, tout comme à Loex où l'on a déplacé le sentier des bords du Rhône par sécurité.»

Gabriel de Los Cobos, chef du service sous-sol du canton de Genève, ne connaît pas l'existence de l'effondrement de Collonges, du nom du village du Pays de Gex le plus proche de l'accident. En revanche, il suit de près d'autres mouvements profonds qui affectent les bords du Rhône, ainsi que certaines falaises surplombant l'Arve. Ces zones à risque sont toutes répertoriées par le système d'information du territoire genevois.

La sous-préfecture de l'Ain à Gex renvoie à la Direction Départementale des Territoires de l'Ain à Bourg-en-Bresse, compétente en la matière. Guillaume Marsac de la Communauté de communes du Pays de Gex indique que la SNCF de Chambéry suit ce risque géologique. Il signale un croquis paru dans le Journal de Genève le 12 janvier 1883. La lecture de ce journal et de la Tribune de Genève nous rassure tout à fait. La falaise désormais purgée et sécurisée ne risque plus guère de s'effondrer. Mais la trace de l'événement demeure visible sur GoogleMap 133 ans plus tard.

La grotte de la Buna

L’éboulement de Collonges, évoqué par l'historien Dominique Ernst dans une de ses chroniques l'été dernier dans Le Messager, eut, on l'imagine, un certain retentissement. Durant plusieurs mois, la ligne de chemin de fer Genève-Lyon-Paris emportée resta impraticable aux voyageurs. L'accident finit par être oublié. «Un autre événement géologique d'une toute autre ampleur allait rester attaché à l'année 1883, remarque le professeur Kindler: l'éruption explosive du Krakatoa».

Ce sont des sédiments récents et encore peu compactés, déposés par la dernière glaciation il y a plus de 10'000 ans, qui se sont effondrés dans le Rhône, explique le géologue. Des pluies torrentielles avaient miné le sol et fluidifié l'argile. Il n'est pas impossible, suppute le professeur, qu'un petit séisme lié à la faille du Vuache qui passe non loin et se poursuit le long du Jura ait pu déstabiliser la masse.

Une recherche sur le web conduit au site du club de plongée de Plan-les-Ouates et donne une cause hydraulique de la catastrophe. La grotte de la Buna située juste au-dessus de la voie ferrée est une résurgence qui draine un très grand bassin hydrographique au-dessus dans la première chaîne du Jura. C'est elle sans doute qui a déversé l'eau qui a affouillé le terrain en forte pente. Cette résurgence jamais complètement explorée, a été depuis canalisée. Elle se déverse dans le Rhône un peu plus en amont. Et ne risque donc plus de raviner la falaise qui garde des traces de l'événement.

Dès le 6 janvier 1883, la Tribune de Genève écrivait: «Quant à l'origine de l'éboulement, il peut être attribué, presque à coup sûr, à un ruisseau qui s'était frayé un chemin dans le tunnel et sous la voie et qui a réussi à désagréger les terres sous-jacentes. On peut encore le voir cascader joyeusement sur les ruines qu'il a accumulées sur son passage.» La Tribune évoque aussi le bruit énorme provoqué par le glissement qui réveilla les hommes en poste au Fort l'Ecluse.

Relier par voie ferrée Cornavin à Saint-Julien

Plusieurs jours durant, les journaux consacrent plusieurs lignes à l'éboulement de Collonges. Le 12 janvier, le Journal de Genève imprime même un plan de la région, une rareté à l'époque où les nouvelles étaient ajoutées les unes sous les autres sans titre pour les distinguer. Ce même 12 janvier, la Tribune publie sous la rubrique «On nous écrit:» cette suggestion d'un lecteur anonyme. Il propose de relier la gare de Cornavin à celle de Saint-Julien. «Le PLM, la Sud Ouest (la compagnie privée suisse reliant Genève à la Suisse reprise par les CFF en 1902) et le Canton sont intéressés à cette ligne qui nous rattacherait aussi à la Haute-Savoie et n'allongerait le trajet vers Paris que d'un kilomètre.»

Cependant, le 13 janvier, les travaux sur le lieu de l'éboulement, où 250 ouvriers s'activaient à creuser des puits de mine pour purger la falaise, faisaient déjà entrevoir le rétablissement de la ligne dans un délai de quelques mois et celui d'une voie provisoire dès février. Ce qui fut fait pour le trafic marchandise uniquement, dès le 10 du mois, annonça le 27 février le Journal de Genève cité par la Tribune le 30 mars. (TDG)

Créé: 29.12.2015, 11h59

Dossiers

La grotte de la Burna

La grotte de la Buna (dite aussi La Bouna) est située jute en dessous du Fort de l’Ecluse sur la commune de Léaz, à une dizaine de mètres en dessous de la voie de chemin de fer(en aval du pont). Il s'agit en fait, lit-on sur le site du club de plongée de Plan-les-Ouates, d'une résurgence. Elle draine un très grand bassin hydrographique dans la première chaîne du Jura.
La première partie de la galerie est artificielle. Elle a été creusée sur 400 mètres par la compagnie de chemin de fer pour drainer la source qui inondait la voie en période de crue et qui provoqua un énorme éboulement dans la nuit du 2 au 3 janvier 1883. La direction de la galerie à explorer est plein nord. Il y a un siphon 100 mètre plus loin, puis une première galerie noyée de 130 mètres et profonde de 12 mètres environ. La galerie continue suivie d’une succession de trois galeries immergées très longues, profondes jusqu’à 20 mètres. A ce jour ont n'en connaît toujours pas la sortie, conclut la notice spéléologique. (JFM)

En page 2 de la Tribune du 5 janvier 1883, figure le récit de l'éboulement de Collonges survenu dans la nuit du 2 au 3 janvier.

Le 12 janvier 1883, le Journal de Genève publie une carte qui permet de situer l'éboulement de Collonges, entre le pont sur le Rhône qui relie le Pays de Gex à la Haute-Savoie et le Fort l'Ecluse.

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