Un franchisé traîne en justice une star de la boulangerie

GenèveUn ancien lauréat du Prix cantonal de l’économie est prévenu de violation de domicile et d’escroquerie. Il réfute.

La formule du boulanger, censée minimiser les risques pour les exploitants, ne semble en tout cas pas faire que des heureux.

La formule du boulanger, censée minimiser les risques pour les exploitants, ne semble en tout cas pas faire que des heureux. Image: PHILIPPE MAEDER

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Un boulanger-pâtissier bien connu des Genevois est dans le collimateur de la justice. Selon nos sources, Gilles Desplanches, lauréat du Prix cantonal de l’économie en 2014 et député libéral de 1997 à 2005, vient d’être mis en prévention pour escroquerie et violation de domicile. Le Ministère public n’a ni infirmé ni confirmé l’information.

Le plaignant, Yasser Nehas, défendu par l’étude Vecchio Avocats, n’est autre que l’un de ses anciens franchisés. Il estime avoir été trompé par le boulanger et soupçonne Gilles Desplanches, présumé innocent, de l’avoir incité «à investir démesurément dans un fonds de commerce voué à l’échec» pour le racheter ensuite à moindre prix. Gilles Desplanches réfute ces accusations.

«J’ai commencé à exploiter le Prêt-à-Manger du centre commercial La Praille en janvier 2015, explique Yasser Nehas. Je me suis rapidement rendu compte que les gains que faisait miroiter la société de M. Desplanches à ses franchisés étaient illusoires.»

«Business plan fantaisiste»

En 2014, Yasser Nehas ne partait pas pour ouvrir une franchise. Il assure avoir postulé pour être gérant dans l’entreprise de Gilles Desplanches, rebaptisée Des Service SA. Le jugeant surqualifié pour ce poste, la société lui aurait alors indiqué qu’il disposait des compétences pour devenir franchisé. Avec un associé, le jeune homme de 31 ans, qui a longtemps travaillé chez McDonald’s Suisse, investit alors 400 000 francs environ dans la nouvelle enseigne. Le business plan réalisé par le groupe lui annonce un chiffre d’affaires annuel de 1,1 million de francs, un coût de marchandises de 440 000 francs et un bénéfice de plus de 40 000 francs.

Mais les rentrées financières ne sont pas au rendez-vous et les associés se retrouvent étranglés par les charges. «Le chiffre d’affaires du business plan était fantaisiste, nous arrivions à peine à 480 000 francs, soit moins de la moitié», dénonce Yasser Nehas. Face à la débâcle des deux associés, neuf mois après l’ouverture de l’arcade, Gilles Desplanches propose de racheter leur fonds de commerce. Les deux parties n’arrivent pas à s’entendre sur le montant du rachat et aucun accord n’est conclu. En juillet 2016, le groupe reprend brusquement possession de l’arcade et y installe une de ses nouvelles enseignes, un Goodie Healthy Food. Dans le mois qui suit, Yasser Nehas dépose une plainte pour violation de domicile, puis pour escroquerie. Pour Gilles Desplanches, son ancien franchisé «n’a pas respecté les clauses des contrats de franchise, de sous-location et de location, ainsi que de fourniture».

Une formule risquée?

Les deux associés ont-ils été naïfs en acceptant cette franchise? Les faits dénoncés résultent-ils d’un simple conflit de personnes ou illustrent-ils une problématique plus générale, alors que les franchises façon Desplanches essaiment depuis plusieurs années en Suisse romande sous différentes enseignes (Le P’tit Prince, le Prêt-à-Manger, Goodie Healthy Food notamment)? Gilles Desplanches annonçait, en 2004, vouloir ouvrir 25 arcades franchisées d’ici à cinq ans en Suisse romande. Or, seuls sept des 26 magasins que compte aujourd’hui sa société sont sous ce statut.

La formule du boulanger, censée minimiser les risques pour les exploitants (lire l’encadré), ne semble en tout cas pas faire que des heureux. En 2007 déjà, deux anciens franchisés à Lausanne et à Gland témoignaient dans 24 heures: «J’ai été aveuglée par l’étude de marché de Genève», expliquait la première, Chantal Regard. Le second, Gerardo Bergantino, fustigeait «un système de caisse catastrophique, qui impose depuis Genève des prix fixés qui ne correspondent pas à la bourse des clients selon la région.»

«Il faut travailler»

Ces franchisés ne sont pas les seuls à avoir connu des difficultés. A Genève, la situation ne semble pas plus facile. «J’avais repris une enseigne du P’tit Prince en 2007. J’ai tenu huit ans en tirant la langue puis j’ai cessé mon activité à la fin de 2014 après avoir porté plainte contre mon franchiseur, qui a dénoncé le contrat, explique Léo*. Gilles Desplanches a voulu reprendre le magasin pour un montant trois fois inférieur à celui que j’avais déboursé à mon arrivée. La procédure s’est éternisée avant que, pour des raisons de santé, je signe un accord afin de mettre un terme à ce conflit.»

