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Un arsenal gît au fond du Léman genevois

Une entreprise privée, Hispano-Suiza, mais aussi l’armée se sont débarrassées de munitions dans le Petit-Lac. Une présence encombrante et méconnue.

Cofondée à Barcelone en 1904 par un Genevois émigré, la firme Hispano-Suiza a ensuite ouvert une filiale à Paris. Fuyant les nationalisations françaises, elle s’est implantée à Genève en 1938. On voit ici leurs locaux genevois à la fin des années 1960.
Cofondée à Barcelone en 1904 par un Genevois émigré, la firme Hispano-Suiza a ensuite ouvert une filiale à Paris. Fuyant les nationalisations françaises, elle s’est implantée à Genève en 1938. On voit ici leurs locaux genevois à la fin des années 1960.
Bibliothèque de Genève

Sous les flots bleus du Léman genevois se cachent des munitions. L’évocation de ces déchets très spéciaux a récemment suscité des crépitements parmi les membres du conseil consultatif mandaté pour réfléchir à la traversée du lac. Méconnue sans pour autant avoir été occultée, cette pollution remonte ainsi peu à peu à la surface du débat public.

La présence de munitions immergées figure en toutes lettres, bien qu’allusives, dans l’une des expertises réalisées au sujet du projet de traversée. Rendu en 2011, un rapport mentionne que «des objets non identifiés, qui pourraient être des munitions stabilisées dans des caisses avec du béton, (…) sont visibles sur certains profils sismiques». Le document note à deux reprises dans ses pages introductives «la présence de déchets noyés (munitions) (…) qu’il conviendra d’intégrer dans le développement du projet».

Ce détail explosif a retenu l’attention du président du conseil consultatif. «Lors d’une visite de terrain en janvier, j’ai évoqué le problème et me suis aperçu que personne n’était vraiment au courant, relate Raymond Loretan. Cet aspect n’a pas de lien direct avec le travail de notre commission qui doit trancher entre une traversée en pont ou en tunnel. Il me semble toutefois évident que si des munitions devaient se trouver sur le tracé retenu, il faudrait les déblayer. Et même si cela ne devait pas concerner la traversée, il serait peut-être judicieux d’assainir le site.»

En effet, cette pollution particulière interpelle la société bien au-delà du seul projet routier. Elle a été peu évoquée dans les médias, alors qu’un large écho a été donné depuis 2004 aux largages massifs d’armement que des lacs alémaniques ont subis. Interpellé, le Département fédéral de la défense (DDPS) confirme que, lors des recherches qu’il a fait mener en 2004, «des indices de dépôts de munitions dans le lac de Genève ont aussi été trouvés». Il précise toutefois que ces dépôts n’étaient pas de son fait, mais d’une entreprise privée, et qu’il incombe dès lors au Canton d’en répondre.

Lors de premiers contacts avec l’Etat cantonal, celui-ci renvoie à Berne, à l’Office fédéral de l’environnement. En avertissant qu’on n’en tirera rien: le thème, maîtrisé, n’est pas destiné à être divulgué. Le sujet est chaud. Personne ne voudrait qu’un malfaiteur accède à un arsenal potentiellement fonctionnel et récupérable. Pour approcher d’autres interlocuteurs, la Tribune de Genève s’est engagée à ne rien demander ni dévoiler quant au lieu exact des immersions connues. Une discrétion justifiée par d’évidents motifs de sécurité. Reste que l’intérêt public du sujet est manifeste.

L’Université investigue

Une étudiante de l’Université de Genève, Elodie Charrière, a consacré en 2014 au sujet un mémoire de 212 pages, sous la codirection de Stéphanie Girardclos, maître d’enseignement et de recherche au Département des sciences de la Terre, et du professeur Rémi Baudoui. Elle poursuit ses recherches en vue d’un doctorat. Ce mémoire restitue le contexte, consécutif à la Seconde Guerre mondiale, dans lequel ont eu lieu ces immersions dans le Léman – une pratique courante à l’époque (lire ci-contre). Il s’appuie aussi sur les archives officielles et les investigations commandées en 2004 par le DDPS.

Se fondant sur des «mémoires vivantes», cette enquête établit que Hispano-Suiza, dont l’antenne genevoise était basée à la rue de Lyon, aux Charmilles, a mandaté après-guerre, à un rythme mensuel ou bimestriel, des largages de munitions dans le lac. «Selon des témoins, des sous-traitants s’en chargeaient», précise Elodie Charrière. D’après le rapport, il s’agissait «essentiellement de calibres moyens» pour canons (de 20 à 30 mm), mais aussi de projectiles à charge creuse (pour percer des blindages), de grenades en acier, d’obus pour mortiers d’infanterie ou de têtes de missiles de défense antiaérienne. Les quantités estimées vont de 150 à 1000 tonnes, «dispersées sur une grande surface». Acheminées par camion jusqu’à la rade, les caisses lestées de béton étaient embarquées sur des «pontons motorisés» qui voguaient jusqu’à Hermance. La présence des engins est «certaine» dans une vaste zone de 11,6 kilomètres carrés au large de Cologny et Bellevue (où passerait le tracé de la traversée du lac) et de «faible probabilité» dans la deuxième zone, qui couvre 8 kilomètres carrés au large d’Anières.

