Congé parental: Où sont les pères?

FEMINALa Suisse devrait bientôt avoir son congé paternité et certains se mettent à rêver d’une «rallonge» à répartir entre les parents comme il en existe dans de nombreux pays. Une bien belle idée, en théorie…

En Suède, pays souvent cité en exemple, la part du congé parental transférable librement d'un parent à l'autre (soit 300 jours sur 480) est prise par seulement 28% des hommes.

En Suède, pays souvent cité en exemple, la part du congé parental transférable librement d'un parent à l'autre (soit 300 jours sur 480) est prise par seulement 28% des hommes. Image: Getty

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Le Parlement vient de voter en faveur d’un congé paternité de dix jours. «Enfin!» serait-on tenté de dire, même si un comité a d’ores et déjà annoncé le lancement d’un référendum contre ce compromis jugé trop coûteux et menaçant pour l’économie. Un écueil pourtant surmonté depuis longtemps par d’autres pays, puisque nous sommes clairement à la traîne, en Europe, avec un seul jour offert au père après la naissance d’un enfant. Mais les mentalités changent. Un sondage mené cet été montre que 85% des Suisses sont acquis à l’idée d’un congé paternité. Alors, certains se prennent à rêver d’un congé parental, sorte de rallonge à répartir entre les deux nouveaux parents, en plus des congés maternité et paternité.

En vigueur dans de nombreux pays, ce dispositif a pour objectif louable de contribuer à plus d’égalité entre les sexes. Dans les faits, cependant, l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît, y compris sous des latitudes considérées comme particulièrement progressistes, comme la Scandinavie. Durée du congé, niveau d’indemnisation… les paramètres qui s’appliquent varient infiniment d’un pays à l’autre, avec une constante, toutefois: le congé parental n’est jamais pris à parts égales entre les hommes et les femmes. De loin pas…

Prenons nos voisins français. Chez eux, les femmes ont, en guise de congé maternité, un minimum de seize semaines dont dix après l’accouchement. Les hommes, eux, peuvent profiter de trois jours de congé naissance assortis de onze jours de congé paternité. A cela s’ajoute le fameux congé parental, soit six mois par parent pour le premier enfant. Cette PreParE – pour prestation partagée d’éducation de l’enfant – est, en réalité, assez peu partagée. Même si elle vise officiellement à «favoriser le retour des femmes vers l’emploi et à modifier la répartition des responsabilités parentales au sein du couple pour qu’elle ne joue plus systématiquement en défaveur des femmes», à peine 4% des bénéficiaires sont des pères.

(Crédit: Keystone)

En Suède ou en Norvège, pays modèles s’il en est, la situation demeure également dés- équilibrée. Dans une chronique publiée récemment dans le quotidien britannique The Guardian, la journaliste suédoise Madeleine Gnewski relevait à quel point elle était frappée de voir que, dans son pays d’origine – la Rolls du genre avec ses 480 jours de congé parental, les mères ne reprenaient toujours pas le travail au même rythme que les hommes.

Argent, carrière et auto-censure

Alors, qu’est-ce qui rebute les hommes? Sociologue de la famille, la Française Myriam Chatot entrevoit une série de facteurs au premier rang duquel se trouve la rémunération. Dans le système français, l’indemnisation financière durant le congé parental est pour le moins symbolique. Si, durant les onze jours de congé paternité (pris par 70% des pères), les hommes reçoivent 100% de leur salaire, on en est loin en ce qui concerne le congé parental. La compensation plafonne à moins de 400 euros lorsque l’activité professionnelle est totalement interrompue.

«Il s’agit clairement d’un frein, estime Myriam Chatot. Les femmes, qui ont souvent des niveaux de salaire inférieurs aux hommes, ont moins à perdre sur ce plan-là.» Pour la chercheuse, la rémunération est le nerf de la guerre: «Les études de comparaison internationale montrent qu’une bonne indemnisation est une condition nécessaire pour qu’une proportion plus importante d’hommes prenne ce congé parental.»

