Un week-end de l'Escalade entre fifres et tambours

ReportageLa Compagnie de 1602 a égayé la Vieille-Ville avec des ateliers samedi et son fameux défilé historique dimanche.

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«Le poney m'a craché dessus!» se plaint un garçon de 12 ans, s'essuyant le visage de la manche de son anorak, sur la promenade Saint-Antoine, ce samedi après-midi. «C'est peut-être un lama déguisé...» plaisante une femme à côté de lui. Qu'à cela ne tienne, le garçon ne laisse pas son enthousiasme l'abandonner et observe avec émerveillement le stand des forgerons, où un homme tente de battre un fer à cheval tout droit sorti du feu sur une enclume. «Allez-y plus fort, ou le fer sera trop froid», l'encourage une forgeronne en costume d'époque, rodée à l'exercice.

À l'angle de la rue des Chaudronniers, des enfants en chemise de lin et chapeaux fabriquent des espèces de couronnes visqueuses. Couronnes de l'Avent? «C'est des pains de torchère. On fait tremper des résidus de tissus dans de la sève de pin chauffée, et on forme ces couronnes», nous indiquent Blaise, 10 ans et Charlotte, 15 ans. Pour les faire brûler lors du défilé historique de ce dimanche? «Non, elles seront prêtes dans trois ans. Quand elles sont parfaitement sèches, elles tiennent quinze minutes. Pour une heure de défilé, on a besoin de quatre pains dans sa torchère.»

Passage Monnetier obstrué

Sur la place Bourg-de-four, un homme à barbe rousse et aux chaussettes en laine rouge crie au vin chaud, sa voix claironnante faisant vibrer son gilet vert clair. Enseignant de français à la ville, il revêt le costume d'époque depuis une dizaine d'années, avec les autres membres de la Compagnie de 1602.

«On est plus de 2000 membres dans la Compagnie, mais on n'a que 800 costumes. Donc on n'est pas tous représentés à l'Escalade», nous expliquent un «membre de la gardée soldée» et un «auditeur» (soit «une sorte de procureur») à la fin du passage Monnetier, couloir secret ouvert annuellement lors du week-end de l'Escalade. Dans ledit passage, ça bouchonne sévèrement. La faute au goulet d'étranglement sur la fin entre deux immeubles, qui ne permet de se faufiler que de profil.

Devant la cathédrale, différents corps de fanfare paradent chacune de leur côté, créant une impression d'anarchie organisée. Ici les fifres, là les trompettes, de ce côté les tambours précédant les soldats qui portent leur mousquet sur l'épaule, encore tout chaud d'avoir tiré du haut de la rampe de la Treille.

La foule s'écarte au hennissement stressé d'un immense cheval de trait aux pattes velues et beiges. Sur son dos, une femme en robe noire et bonnet blanc. Trois touristes chinois se poussent du coude et montrent la queue de l'animal: levée, elle laisse échapper des crottins d'une taille proportionnelle à celle de l'équidé. «Marche pas dans la crotte, Dominique!» Une maman tente visiblement d'éviter l'atelier nettoyage de chaussures à la maison, après la sortie Escalade avec ses bambins. Et pour cause, le pavé de la Vieille-Ville en est recouvert.

Bloc de molasse et chaudron bouillant

Terrasse Agrippa-d'Aubigné, la soupe aux légumes bout dans un chaudron sur le feu, suspendu à la manière des trappeurs. Une femme en jupe longue y plonge une grande louche et remplit le bol d'un passant. À côté, des éclats de pierre volent dans l'air: un tailleur de pierre montrent comment égaliser un bloc de molasse à la force du poignet (et du burin), sous les yeux fascinés (et protégés par des lunettes en plexiglas) d'un blondinet de 10 ans. Plus loin, un homme grave amoureusement un bloc de granit avec des gestes délicats de confiseur.

Le soir, une foule dense participe au défilé tout public. Des femmes au blanc bonnet vendent des lampions oranges aux badauds tandis que poussettes et trottinettes se coincent les roues dans les pavés en avançant, au son du «Cé qu'è laîno» que le carillon de la cathédrale fait tinter.

«Par la grâce de Dieu»

Le refrain séculaire reviendra en force le lendemain soir, lors du cortège historique. Fifres et flûtes le reprendront avec moult variantes, tandis que la foule le chantera en chœur après la déclamation du hérault à cheval, bloquant l’avancée des notaires, hommes de justice, corps d’armée, bourgeois, notables, paysans, moutons et autres chevaux. «En 1602, par la grâce de Dieu, nous avons envoyé culbuter les Savoyards!», crie en substance ledit hérault du haut de son cheval, amplifié par un mégaphone. Les touristes français à mes côtés s’étonnent. «On a le droit de parler de religion comme ça sur l’espace public en Suisse?»

Les torchères laissent échapper des coulées incandescentes qui inquiètent autant les chevaux que les porteurs de flammes. Une fois tout le cortège passé, on converge vers la cathédrale. Certains n’attendront pas le grand feu, découragés par la pluie qui tombe de plus en plus fort. Lorsque qu’une farandole entonne le picoulet autour des flammes, des milliers de bras de lèvent pour immortaliser la scène au smartphone, comme un salut du XXIe siècle au XVIIe.

Créé: 07.12.2019, 17h06

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