Quand la «violence obstétricale» heurte les professionnels

MaternitéSuite à un documentaire d'Ovidie sur les accouchements traumatisants, sages-femmes et gynécologues romands confient leur vision des pratiques intolérables.

Aude Bertolli constate principalement un «manque de compréhension, d’information et de bienveillance».

Aude Bertolli constate principalement un «manque de compréhension, d’information et de bienveillance». Image: DR

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«Tu enfanteras dans la douleur.» C’est le titre du documentaire de la réalisatrice féministe Ovidie, diffusé récemment sur Arte. Visible pendant un an gratuitement sur la plateforme web de la chaîne française, la vidéo traite des «violences obstétricales» en France. Subjectifs, ces termes désignent les actes médicaux interdits, non justifiés, non consentis ou les paroles dénigrantes à l’encontre des parturientes, mais aussi les accouchements traumatisants où le personnel médical n’y peut rien.

Bien que la pratique suisse ne soit pas comparable à la française – le taux d’épisiotomies (voir définition dans l’encadré) par exemple était de 26,5% en France en 2017, tandis qu’il n’était que de 17% en Suisse à la même période et de 11% aux HUG – le terme de «violences obstétricales» s’est aussi imposé en Romandie. Ce qui fait réagir les professionnelles.

Un manque de considération

«J’ai été choquée par l’utilisation de ces termes dans certains médias concernant nos pratiques en Suisse, et nombre de mes collègues aux HUG également, confie la doctoresse Ana Godinho Lourenço, présidente de l’ordre des gynécologues et obstétriciens de Genève. J’ai l’impression qu’on nous accuse injustement. Pourtant, nous sommes sensibilisés aux problèmes de communication depuis longtemps. Dans d’autres pays, surtout au sud de l’Europe, j’ai pu constater que le rapport au patient pouvait être plus paternaliste. En Suisse, ce sont les médecins eux-mêmes qui amènent ces sujets dans les congrès.»

Depuis 2009, la maternité des HUG a officiellement mis en place un «entretien de vécu d’accouchement», soit un rendez-vous entre la patiente, une sage-femme et un obstétricien cadre en cas d’accouchement traumatique. En 2018, quelque 109 femmes avaient sollicité un tel entretien, sur 4400 accouchements effectués. Un chiffre stable depuis les débuts, estime Jacqueline Delieutraz, sage-femme et responsable adjointe des soins en obstétrique. La spécialiste se souvient des entretiens auxquels elle a participé: «Les reproches portent souvent sur un manque de communication et une infantilisation ressentie. Plus de deux tiers des patientes sortent soulagées et n’ont pas besoin d’un second entretien ou d’un suivi psychologique.» Certaines déposent plainte suite à l’entretien? «Les plaintes arrivent en général avant! Une patiente qui revendique une réparation en portant plainte n’est pas dans la même démarche que celle qui aimerait exprimer son malaise et comprendre ce qu’il s’est passé.»

«L’accusation tombe là où on ne s’y attend pas»

Aude Bertoli est membre du collectif AdopteUnEGyneco, qui a lancé en 2016 un site internet contenant notamment une liste des gynécologues romands. Elle constate un «manque de compréhension, d’information et de bienveillance»: «Ce qui revient dans les témoignages reçus – un par semaine environ – c’est le fait de pas avoir été entendue dans ses choix, notamment contraceptifs, et d’avoir subi un jugement moral, de la brusquerie. Mais en trois ans, nous n’avons eu l’écho d’une malveillance délibérée de la part d’un médecin qu’une seule fois.»

