La voie royale de la ville à la campagne

Balade nocturne à Genève (2/6)La riante route de Meyrin se pratiquait jadis à dos de mulet. On l’aborde de nuit à vélo pour filer écouter le chant des batraciens.

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L’idée de manœuvre est assez simple: choisir un itinéraire permettant d’aller du centre à la périphérie, de la ville à la campagne en une petite heure. Tout en validant au passage cette certitude de cycliste: en deux coups de pédale, on est à l’aéroport, au pied de son avion. Bref, le dépaysement local comme le vaste monde sont à portée de regard en sortant de chez soi.

Nyctalope, le regard, celui du chat qui voit la nuit, du hibou à qui rien n’échappe. Le savoir, lui, vient d’un collègue estimé, rock star de la mobilité; sans hésiter un instant, ce dernier nous désigne la «pénétrante» reliant le carrefour du Bouchet à Meyrin. Historiquement dit, une «voie royale», dessinée sur plan à grands coups de règle par nos voisins français en 1738, inaugurée à dos de mulet en 1760, dans l’intention avouée de fournir au trafic de Lyon un meilleur axe, capable de concurrencer la route de Savoie.

Nous voici donc le nez dans le guidon de cet «axe majeur du réseau primaire», qui, du matin au soir, prend en charge l’essentiel du trafic routier de la Rive droite, véritables Champs-Elysées du pendulaire motorisé. Pour remplacer le mulet, un vélo de fabrication suisse; pour alimenter l’œil qui voit la nuit, du matériel de conception nippone, habitué à travailler en basse lumière. Et sinon? De la motivation partagée, quelques mots d’encouragement, car s’enfiler une «pénétrante» à minuit, en sens contraire, faut quand même le vouloir.

Friche oubliée et dealers

On le veut bien. A la sortie du Bouchet, le début du «tout droit» se profile entre un arrêt de tram flambant neuf et une friche abandonnée, des gros cailloux et de la mauvaise herbe. Cet îlot de forme triangulaire semble avoir échappé aux urbanistes paysagistes. Pas aux dealers d’héroïne. La balade nocturne commence sur un malentendu. L’aîné du tandem se fait siffler par un inconnu planqué dans le terrain vague. L’homme se trompe de client. «Non merci, monsieur.»

La machine est lancée, sans produit dopant. La vision à venir est de toute façon stupéfiante: le corps d’une femme sculptée tenant au-dessus de sa tête un globe et une bobine de film. Chevelure abondante, taille péplum, la «Columbia Pictures» du centre commercial en somme. Dans l’obscurité, ce machin «est-allemand» (dixit son portraitiste du soir) semble plutôt puiser dans une esthétique de «guerre froide». Comme à sa manière – lourde, carrée et toute grise – l’extension du même centre jusque de l’autre côté de la route. De l’architecture de réduit national, un passage sous béton monumental, effaçant d’un coup de maçonnerie deux siècles et demi de perspective jusqu’à Meyrin et le Jura. A la place, regardant le Bouchet, une énorme cloison vitrée réfléchissant le flux continu des voitures.

Le sommeil des autos

Elles dorment, les voitures. A cette heure-là, les parkings souterrains sont déserts. Leur surface au sol, leur volume empilé sous haute lumière (on éclaire ici du vide) font un peu penser à un studio de tournage. Du film d’action. On l’attend, elle ne vient pas. La course-poursuite sera pour une autre fois. Il est temps de dérouler jusqu’à l’aéroport, en laissant sur sa droite les Avanchets, en renonçant à la piste cyclable (choix discutable) pour tenir le chrono nocturne.

La ligne droite fait escale à la hauteur de la passerelle des Coquelicots. Elle se pratique à pied ou à vélo. Elle doit son nom à une proche rue éponyme qui, jadis, traversait une prairie fleurie. Surtout, elle offre le meilleur point de vue surplombant sur la totalité de la route de Meyrin. Le tram passe en cadence, et en silence, sous nos pieds. Mobilité douce confirmée par le calme ambiant.

La zone aéroportuaire roupille elle aussi. On la quitte en remontant cette pente douce et végétalisée, terrain de jeu privilégié des «paparazzis du ciel», ces photographes amateurs qui shootent les avions atterrissant ou décollant de Cointrin. La trace de leurs gros téléobjectifs est bien visible dans la clôture rehaussée de barbelés dissuasifs. Certaines alvéoles de la barrière ont été arrondies pour enfiler l’extrémité des instruments d’optique. Au même endroit, l’herbe est piétinée. Des spots très disputés.

Arrivée en vue

La place des Cinq-Continents, à Meyrin, l’est beaucoup moins. Sept sculptures en forme de noirs totems signalent le parvis de la salle de spectacle. Forum peu accueillant et mal éclairé. On pensait que cette incursion culturelle au cœur de la cité serait plus joyeuse. Juste à côté, le centre paroissial œcuménique profite, lui, d’une mise en lumière soignée. En façade, les deux croix sont joliment illuminées.

Il est bientôt 1 h du matin. Le point d’arrivée de la balade nocturne amène sans effort au nouveau lac des Vernes. Plan d’eau artificiel mais biotope bien vivant. Un concert symphonique de batraciens. Il s’écoute en loge VIP, au bout du ponton en mélèze suisse conçu par l’artiste Delphine Renault. Sa forme en zigzag donne son nom à cette création. De là, on voit les grues du chantier des Vergers se refléter dans l’eau.

Un précipité de ville à la campagne. C’était le but, visuel et acoustique, de l’exercice. Entre sifflement de vendeur de drogue et coassement de grenouilles, entre un horizon bétonné et un marécage bucolique. En soixante minutes, montre de cycliste en main. Seul regret: le bain de minuit comme la baignade de jour sont formellement interdits dans le lac des Vernes.

(TDG)

Créé: 24.07.2017, 18h35

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