Les Genevois ont de bonnes raisons de grogner contre les TPG

TRANSPORTSSpécialiste de la mobilité, le professeur Vincent Kaufmann de l’EPFL démolit les choix des TPG et de Michèle Künzler.

Vincent Kaufmann, professeur à l'EPFL.

Vincent Kaufmann, professeur à l'EPFL. Image: Laurent Guiraud

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Inauguré le 11 décembre dernier, le nouveau réseau arrange mieux les TPG, mais il convient beaucoup moins à l’usager, selon Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et de mobilité à l’EPFL. Interview.

Vincent Kaufmann, le nouveau réseau des TPG a provoqué un véritable big bang. En tant qu’usager, comprenez-vous la colère des Genevois?

Je la comprends très bien. La politique des TPG est complètement erratique. En quinze?ans, ils ont fait une chose et son contraire. Là, on est passé du réseau «constellation» au réseau consternation… Avant, la plupart des quartiers avaient un accès direct à la gare et au centre-ville sans que les usagers aient besoin de changer de véhicule. On pouvait ainsi, depuis Bernex, rejoindre la gare, grâce à la ligne 19, ou le centre-ville, grâce à la ligne 2. Chaque axe important a besoin d’au moins deux lignes pour offrir un minimum de correspondances.

On en est loin aujourd’hui…

C’est même tout le contraire. Les TPG se sont en quelque sorte reniés parce qu’ils n’arrivaient plus à exploiter leur réseau. Par exemple, les trams 14 et 16 se rejoignaient à la Coulouvrenière. Normalement, ils devaient s’alterner mais comme ils ne tenaient souvent pas leurs horaires, il y avait parfois plusieurs 16 les uns derrière les autres. Le système était difficile à gérer mais il était meilleur pour l’usager. Maintenant, on a fait un système qui arrange mieux les TPG au niveau de l’exploitation, mais qui convient beaucoup moins à l’usager. Ce dernier doit multiplier les changements de véhicule. Le nouveau système semble avoir été conçu avant tout par des techniciens…

Oui, on se trouve dans une logique d’ingénieur pure, une logique technocratique. Ce qui me fascine, c’est que pratiquement tous les acteurs se sont prononcés contre ce changement. Le Grand Conseil et les communes étaient très divisés, les associations d’usagers, comme l’ATE et la Citrap, ont émis de grosses réserves. Mais on n’a pas tenu compte de ces remarques. Moi-même, comme d’autres, j’ai fait part de mes réticences à Mme?Künzler. Elle les a balayées. La réponse a été: de toute façon, on fera ce changement. Les TPG comptent sur le fait que la colère des usagers va retomber dans deux mois mais je pense qu’elle ne retombera pas.

Pourquoi ne s’habitueraient-ils pas au nouveau système?

Parce que les conditions dans lesquelles on leur demande de changer de véhicule sont hallucinantes. Pour que ce système marche, il faut que les transbordements puissent se faire de quai à quai. Vous sortez d’un véhicule et, au même endroit, vous montez dans un autre. Si vous devez traverser un carrefour et un flux d’automobiles comme à Genève, vous ne le faites pas. Ou ça vous pousse à des comportements téméraires et dangereux. A Genève, aujourd’hui, il n’y a quasi pas de transbordement correct! Comment un usager pourrait-il préférer changer deux fois de correspondance en traversant un flux de voitures plutôt que d’emprunter une ligne directe?

Les conditions du changement ne sont donc pas maîtrisées?

On est passé d’un réseau offrant de nombreuses liaisons directes à un réseau de lignes plus fréquentes mais nécessitant davantage de changements. Or, à partir du moment où l’on changeait de concept, il fallait repenser non seulement le réseau, mais aussi les lieux où l’on changeait de véhicule. Ce qui n’a pas été fait. Les TPG usent d’un artifice assez amusant mais foireux pour nous convaincre que tout va bien: le tram, c’est comme le métro. On ne peut pas faire ce raccourci. Le métro est beaucoup plus rapide, la fréquence est plus élevée, on est à l’abri et les transbordements se font souvent de quai à quai. Dans les réseaux récents, on est sécurisé, chauffé, il n’y a pas de carrefour à traverser. On ne peut pas comparer.

Alors pourquoi le pouvoir politique a-t-il soutenu ce changement?

Je comprends que les TPG tentent de rationaliser leur exploitation, mais je ne comprends pas que Michèle Künzler et le Conseil d’Etat les suivent. Je trouve ça curieux.

Quel effet sur les plus vulnérables, comme les enfants?

L’effet est important car les clients vulnérables sont beaucoup plus nombreux qu’on le dit sur le réseau TPG. Une population non négligeable qui en plus est grande utilisatrice de transports en commun! Je connais des gens qui n’envoient plus leur gamin de 10?ans seul à une activité extrascolaire parce qu’il doit changer de tram à la gare Cornavin. Qui peut assurer à ses parents que, pour un enfant, il n’est pas dangereux de changer de véhicule à cet endroit-là?

On a toujours dit qu’il fallait éviter les transbordements; ce principe n’est-il plus valable? Il est toujours valable. Dans les études que nous avons menées dans les années?90 à Genève, on constatait que la fréquentation chute lors du premier changement de véhicule. Alors que cette fréquentation est de 26% lorsque la ligne entre le domicile et le travail est directe, elle tombe à 14% avec un transbordement. Et à partir de deux changements, il n’y a presque plus personne. Pourtant, les constatations faites à Grenoble ne donnent pas les mêmes résultats. Dans cette ville, tout le système a été conçu pour que les transbordements se fassent de quai à quai. Il y a eu là un vrai travail d’urbanisme.

Donc, la grogne des Genevois vous paraît légitime?

Oui, pour une fois, ils ont de bonnes raisons de grogner. Le nouveau réseau est mal conçu, c’est objectif. Le discours qui consiste à dire: les Genevois râlent dès qu’on change quelque chose, n’est dans ce cas pas justifiable. Aujourd’hui, nous n’avons ni le système en étoile ni les transbordements de quai à quai… Pendant dix?ans, les défenseurs des TPG se sont battus pour obtenir la ligne de tram?13 (Carouge-Cornavin-Nations); ça a même été la grande bataille des transports des années?90. Et maintenant on la démantèle! On sait qu’à Genève, le problème c’est le passage d’une rive à l’autre. Or on supprime deux lignes de tram (13 et 16) qui assurent précisément ce passage. Ce sont des signes qui laissent penser que les transports et les espaces publics sont mal gérés. C’est un problème de gouvernance. Il y a des luttes intestines, une fragmentation dans le processus de décision, un manque de vision d’ensemble. Comprenez-vous l’augmentation des tarifs dans ces conditions?

Oui, si l’offre était bonne. Mais là, le contrat est rompu. Les TPG s’engagent à transporter les usagers de manière relativement confortable, avec des horaires qui sont respectés… Or, ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un réseau digne d’une agglomération d’un million d’habitants. On a raisonné petit. Il y a un manque de courage politique. Je pense que sans ligne de tram Rive-Cornavin qui traverse le pont du Mont-Blanc, on ne peut pas avoir de réseau performant. (TDG)

Créé: 30.12.2011, 09h19

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