Il court l’information comme le pompier le feu

L’été en urgence (6/6)Il n’y a pas de petit sujet, il n’y a que des petits rédacteurs. En voici un, un permanencier de votre journal, qui grandit tous les jours en traitant, dans l’urgence, le fait divers.

Les nuits du permanencier : Un feu d’entrepôt, un bord de l’Arve à la recherche d’un corps et une fan zone bouche ouverte.

Les nuits du permanencier : Un feu d’entrepôt, un bord de l’Arve à la recherche d’un corps et une fan zone bouche ouverte. Image: LAURENT GUIRAUD

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Vendredi, fin d’après-midi, l’heure de l’apéro de rubrique. Les localiers fêtent, debout, autour d’un verre, la fin de la semaine. Le permanencier, lui, commence la sienne. À l’eau, sans toucher une goutte d’alcool. Sa garde qui débute peut le mettre à la rue dans les minutes qui suivent.

C’est le cas pour le puni du jour. Un braquage de succursale bancaire, avec suspicion de coups de feux échangés, l’envoie, toute tournée cessante, à Thônex. Il saute sur son scooter garé devant le journal, embarque avec lui la photographe d’astreinte. De la fenêtre du quatrième étage, mon gobelet de bière tiède à la main, je regarde ce tandem de choc motorisé filer le long de la rue des Rois. Je suis jaloux, j’en veux au mauvais sort qui m’a fait rendre ma garde juste avant que l’actualité ne se réveille.

J’ai aligné les petits faits divers pendant une semaine – un feu de cave vite éteint, une inondation sans conséquence, un cygne égaré sur un pont routier – pendant que lui, mon cadet, décrochait le graal à sa première sortie. D’un coup et d’un seul, il a ramené le bon témoignage et légendé la bonne image, montrant un policier derrière une voiture, prêt à tirer avec son fusil d’assaut.

Par tournus, les journalistes de la rubrique locale deviennent ainsi des urgentistes à la petite semaine. Sept jours et sept nuits de tâcheronnage, à la merci de la news qui tombe avec la nuit, de l’information à vérifier, du trou à remplir dans la page. Ce costume sans taille du rédacteur corvéable, je le porte depuis maintenant quinze ans. J’ai vieilli avec le rôle, j’en retrouve à chaque fois ce mélange d’ignorance et de candeur qui fait que, sans le vouloir, on finit par rajeunir dans le métier.

Chaque permanence est comme un début de carrière. On ne sait rien, sinon la couleur des véhicules de secours, le son distinctif des sirènes actionnées par les vrais urgentistes de terrain. Des adresses et des gens que l’on va rencontrer, on ignore tout. Mal renseigné par des appels contradictoires, on part un peu à l’aventure dans une ville que l’on croyait connaître et qui, soudainement, dans les heures bout de bois de la nuit, révèle ce qu’elle cache en plein jour.

L’urgentiste équipé d’un bloc-notes et d’un crayon, muni d’un plan à l’ancienne (oui, j’aime tourner les pages de mon book de poche) bosse désormais sans filet. Il est minuit passé, les communicants dorment; le week-end, ils sont en congé: les porte-paroles n’aiment pas les faits divers, la rhétorique contrôlante n’a pas prise sur leur surgissement et les risques d’erreurs sont bien réels.

Sur ce dernier point, ils ont raison. Dans la précipitation, on peut écrire n’importe quoi. Cette urgence-ci est à respecter. Ma manière, simple et peu exemplaire, consiste à arriver très en retard sur les lieux et à en repartir le dernier. C’est mon côté tâcheron, je l’assume, en me disant que j’ai plus de chance, dans cette urgence commune, que le porteur de micro qui pose trois questions et s’en retourne en courant à sa rédaction. La mienne cherche à me joindre, j’ai éteint mon portable. En prenant de l’âge, le permanencier devient désobéissant.

Sans se soustraire pour autant à ses corvées quotidiennes. Les brèves du jour, en attendant le «grand incendie» à venir, lui permettent d’entretenir ses petits muscles rédactionnels, de cultiver dans son coin l’humilité des pieds de page. Les «avis de travaux» et autres «appels à témoin» dégonflent la tête avant de la vider.

Le permanencier, enfin, quand l’actu le lâche, se retrouve à la merci de ses supérieurs. Le sujet improbable guette. J’ai le souvenir d’avoir dû arpenter pendant une demi-journée les rives de l’Arve à la recherche d’une tête humaine, jetée dans la rivière quelques semaines plus tôt à l’occasion d’un meurtre par démembrement médiéval à la scie égoïne. La silhouette animalière qui bondit d’un caillou à l’autre pour éviter de se mouiller les pieds, dans l’image ci-contre, c’est moi. Mon collègue photographe a profité de la présence de cet enquêteur un peu ridicule pour le mettre dans son reportage. Juste en dessous, on retrouve l’enquêteur désigné en mode immersif au milieu de la foule assistant à un match de foot sur écran géant. La bouche ouverte, le regard figé indiquent le début d’une usure dans l’exercice. C’est la septième soirée consécutive du permanencier dans la fan zone, son camp de travail estival, tous les deux ans, quand sa semaine de garde tombe en même temps que la grand-messe du ballon rond.

La tête inclinée vers le haut, à côté de celle d’un pompier regardant dans la même direction, est moins fatiguée. Le sapeur m’explique comment cet arbre héroïque, planté au milieu d’un entrepôt en flammes, a résisté jusqu’au bout à l’incendie. Les braises s’accrochent aux branches comme des guirlandes de Noël. Belle image, prise à la volée, dans l’urgence de l’intervention. La récompense du permanencier, aux côtés d’un vrai professionnel. (TDG)

Créé: 28.07.2018, 13h08

Métier express

Une rubrique locale n’existerait pas sans son piquet de garde. Il hérite du bip et le conserve jour et nuit, dérangeable en tout temps comme ses voisins de la caserne des pompiers, distante de 200 mètres. Fait-diversier à ses heures jamais perdues, le journaliste d’astreinte est sur le pont du vendredi au vendredi suivant. Il dort avec son téléphone de permanence et ne quitte jamais le territoire genevois durant cette période, sauf pour aller, en plein hiver, couvrir l’incendie du château de Divonne. Ce cahier des charges et la prestation rédactionnelle qui l’accompagne existent depuis toujours à la «Tribune de Genève» .

Le permanencier à la recherche d'une tête humaine.
Cliquer pour agrandir.

Le permanencier à la fan zone.
Cliquer pour agrandir.

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