«Les employés de l’ONU ne sont pas des privilégiés!»

Colère Dans l’actuel climat de tensions, une ex-fonctionnaire internationale évoque une «précarisation» de ce statut.

«Les contrats «continus» ne sont pas si courants, explique Martine Thévenot, ex-fonctionnaire internationale. Il y a beaucoup de contrats courts de quelques mois qui sont renouvelés.»

«Les contrats «continus» ne sont pas si courants, explique Martine Thévenot, ex-fonctionnaire internationale. Il y a beaucoup de contrats courts de quelques mois qui sont renouvelés.» Image: DR

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Martine Thévenot connaît bien le quotidien des 29 500* fonctionnaires internationaux présents à Genève. Pendant vingt-cinq ans, elle a fait le trajet entre Ferney en France voisine et le siège de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) où elle a fait toute sa carrière. Très active, elle a aussi présidé l’Association des fonctionnaires internationaux français à Genève (AFIF). En 2015, elle a quitté l’OMPI sans vraiment couper le cordon avec l’ONU. Alors que les tensions sont vives dans le contexte actuel de coupes budgétaires et de remise en cause de ce statut particulier, son nouveau credo, c’est l’entraide. Le burn-out des fonctionnaires fait rire en dehors des murs de l’ONU. Pourtant, elle l’affirme, le malaise est bien réel.

– Lire que les fonctionnaires internationaux constituent une caste de privilégiés à Genève vous met très en colère. Expliquez-nous pourquoi!

– Parce que c’est faux. Beaucoup de fonctionnaires internationaux sont dans la précarité. C’est un terme fort mais je n’hésite pas à l’utiliser. Vu de l’extérieur, le statut de fonctionnaire international semble protecteur. Mais c’est fini. Les contrats permanents n’existent plus. Les détenteurs de ces contrats partent progressivement à la retraite. Aujourd’hui, il y a des contrats dits «continus» de cinq ans qui peuvent être renouvelés ou pas. Le terme de fonctionnaire est un terme qu’on ne devrait plus utiliser parce qu’il accrédite l’idée que les employés des agences onusiennes sont des gens installés qui ne perdront jamais leur emploi.

– Mais le terme précarisation n’est-il pas un peu fort?

– Non. C’est une réalité. Les contrats «continus» ne sont pas si courants. Il y a beaucoup de contrats courts de quelques mois qui sont perpétuellement renouvelés. Cela crée une incertitude pour le fonctionnaire concerné. C’est pour cela que ce n’est pas si simple. La vie dans la région est très chère. Il faut pouvoir payer son loyer et pour acheter c’est un parcours du combattant. Les banques n’accordent pas de crédits aux personnels qui sont en contrats courts. A ce phénomène s’ajoute le recours de plus en plus fréquent à des consultants ou des intérimaires. Et lorsqu’il est au chômage en France, le fonctionnaire international ne touche pas d’indemnité.

– Cela reste une corporation très soudée et très organisée. On l’a vu au printemps avec la mobilisation contre les coupes salariales…

– Vous connaissez beaucoup d’entreprises qui décident d’une baisse de salaire de 7%? C’est inacceptable. Il y a des acquis qui doivent être respectés.

– Parlez-nous du malaise des fonctionnaires internationaux. Les burn-out sont-ils si fréquents?

– D’abord je voudrais corriger un mensonge. J’ai lu dernièrement que les fonctionnaires internationaux faisaient des burn-out parce qu’ils n’avaient pas beaucoup de travail. C’est absolument faux! Ils font des burn-out parce qu’ils subissent des pressions psychologiques. Cela existe dans toutes les entreprises. L’ONU, malheureusement, n’est pas épargné. Des efforts ont été faits. Des postes de médiateurs ont été créés. Des assistantes sociales ont été mises à disposition. Je pense qu’il y a encore une question de formation qui se pose au niveau de certains postes de superviseur.

– N’y a-t-il pas quelque chose de plus profond derrière ces burn-out?

– Attention, tous les fonctionnaires internationaux ne sont pas en train de se plaindre. Beaucoup s’épanouissent dans leur travail et mènent de brillantes carrières. Mais le système engendre aussi beaucoup de déçus. Des gens qui n’ont pas la progression qu’ils espéraient et qui se retrouvent à faire un job qui ne les intéresse pas. Chez ceux-là, oui, il y a de l’amertume par rapport au système onusien. Beaucoup partent avant la retraite.

– Et à vous entendre, le retour à la «vie civile» n’est pas toujours simple non plus…

– Oui, c’est pour cela que j’ai créé une activité pour aider ceux qui sortent du système. Car une avalanche de questions se pose au sujet de l’assurance santé, de la retraite, de la domiciliation, des impôts… Et c’est parfois très compliqué. Les gens ont travaillé en Suisse mais vivent en France la plupart du temps. Et comme le choix de la domiciliation n’a rien d’anodin, il faut expliquer les contraintes de chaque législation.

– Et donc vous devez expliquer aux intéressés qu’ils vont désormais être soumis à l’impôt…

– Arrêtez avec ce cliché! Le fonctionnaire international n’échappe pas à l’impôt. Le libellé de la feuille d’impôt pourrait le laisser croire mais il est imposé en amont, à la source par l’organisation à laquelle il appartient.

* Ce chiffre correspond au nombre d’employés dans le secteur public international dans le canton, selon une enquête réalisée et publiée hier par l’Office cantonal de la statistique (OCSTAT). Cet effectif couvre les organisations internationales, les missions permanentes et les consulats. Le chiffre, en hausse de 2,9% sur un an, n’inclut pas les salariés des 380 organisations internationales non gouvernementales, qui recensent 2724 emplois.

Créé: 19.09.2017, 11h36

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