Au vu et au su des autorités

«En 1962, le Département genevois des travaux publics a interdit ces immersions, indique Elodie Charrière. Cette décision a fait office d’interdiction générale. Elle répondait à une requête d’Hispano-Suiza que je n’ai pas retrouvée. Genève s’est montrée plutôt précoce dans son application des premières lois protégeant les eaux.» Les largages n’ont ainsi pas eu lieu en catimini. Quant aux archives officielles, elles ne donnent qu’une vision fragmentée du sujet. La firme qui a repris en 1970 la production militaire genevoise d’Hispano-Suiza n’a pas davantage de documentation sur ce passé.

L’interdiction officielle n’a pas empêché, à la fin des années 70, un adjudant sous-officier des forces de protection aérienne de jeter au lac, à un endroit inconnu, de 1000 à 10 000 cartouches de fusil. Selon le rapport de 2004, il s’agissait d’un stock «retenu pour des éventuels exercices de tir de quelques recrues». Nous avons questionné le DDPS: aucune trace de procédure consécutive à cet épisode n’a été retrouvée par ses historiens.

Les largages de munitions ont laissé des traces. Selon les recherches d’Elodie Charrière, on assiste à deux vagues successives de découvertes fortuites dans les fonds lacustres, au début des années 90 puis au tournant du millénaire. «Elles suscitent une enquête du Département de justice et police, rapporte la doctorante. Un premier renflouement connu a lieu en octobre 1991, portant sur six caisses qui sont acheminées à la place d’armes de Bière pour y être éliminées.» Le repêchage n’est pas systématique: il arrive qu’on abandonne les déchets, leur manipulation étant jugée trop périlleuse.

On renonce à renflouer

En 2002, alors que le thème des munitions immergées n’a pas encore surgi sur la scène nationale, le Canton demande une expertise à l’Office fédéral de l’armement (ArmaSuisse). Quelques prélèvements sont effectués dans l’eau et les sédiments de la zone 1. Conclusions? Il n’y aurait pas de risque pour l’environnement, ni de diffusion de polluants ni de trace d’explosif ou autre substance nocive. L’accumulation de vase tend à ensevelir ces déchets. Quant à un repêchage, il entraînerait des risques supérieurs au statu quo, tant pour l’écosystème lacustre que pour l’approvisionnement en eau potable. Le lac fournit 80% des besoins du canton, selon les Services industriels.

«Depuis cette expertise de 2002, on ne trouve pas de trace de surveillance ou de prise en charge plus poussée de cette thématique, relève Stéphanie Girardclos. Cette situation contraste avec celle du lac de Thoune, où ArmaSuisse est chargée d’assurer une surveillance des munitions, immergées par 200 mètres de fond. Dans le Petit-Lac, les déchets sont plus proches de la surface: la profondeur est de 20 à 40 mètres dans la première zone, de 20 à 50 mètres pour la seconde.»

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Des incertitudes, voire des inquiétudes

Ne touchons à rien. Telle semble être la doctrine officielle du Canton à l’égard des munitions lacustres depuis l’expertise pratiquée il y a quinze ans. Or l’amplitude des chiffres concernant la quantité de munitions larguées et l’imprécision de leur localisation révèle une connaissance fort approximative du sujet. Suffisante pour qu’on soit rassuré?

«En l’état de mes connaissances, je n’ai pas l’impression que l’état de la situation soit entièrement connu, commente Stéphanie Girardclos. Les études menées dans le Petit-Lac n’ont pas été aussi extensives que celles qui ont été conduites, par exemple, dans le lac de Thoune. On ignore la localisation exacte et la quantité réelle des munitions qui demeurent immergées. Les investigations ont sans doute été bien menées en fonction du mandat qui avait été donné. Mais on ne peut pas se prononcer sur le danger de ces déchets sans avoir fait le tour complet de la question. La législation n’aide pas les autorités dans ce domaine: s’il y a des marches à suivre en Suisse lors de pollutions terrestres, aucune procédure n’y est formalisée pour des cas lacustres.»

Elodie Charrière cite une méthode mise au point en Norvège pour des cas d’immersions maritimes de munitions. Sa première étape? Un inventaire exhaustif des dépôts avec une localisation précise, suivi par des analyses écotoxicologiques. Ce n’est qu’une fois ce processus achevé qu’on peut évaluer les risques et décider de leur gestion.

Stéphanie Girardclos juge «sensible» le cas de la zone 1, telle qu’elle a été définie en 2004. «Le lac y est peu profond, explique-t-elle. Il y recèle de nombreuses infrastructures – gazoduc, prises d’eau, notamment potable, fibre optique – lesquelles nécessitent de fréquentes interventions de maintenance. Réaliser à cet endroit des travaux géants, comme ceux qu’impliquerait une traversée du lac, me semble en l’état déraisonnable, tant les conséquences sécuritaires et environnementales restent inconnues. Quant à un assainissement complet, s’il devait s’avérer nécessaire, il constituerait un labeur très compliqué, coûteux et dangereux. Cette affaire montre en tout cas l’évolution de notre société: ce qui était admis hier serait aujourd’hui jugé criminel.»

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