Wilsdorf, plus qu’un mécène, une vraie machine à cash

Les hommes de pouvoir 3/10La fondation propriétaire de Rolex distribue des montants gigantesques pour le social, la culture et la formation. Au risque de se substituer à l’État.

Hans Wilsdorf, fondateur de Rolex, est mort à Genève en 1960 après avoir légué toutes les actions de la société à la fondation qui porte son nom.

Hans Wilsdorf, fondateur de Rolex, est mort à Genève en 1960 après avoir légué toutes les actions de la société à la fondation qui porte son nom. Image: DR

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Wilsdorf. La Fondation Hans Wilsdorf. Il suffit d’évoquer ce nom pour que les bouches se ferment et que les doigts s’agitent. Un silence fébrile s’installe, mâtiné de prudente déférence. Wilsdorf n’est pas n’importe qui. Dans la série que consacre la Tribune de Genève aux dix acteurs les plus influents de la République, chacun en convient: la fondation a non seulement toute sa place, mais elle mérite la première. C’est un mécène, certes, mais sa puissance financière, sa capacité à irriguer de ses dons le tissu social et culturel, ses investissements dans les infrastructures en font un acteur incontournable.

Wilsdorf est à la fois «un don du ciel», «une puissante machine à cash», «la bouée de sauvetage pour de nombreux projets». Elle fait profiter Genève d’une situation «unique au monde». Dans les travées de l’administration, la discrétion qu’elle requiert lui a donné un petit nom: «W», prononcé à l’anglaise.

Son président, le notaire Costin van Berchem, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Wilsdorf ne parle pas. C’est un code de conduite auquel elle n’a dérogé que durant quelques années, parenthèse vite refermée. Elle ne dit rien de sa fortune, des montants qu’elle dépense et des bénéficiaires de ses largesses. Ce silence en entraîne un autre. La douzaine de personnes que nous avons rencontrées ont souhaité garder l’anonymat.

100 millions par année

La fondation tire sa richesse de Rolex, un empire horloger qu’elle détient à elle seule (lire ci-contre). De Rolex via Wilsdorf, c’est une rivière d’argent qui s’écoule à Genève. Selon deux observateurs avisés, la prodigalité du mécène s’élève «à au moins 100 millions de francs par année, voire peut-être 150 millions». Astronomique, le chiffre est invérifiable mais plausible.

Wilsdorf participe à des investissements qui frappent par leur hauteur. Elle paiera plus de 200 millions de francs pour réaliser la Cité de la musique à la place des Nations. En 2017, elle a acheté pour 100 millions trois bâtiments aux Charmilles pour en faire le nouveau phare de la Haute École d’art et de design (HEAD). Elle vient d’acquérir deux immeubles industriels à Plan-les-Ouates afin de loger des associations qui s’occupent d’insertion sociale pour un montant qui dépasse sans doute les 100 millions. «Wilsdorf donne le sentiment d’avoir des ressources inépuisables», commente un haut fonctionnaire.

Ce n’est pourtant que la pointe de l’iceberg. La fondation est d’abord active dans l’aide individualisée. Elle accorde des soutiens financiers à de nombreuses personnes, souvent orientées par les services sociaux. Elle octroie de nombreuses bourses aux étudiants. Via des fondations ad hoc, elle est aussi active dans le désendettement ou l’insertion des jeunes dans le monde du travail. Enfin, elle soutient d’innombrables associations actives dans le social, la culture et même le sport (lire ci-dessous).

Sauver le FC Servette

C’est bien grâce à Wilsdorf que le Servette a été sauvé de la faillite en 2015. Quand elle a compris que le Servette pouvait couler, emportant avec elle le centre de formation des juniors qu’elle soutenait, elle est intervenue. «Elle a placé Didier Fischer, l’actuel président, et elle a apporté les fonds pour sauver le club via la fondation 1890», commente un initié.

