«Il faut rétablir la vérité sur les squats»

balades guidéesMarylou, ancienne squatteuse, raconte lors de parcours commentés, l’histoire d’un mouvement né en 1971 aux Pâquis.

Marylou pose devant la villa Freudler, passage Saint-François, à Plainpalais. Avant d’être magnifiquement rénovée, cette maison fut un haut lieu des squats genevois.

Marylou pose devant la villa Freudler, passage Saint-François, à Plainpalais. Avant d’être magnifiquement rénovée, cette maison fut un haut lieu des squats genevois. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Les squats, Marie-Hélène Grinevald les a connus de l’intérieur. «C’était de 1981 à décembre 1984, se remémore-t-elle. D’abord aux Grottes, puis à l’avenue du Mail et enfin à la rue du Conseil-Général.» Aujourd’hui, ce mouvement s’est quasi éteint. Mais pour ne pas perdre ce pan de mémoire collective, «Marylou» (elle préfère) a créé des balades guidées sur les traces des protestataires.

«Il faut rétablir la vérité sur les squats genevois, rappeler qu’à la fin du siècle passé et jusqu’en 2014 environ, Genève était sans doute la ville la plus squattée d’Europe par rapport à son nombre d’habitants», lance-t-elle d’emblée.

Conteuse, pas analyste

En bonne ex-squatteuse, «Marylou» fourmille d’anecdotes pour imager les propos qu’elle développe lors de ces visites. Des parcours d’environ deux heures et demie «qui se finissent parfois au bistrot, autour d’un verre, à refaire le monde», sourit cette Genevoise de 56 ans, mère de deux ados, qui adore faire découvrir les singularités de sa ville. «Je ne suis pas une analyste, enchaîne-t-elle, mais je me suis beaucoup documentée.»

Libraire de formation, aujourd’hui employée à la Ville de Genève, «Marylou» a imaginé puis peaufiné ses balades lors d’une période de chômage. «J’ai suivi une formation de guide Culture et Tourisme, explique-t-elle. Pour obtenir le diplôme, il fallait présenter une visite. Tout naturellement, j’ai pensé aux squats genevois. Parce que j’y ai vécu et que je pouvais enrichir le volet historique par des informations plus personnelles.»

Souvenirs forts et émotion

Sa maman, au don de conteuse, lui a sans nul doute transmis un peu de son art. «C’est vrai, j’aime partager, raconter, glisse-t-elle. Ce qu’il y a de magique avec l’histoire des squats, c’est que l’on y aborde de nombreux domaines, de la politique au logement, de la culture à la vie associative. Et ces thèmes sont toujours d’actualité!»

Il n’est pas question ici de dévoiler le contenu des balades, dont les deux prochaines auront lieu ce dimanche 3 juin à Plainpalais et le 10 juin aux Eaux-Vives. Mais elles sont «riches en émotion pour ceux qui, comme moi, ont vécu dans les squats. Ces gens-là ont des souvenirs très forts», lâche «Marylou».

Les siens le sont assurément. «Ils remontent à mes 20 ans, l’âge d’une jeune adulte qui trouve la liberté. L’âge de tous les possibles. Les évoquer, c’est aussi contribuer à rétablir ces vérités qui me tiennent à cœur.» Et elles sont plurielles. Par exemple? «Il ne faut pas croire que la vie dans les squats, c’était la gabegie. Bien sûr, il y avait des profiteurs, chaque lieu était différent et ressemblait à ceux qui les fréquentaient. Mais il y avait des règles. Il fallait «gérer» ces immeubles, s’occuper de la propreté – des poubelles notamment – du chauffage, de l’éclairage. Et filtrer les entrées…»

Bon pour la culture

Les squats, c’était également la confrontation avec les autorités et, bien sûr, la police, sources pour «Marylou» de nombreuses anecdotes souvent peu agréables (lire encadré). «Mais aussi de beaux moments de partage et de transmission de savoirs. Une époque où Genève n’a jamais été aussi riche culturellement. Beaucoup de comédiens âgés aujourd’hui de 40 à 50 ans ont débuté sur les planches des squats. Pour eux, c’étaient de merveilleux laboratoires.»

«C’est toujours la crise»

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis l’apparition du premier squat au bout du lac, en 1971. Celui du Prieuré, aux Pâquis, «qui fut d’abord occupé par des habitants du quartier, avant de devenir un centre autonome», rappelle «Marylou». Au plus fort des années 90, Genève a compté près de 200 lieux occupés.

Le soufflé est désormais retombé. Et la guide porte un regard critique sur la situation actuelle. «C’est toujours la crise. Tant que le droit à la propriété l’emportera sur le droit au logement, il n’y aura pas de réelle accalmie. Les taux hypothécaires baissent, mais les locataires hésitent à demander des baisses de loyer, par peur d’être foutus dehors!» Pourtant, elle refuse de baisser les bras: «On ne doit pas tout accepter comme ça, sans broncher. Chacun doit pouvoir se loger de façon décente. Les coopératives, par exemple, représentent sans doute une bonne alternative.» Que votera-t-elle le 10 juin lors du scrutin sur le PAV (projet Praille-Acacias-Vernets)? «Marylou» hésite, puis lâche. «Je voterai oui… Pour que ça avance! Et puis, démolir une caserne au profit de logements, je suis pour!»

«Sur les traces des squats» Informations et inscriptions sur www.geneve-kalvingrad.ch

Créé: 30.05.2018, 20h30

Trois anecdotes sans concession

Parmi les anecdotes que «Marylou» évoque au fil de ses différentes balades, en voici trois. Des moments forts de la vie mouvementée dans les squats genevois, qu’elle raconte avec sa sensibilité.

«L’évacuation du squat de l’avenue du Mail, à Plainpalais, a été particulièrement violente. Les policiers sont descendus en rappel, depuis les toits. Pour pénétrer dans l’immeuble, ils ont cassé les fenêtres à la hache et ils ont tout saccagé à l’intérieur. Quand on a essayé d’aller récupérer nos chats, les policiers nous ont dit qu’ils les avaient pendus dans la cave et nous ont interdit l’entrée. C’était de la méchanceté gratuite. Depuis, ma révolte contre la police ne s’est jamais calmée.»

Autre lieu, rue du Pré-Naville, aux Eaux-Vives. «Là, on n’a rien épargné aux squatteurs: coupures d’eau, incendies, inondations... Mais finalement, Pré-Naville est aussi une belle histoire, car les trois immeubles squattés à l’époque sont devenus des coopératives d’habitation.»

Retour à l’avenue du Mail pour la troisième anecdote. «Il n’y avait pas d’interphone et comme nous devions barricader l’entrée, notamment pour ne pas laisser le champ libre aux policiers, nous avions installé dans notre cuisine, au 1er étage, une cloche donnée par ma mère. Elle était reliée à un fil jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Je ne l’ai plus retrouvée après l’évacuation. Mais plus tard, dans une salle d’interrogatoire à la police, j’ai vu, au mur, la photo d’un flic devant l’immeuble, avec ma cloche pendue à côté, comme un trophée de chasse. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue depuis…» X.L.

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