«Les pères savent que le congé parental existe, mais ils ne se projettent pas vraiment dans cette situation.»

Au-delà de la question financière, l’impact d’une pause sur leur vie professionnelle ressort clairement parmi les préoccupations masculines. «Interrogés dans le cadre d’une enquête de l’INSEE [l’institut français de la statistique] sur les raisons pour lesquelles ils ne prenaient pas leur congé, les pères évoquaient des craintes que cela ait une incidence sur leur carrière, confirme Myriam Chatot. Mais à mon sens, il y a aussi quelque chose de l’ordre de l’autocensure. Les pères savent que le congé parental existe, mais ils ne se projettent pas vraiment dans cette situation.»

Les papas d’aujourd’hui pouponnent, oui, mais jusqu’à un certain point. Et ceux qui décident de s’engager plus dans cette direction en prenant leur part du congé parental sont perçus comme des pionniers, à entendre Myriam Chatot, qui a consacré une thèse à l’impact de ce congé sur les pratiques et les représentations de soi des pères. «Les hommes que j’ai interviewés et qui avaient pris un congé parental disent avoir été valorisés – en tout cas dans les classes sociales supérieures, mais valorisés comme une exception.»

Pour inciter les hommes à prendre une plus grande part du congé parental, certains pays, comme le Danemark, ont investi dans une campagne promotionnelle, clip vidéo (un jeune père assistant à un match de foot, porte-bébé sur le ventre et hot-dog à la main) et slogan («Prends-le comme un homme!») à l’appui. Toutefois, la méthode plus classique consiste à introduire un daddy quota, ou quota paternel, que les pères, et eux seuls, sont autorisés à prendre sous peine de le perdre. Autrement dit, une part conséquente du congé n’est pas transférable d’un parent à l’autre.

En Norvège par exemple, quinze semaines sont réservées aux mères et quinze autres le sont aux pères au titre du daddy quota. Résultat, ce quota paternel – indemnisé entre 80 et 100% du salaire – est pris dans son intégralité par les trois quarts des pères. En Suède, la durée globale du congé parental est plus longue. Sur 480 jours, 90 sont attribués à la mère, 90 au père, le reste étant transférable de l’un à l’autre selon le choix du couple.

L’effet «quota»

Pour Anne Lise Ellingsaeter, professeur au Département de sociologie et de géographie humaine de l’Université d’Oslo, «le fait d’allonger les quotas réservés aux pères a pour conséquence que ceux-ci prennent plus de congés». A l’inverse, «lorsqu’on réduit ces quotas (comme ce fut le cas en 2014 en Norvège), les pères réduisent leur part».

Plus largement, l’instauration de quotas réservés a certainement changé la manière de considérer les pères, notamment leur capacité à s’occuper de jeunes enfants, selon elle, même si l’impact direct sur les opportunités professionnelles des femmes, voire leur salaire «est plus difficile à documenter». Toutefois, poursuit l’universitaire, «on peut imaginer que lorsque les pères s’occupent plus des enfants en bas âge, cela rééquilibre la perception des employeurs en ce qui concerne l’évaluation du risque que peut faire peser une longue absence due à un congé parental au moment d’engager une jeune femme ou un jeune homme».

(Crédit: Keystone)

Au-delà des quotas attribués aux géniteurs, et à eux seuls, il reste, en Norvège comme en Suède, une part du congé parental qualifiée de flexible, car transférable librement d’un parent à l’autre. Et cette part, de 19 à 29 semaines supplémentaires (selon le niveau de rémunération choisi, 80 ou 100% du salaire) en Norvège et de 300 jours en Suède, est prise minoritairement par les hommes: 19% en Norvège et 28% en Suède. Les mêmes réticences qu’en France sont pointées par Anne Lise Ellingsaeter, notamment la crainte que ce choix soit mal perçu dans l’environnement professionnel, même si un certain nombre de mères souhaitent aussi «conserver la plus grande part du congé parental», ajoute-t-elle.