Entre 2015 et 2016, au moins trois autres franchisés ont mis la clé sous la porte un an après l’ouverture de leur enseigne. Kaïs Bellaïde est l’un d’eux: «J’ai rencontré Gilles Desplanches à l’Université de Genève, il m’a convaincu d’ouvrir un Prêt-à-Manger en s’appuyant sur sa notoriété; il m’a piégé», confie-t-il, amer. Que répond Gilles Desplanches? «Les franchisés ont toutes les informations nécessaires pour se faire une idée du chiffre d’affaires du magasin. Mais évidemment, ensuite, il faut travailler!»

«Nous avions confiance»

De l’avis de beaucoup, la formule s’avère toutefois très dure. Eric Emery, président de l’Association des boulangers-confiseurs du canton de Genève, confirme: «Il y a dix ans, un client qui était intéressé à ouvrir un P’tit Prince m’a montré les documents que lui avait transmis Gilles Desplanches. Je les ai relus deux fois, puis je l’ai dissuadé. Selon moi, il n’était pas possible de gagner sa vie avec des marges aussi faibles et l’obligation de se fournir chez lui.»

Reste que les franchisés qui s’estiment trompés ont accepté de signer le contrat. Auraient-ils dû, eux aussi, vérifier les chiffres auprès d’un professionnel avant de signer le contrat? «Oui, certainement, mais tout est allé extrêmement vite car il fallait ouvrir le magasin avant la fin de l’année, répond Yasser Nehas. Nous avions en face de nous le lauréat du Prix cantonal de l’économie qui ouvrait son énième commerce, alors nous avions confiance.»

«Forme de mégalomanie»

Toutes les personnes sondées qui ont travaillé de près ou de loin avec le pâtissier genevois font part de son «fort charisme» et de son «grand pouvoir de persuasion». «C’est quelqu’un qui va user de toutes les techniques possibles pour avoir ce qu’il veut», lâche un ex-cadre de la société. Au point de pousser des exploitants à la faillite pour racheter leur fonds de commerce à bas prix, comme le suspectent certains? Gilles Desplanches assure que non: «Les faillites nous coûtent.» Un de ses anciens collaborateurs ajoute: «Je ne pense pas qu’il ait des intentions frauduleuses, il croyait réellement en la réussite de son concept de franchise. Mais il y a une forme de mégalomanie chez lui.»

Par ailleurs, des franchisés ont su tirer leur épingle du jeu et dirigent le même commerce depuis des années. Ils relèvent que «les conditions étaient claires dès le départ» et que «les business plan sont toujours un peu aléatoires». La plupart confient néanmoins que «ce n’est pas facile» et qu’ils ont parfois mis plusieurs mois avant de pouvoir dégager un salaire. L’un d’eux ajoute: «Certains emplacements sont plus compliqués que d’autres. Parmi les derniers magasins franchisés qui ont ouvert, beaucoup ont fermé depuis. Ceux qui subsistent aujourd’hui sont les plus anciens.»

* Nom connu de la rédaction

(TDG)

Créé: 09.08.2017, 19h06

Une franchise, qu’est-ce que c’est?

Pour une entreprise, la franchise est un moyen de développer rapidement un concept et une marque en faisant appel à des financements extérieurs. Pour les exploitants, l’ouverture d’un magasin franchisé permet de réduire le risque entrepreneurial et commercial en bénéficiant d’un concept qui a fait ses preuves. Comment la formule fonctionne-t-elle? Une société, dénommée franchiseur, concède à des partenaires, dénommés franchisés, un droit d’usage d’une marque et d’un savoir-faire. En contrepartie, les franchisés versent un droit d’entrée, des redevances sur les ventes et/ou respectent une obligation d’approvisionnement. Selon les secteurs d’activité, les redevances s’échelonnent entre
5 et 15%. Chez Gilles Desplanches, elles s’élèvent à 6% (dont 1% pour la publicité). Le droit d’entrée se monte, lui, à 30 000 francs. Les franchisés ont par ailleurs l’obligation de se fournir chez lui. C.G.

Pas de conflit d’intérêts

La Fondation d’aide aux entreprises (FAE) aide les petites et moyennes sociétés genevoises à trouver des financements. Elle a notamment soutenu Yasser Nehas et son associé en cautionnant un prêt bancaire de 242 000 francs à l’ouverture de la franchise Prêt-à-Manger dans le centre commercial La Praille. Or le vice-président du conseil de fondation de la FAE n’est autre que Gilles Desplanches lui-même. Y a-t-il un risque de conflit d’intérêts? «Nous sommes extrêmement précautionneux, assure le président de la FAE, Philippe Lathion. Nos membres reçoivent des dossiers avec les noms des dirigeants. Lorsque l’un ou l’autre a un quelconque lien avec les demandeurs, et ce n’est pas rare, il ne reçoit pas le dossier et ne délibère pas. S’il y a eu des dossiers concernant des franchisés de M. Desplanches, ce dernier n’a pas participé à leur examen.» E.BY.

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.