La fondation reçoit près de 4000 demandes par année. Pour les traiter, une petite structure d’à peine dix personnes, dirigée par Marc Maugué, secrétaire général. Les bureaux sont situés au 20, place d’Armes, à Carouge. Au-dessus se trouve l’étude du notaire et président Costin van Berchem. Les dossiers sont étudiés sans procédure excessive et avec rapidité. «J’ai obtenu plusieurs millions en deux jours pour un projet écologique, se souvient un fonctionnaire. Il n’y a pas de chichi, c’est basé sur la confiance.»

Un conseiller d’État témoigne: «C’est très feutré, très genevois. On leur demande de l’argent, mais on ne parle pas argent! C’est un pouvoir occulte mais bienveillant. Ils sont clairs sur les principes, sans fixer de ligne trop stricte.»

Poids politique

Quand elle profite à l’État, cette «puissante force de frappe» interpelle par son poids politique. Elle permet parfois de réaliser des projets qui ont toujours été relégués. C’est le cas du futur bâtiment des Archives d’État, qu’elle financera pour moitié à hauteur de 25 millions.

Mais si son aide peut être déterminante, un refus de sa part suffit à couler un projet. «En 2010, le Conseil d’État s’est tourné vers la fondation pour développer le Blue Brain project sur la pointe de la Jonction, se souvient un ancien magistrat. Celle-ci n’étant pas intéressé, le projet est resté lettre morte.»

Par ailleurs, son aide peut aussi orienter des politiques publiques. L’État s’apprête par exemple à débloquer 14 millions pour aménager les nouveaux locaux de la HEAD mis à disposition par Wilsdorf. Un crédit soumis à la vitesse de l’éclair et qui doit faire pâlir d’envie d’autres écoles en attente de rénovation. «Peut-être. Mais pour 14 millions, nous avons un campus qui en vaut 114 et que nous aurions sinon attendu vingt ans», répond un conseiller d’État.

Certains craignent que des projets luxueux reviennent trop cher à l’État en coûts d’exploitation. Un argument évoqué pour la Cité de la musique. «Une bonne voiture revient moins cher à l’entretien qu’une vieille guimbarde, nuance un fonctionnaire. Et l’État n’a pas à payer les amortissements.»

«Il se substitue à l’État»

«Wilsdorf est conscient de ses responsabilités et veille à ne pas empiéter sur les tâches régaliennes de l’État», commente un conseiller d’État. C’est une vision optimiste. Il est en tout cas un domaine où la fondation fait le travail des autorités: celui du handicap. «Depuis quelques années, l’État n’a plus rien investi dans ce secteur qui pourtant lui incombe légalement, glisse un haut fonctionnaire. C’est Wilsdorf qui a financé la plupart des nouvelles structures. Il s’est clairement substitué à l’État, car celui-ci a délaissé son rôle.»

Par chance, la fondation dispose de compétences pointues dans le domaine. Avant d’en devenir le secrétaire général, Marc Maugué s’est occupé du handicap à l’État et a été directeur général de l’action sociale. Plusieurs fonctionnaires en charge de questions sociales ont rejoint le mécène, dans l’une ou l’autre de ses structures. «Ce sont d’anciens serviteurs de l’État qui travaillent vraiment dans un esprit de collaboration et de manière ultraprofessionnelle.»

Vieilles familles genevoises

Les membres du conseil de fondation sont aussi largement représentés dans les structures du handicap ou de la réinsertion. Serge Bednarczyk est président des ÉPI, de Partage (banque alimentaire) et des Colis du Cœur, autant d’organismes qui reçoivent beaucoup de Wilsdorf. Il a par ailleurs présidé le Parti libéral en 2006. «Les membres du conseil proviennent des vieilles familles genevoises, Genève, ça leur parle», glisse un conseiller d’État. Manière de dire qu’on peut faire confiance à ces familles, bien ancrées à Genève et sachant l’intérêt qu’il y a à bien gérer un patrimoine sur le long terme. Même en toute discrétion.