Congé non transférable

La question, en tout cas, fait débat dans les pays scandinaves. En Norvège, par exemple, une commission gouvernementale propose un nouveau système, moins souple, qui réserverait à la mère six semaines, dévolues à la récupération après l’accouchement, à quoi s’ajouteraient vingt semaines, non transférables, à la disposition de chacun des parents.

L’Islande, qui s’est montrée très proactive ces dernières années pour atteindre l’égalité entre hommes et femmes, s’apprête quant à elle à mettre en œuvre un modèle qui prévoit deux mois de congé parental à partager, assortis de pas moins de cinq mois par parent, non transférables. Pour Anne Lise Ellingsaeter, la part flexible du congé parental reste majoritairement un congé maternel et il y a peu de chance que cela change «sans une plus grande individualisation des droits au congé parental».

En Suède, pays souvent cité en exemple, la part du congé parental transférable librement d'un parent à l'autre (soit 300 jours sur 480) est prise par seulement 28% des hommes.


«Forcer les hommes les rend insatisfaits»

L'avis de Martin Schröder, sociologue

Les pères de famille sont plus épanouis lorsqu’ils travaillent à 100% plutôt qu’à temps partiel. C’est la conclusion dérangeante d’une étude récemment menée par le sociologue allemand Martin Schröder, de l’Université de Marbourg, qui a comparé le taux de satisfaction dans la vie de plus de 57 000 personnes. A en croire les résultats, ce sentiment est encore plus fort lorsque les hommes ont des enfants en bas âge. Cette tendance émerge indépendamment du niveau de revenu et concerne des hommes a priori libres de leur choix en termes de temps de travail. Pour Martin Schröder, les hommes se définissent plus à travers le travail que les femmes, la paternité apparaissant ainsi socialement moins valorisée.

Rien de surprenant pour lui à ce que les hommes se montrent réticents à prendre une plus grande part du congé parental, alors même que, de manière générale, ils participent de plus en plus aux tâches domestiques. «Je pense qu’on peut expliquer que les pères prennent une faible part du congé parental parce qu’ils aiment travailler», relève-t-il sans pour autant y voir chez eux une volonté de trouver une sorte d’échappatoire: «On constate que les pères qui prennent effectivement un congé parental sont très satisfaits. Ce n’est donc pas que les pères soient en soi insatisfaits lorsqu’ils passent du temps avec leurs enfants, mais il semble que la plupart ont simplement du plaisir à travailler.»

«Il n’y a rien de mal, à offrir un congé plus long aux pères, mais les forcer à rester à la maison ne me semble pas être la bonne voie à suivre.»

L’Allemagne a, comme d’autres pays, instauré un quota de congé parental réservé aux pères et aux mères, ainsi qu’une période à se partager librement. «Très peu de pères prennent plus que leurs deux mois, alors que les femmes, elles, prennent les douze mois restants. On pourrait imaginer étendre le congé parental à dix-huit mois, par exemple, avec la condition que chacun des deux parents ne puisse pas en prendre plus de douze.

Toutefois, mes données montrent que lorsque vous essayez de forcer la main des hommes pour qu’ils restent auprès de leurs enfants, vous en faites des pères insatisfaits. Le libre choix me semble être le mot magique. Nous souhaitons tous l’égalité, personne ne veut que les femmes, ou les hommes, soient désavantagés, mais je pense qu’on franchirait une limite en cherchant à contraindre les hommes et les femmes d’entrer dans un schéma qu’ils n’auraient pas choisi simplement parce qu’on juge que la société doit évoluer dans cette direction. Il n’y a rien de mal, à offrir un congé plus long aux pères, mais les forcer à rester à la maison ne me semble pas être la bonne voie à suivre.» G.C.

Créé: 26.11.2019, 11h40

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