Genève a mille visages, mais pas encore de destin partagé

Genève 500 000 habitants (4/6)Genève, c’est 500 000 habitants et une mosaïque de 190 nationalités. Sandro Cattacin livre les secrets de la cohabitation.

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Spécialiste de l’urbain, le professeur de l’Université de Genève Sandro Cattacin pose son regard de sociologue sur la société genevoise. D’entrée de jeu, il choisit une formule choc pour définir ce drôle de canton: «Toutes proportions gardées, Genève est un peu la New York de l’Europe. Ici, la normalité c’est la multitude des provenances. À cause de cela, on se sent plus libre à Genève qu’à Bâle ou à Zurich.» Prometteur et intrigant, non?

1. Dessine-moi un Genevois!

Admettons. Mais ne peut-on pas malgré tout tenter de définir à quoi ressemble un Genevois? «C’est quelqu’un aux origines multiples, se lance le professeur après un instant de réflexion. Il a un parcours fait de mobilité, il est vieillissant et, évidemment, c’est un locataire. Le Genevois est également plus ouvert vers la France et le reste du monde que vers la Suisse. Enfin, il pratique un communautarisme à petite échelle, en petits groupes, qui est donc fragile.»

De fait, si la population étrangère représente officiellement 40,2% des habitants (le taux le plus élevé de Suisse), la proportion des Genevois qui ont des racines étrangères est beaucoup plus importante. Selon le Bureau de l’intégration, ce seraient 66% des habitants de Genève qui sont nés étrangers ou de parents étrangers. Du reste, 26% des Genevois déclarent une double nationalité.

Pour couronner le tout, cette population est mouvante. Chaque année, plus ou moins 20 000 personnes (Suisses et étrangers) arrivent et partent du canton. Le sociologue estime à ce propos que le type de migration a changé dès les années 80: «On est passé d’une migration de la sédentarisation à une migration de la mobilité, explique-t-il. Les migrants s’enracinent moins, ils sont davantage de passage. Cela représente un énorme défi pour la politique d’intégration car cela crée un rapport à la cité différent.»

Ce qui a également changé, c’est la multitude des provenances. Il est loin le temps des grands flux migratoires bien définis en provenance d’Italie, d’Espagne et du Portugal. Ces communautés étrangères restent les plus importantes en nombre (avec les Français), mais le reste du monde se fait peu à peu une place.

2. Comment tout cela tient-il ensemble?

Malgré le côté bigarré impressionnant de sa population, Genève ne paraît pas au bord de l’explosion. Quelle est la formule magique? «Quand une personne arrive à Genève, elle est déjà Genevoise le lendemain, peu importe son accent, illustre Sandro Cattacin. Le côté négatif, c’est qu’il y a ici moins de sentiment d’appartenance et de responsabilité pour le lieu. On s’y socialise peu.»

Si les nouveaux arrivants se sentent rapidement bien ici, ce serait parce qu’ils trouvent facilement au moins un répondant de leur communauté pour leur expliquer Genève. «Dans le canton, il est possible de faire un tour du monde des gastronomies», ajoute notre interlocuteur.

Un autre indice est le nombre d’associations issues des communautés étrangères existant à Genève. Il y en aurait 400, soit plus du double qu’il y a d’États représentés sur le territoire. Normal puisque, quel que soit le pays de provenance, on est avant tout attaché à une région, puis, éventuellement, à une nation. C’est cette fragmentation extrême qui fait dire à Sandro Cattacin que le communautarisme se pratique ici à petite échelle.

3. Tout le monde est minoritaire

Résumons. Premièrement, l’expérience de l’altérité est la norme à Genève. Deuxièmement, il est relativement aisé d’y trouver ses marques pour les nouveaux venus. Troisièmement, ajoute le sociologue – et c’est là que réside la touche finale – «il n’y a pas de majorité forte à Genève». Conséquence: quand tu es minoritaire, tu n’attaques pas une autre minorité car cela te mettrait en danger.

«C’est la raison pour laquelle il n’y a que peu de discrimination. C’est une situation unique. Même à l’intérieur des communautés, il y a des différences énormes entre catégories de permis ou situations sociales. On trouve le roi d’Italie et le paysan calabrais, le riche brésilien et le clandestin.»

Cette multiplicité des origines et des situations complexifie toutefois l’enjeu de l’intégration et de la participation. Un modèle unique ne peut s’appliquer à tous. «La mobilité est telle ici que la participation n’a plus vraiment de sens, estime même le chercheur. Il faut gérer cette dernière de manière souple en prenant en compte les différences d’utilisation des lieux et en consultant toutes les populations utilisatrices.»

4. Macédoine sans «melting-pot»

Sandro Cattacin ne croit pas à l’émergence actuellement d’une société où les cultures se mélangeraient harmonieusement. «Plus vous êtes mobile, plus vous composez un mode de vie en picorant de-ci de-là des éléments, détaille-t-il. Il n’y a pas de «melting-pot», mais des formes d’expérimentations. Les gens gardent un style de vie avec des références aux origines solides tout en s’offrant des incursions dans d’autres expériences et styles de vie. Je précise qu’il vaut mieux cela que des gens déstabilisés qui ne sont bien ni avec leurs origines ni dans la société d’accueil.»

Conscient qu’une société a besoin de rituels d’inclusion et de symboles liant ses membres entre eux pour coexister harmonieusement, le sociologue cite rapidement l’Escalade: «L’avantage, c’est que c’est un rituel très ouvert. Il y a le cortège des enfants ou la course qui réunissent tout le monde. C’est un bon exemple, mais il n’y en a pas assez. Genève doit absolument en trouver d’autres ces prochaines années.»

On peut en conclure que Genève est un ensemble d’éléments disparates mais non conflictuels et qu’il manque encore de ciment pour bâtir un bel et solide édifice. Le défi est là: trouver un projet commun à 500 000 trajectoires singulières. (TDG)

Créé: 03.08.2018, 21h34

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