Un champ d’action extrêmement vaste

Impossible de dresser la liste des bénéficiaires de la fondation. Le peu que l’on connaît démontre que son champ d’action est extrêmement vaste et varié. Aux œuvres sociales, aux associations d’entraide, aux organismes culturels s’ajoutent de multiples aides dans tous les domaines: recherche médicale, logements pour étudiants, rénovation de bateaux Belle Époque, de cinémas, d’églises, achat d’instruments pour l’OSR, structure pour l’asile, crèches, orchestres et spectacles divers.

Ces aides prennent la forme de coups de pouce ponctuels, mais aussi d’aides sur le long terme. Ces soutiens sont octroyés sans contrepartie. Il peut arriver qu’ils influent sur le fonctionnement d’associations. C’est le cas du futur hôtel d’entreprises sociales à Plan-les-Ouates. Cinq structures se sont adressées à Wilsdorf car elles cherchaient des fonds pour de nouveaux locaux. La fondation leur a proposé de les rassembler dans un seul complexe. Cela leur permettra de trouver des synergies. «Wilsdorf crée les conditions pour que nous collaborions, mais sans nous y obliger, relève un observateur. Cela peut ainsi se faire en douceur. C’est bien vu.»

Oreiller de paresse

Wilsdorf est essentiel pour nombre d’associations. Elles se félicitent «de ce luxe», mais s’en inquiètent parfois. Bien que la fondation assure une prévisibilité dans ses aides, elle n’offre pas toujours les mêmes garanties que l’État sur le long terme. «Par ailleurs, Wilsdorf représente aussi un oreiller de paresse pour l’État, déplore une responsable d’association. Il ne finance plus guère les projets pilotes et se repose sur la fondation.»

Enfin, certains relèvent que les choix du mécène ne sont pas soumis à un contrôle démocratique. «On se dirige vers le modèle anglo-saxon, relève un ancien conseiller d’État, ce qui n’est guère dans notre culture.»

Lire aussi: Qui influence le pouvoir politique à Genève?


Le Pont Wilsdorf, une exception

Livré en 2012, le pont qui enjambe l’Arve a mis en lumière, pour le grand public, l’importance de la fondation. C’est la première fois qu’elle intervenait ainsi sur l’espace public. Ce projet, elle l’a non seulement financé, mais elle en a aussi choisi les architectes et a piloté l’opération de bout en bout.

Cette approche globale semble être une exception. Pour la Cité de la musique ou les Archives d’État, elle se contente de financer les projets, sans intervenir dans les choix programmatiques, la désignation des architectes ou le pilotage.

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

(TDG)

Créé: 01.02.2018, 19h33

La fondation possède Rolex

La Fondation Hans Wilsdorf est l’unique propriétaire de Rolex, l’un des fabricants de montres les plus florissants de la planète. Cette situation date de 1945, quand le fondateur de Rolex, Hans Wilsdorf, a créé la fondation et lui a légué toutes ses parts.

N’étant pas cotée en Bourse, Rolex ne communique pas sur ses affaires. La banque Vontobel a estimé que la société a réalisé un chiffre d’affaires de 4,9 milliards de francs en 2016.

Sise à Genève, Rolex paie des impôts sur le bénéfice et le capital. «Elle est imposée au régime ordinaire et représente le plus gros contribuable du canton», assurent deux conseillers d’État.

Ses dividendes sont versés à la Fondation Hans Wilsdorf. Celle-ci, comme beaucoup d’organismes philanthropiques, a été reconnue utilité publique. Elle est exonérée d’impôts.
La fondation réserve ses dons à des œuvres, des écoles ou des personnes domiciliées à Genève, à l’exception de la protection des animaux.

Elle est administrée par un conseil de huit membres et soumise à l’Autorité de surveillance des fondations. C.B.

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