Un constat également fait par la doctoresse Godinho Lourenço: «Les plaintes de patientes que nous avons reçues à l’hôpital font toutes mention du sentiment de n’avoir pas été écoutées, ou pas assez informées. Parfois c’est trivial: la pose d’une sonde dans la vessie a été vécue comme une «violence injustifiée», alors que c’est une procédure indispensable en cas de césarienne. J’imagine que l’explication était insuffisante.» Pour la gynécologue-obstétricienne genevoise Raquel Rudermann, le terme de «violence obstétricale» est aussi difficile à avaler. «Ce qui est difficile, c’est que l’accusation de violence obstétricale tombe parfois là où on ne s’y attend pas. Je me souviens du cas d’un accouchement qui s’était déroulé parfaitement et que la femme avait vécu comme d’une «violence inouïe». A contrario, je viens de réaliser une césarienne en urgence cinq minutes après être entrée dans la salle car la vie du bébé était en jeu et le couple m’a remerciée et n’a pas du tout mal vécu cette intervention, qui me semblait très brutale.» La doctoresse souligne l’écart entre «l’accouchement rêvé» et la réalité.

Des déclenchements abusifs

«Pour moi, les vraies violences obstétricales, ce sont les provocations de naissances avant le week-end de l’ascension, ou les césariennes du samedi matin, estime Éléonore Flores, sage-femme indépendante à Genève qui a travaillé neuf ans à l’hôpital de Morges. Et de citer un gynécologue qui préconisait beaucoup de césariennes un certain jour de semaine, «le jour où il avait un loisir fixe en soirée».

Une attitude que dénonce également la doctoresse Godinho Lourenço: «On constate à l’interne que certains médecins posent des indications abusives de césariennes ou de provocations de naissance, parce qu’ils partent en congrès ou en vacances. Ça, c’est une violence obstétricale, car ce n’est pas dans l’intérêt de la patiente.» Pour la médecin, une autre violence envers les femmes enceintes réside dans «l’obligation de travailler jusqu’au jour de l’accouchement. En France, un congé obligatoire précède la naissance.»

Patiente assurée en privé mieux traitée

Patricia Perrenoud, anthropologue et professeure à la Haute École de santé Vaud voit une forme de «violence» moins connue: «S’il manque une collaboration avec une interprète, les femmes ne parlant pas français reçoivent un suivi moins personnalisé. Des études montrent que les besoins de ces femmes immigrantes sont en moyenne moins entendus.»

La doctoresse Godhino Lourenco estime pourtant qu’aux HUG, «on s’efforce de trouver des traducteurs. On a reçu une fois une patiente syrienne à 3 h du matin sans qu’aucun traducteur arabe ne soit présent. Même si l’équipe n’a pas pu expliquer chaque geste, elle a essayé de la rassurer par un ton de voix apaisant, des gestes simple comme amener de l’eau, tenir la main, etc.»

La différence de traitement entre les patientes a aussi interpellé Éléonore Flores: «J’ai vu à Genève un gynécologue pratiquer deux accouchements à la suite nécessitant un forceps. L’un réalisé avec beaucoup d’égards envers la patiente au bénéfice d’une assurance privée, et l’autre avec bien plus de brutalité pour dame de classe sociale modeste, assurée à la base.»


Des pratiques interdites qui subsistent

L’expression abdominale est aujourd’hui interdite (voir ci-après). Et pour cause, elle peut causer des déchirures périnéales, des fractures de côtes, des ruptures utérines, ou encore (rarement) une inversion utérine. «Dans la plupart des hôpitaux universitaires, la pratique est bannie, mais elle subsiste dans de plus petites cliniques, dans certaines circonstances, assure Éléonore Flores, sage-femme genevoise indépendante. En revanche, dans des cas où le bébé remonte dans l’utérus dès que la mère arrête de pousser, on pose un bras sous les côtes pour ne pas annihiler les efforts de la mère.»

Pourtant, selon une sage-femme d’un grand hôpital romand, la pratique est encore appliquée dans certaines situations. Typiquement, si le bébé doit sortir au plus vite car son cœur faiblit et que tous les médecins sont appelés ailleurs pour d’autres urgences, les sages-femmes – qui ne peuvent pas faire de césarienne – pratiquent l’expression abdominale, devenue soudainement «la moins mauvaise option».

Un témoignage qui choque Ana Godinho Lourenco: «C’est absolument interdit», martèle l’obstétricienne. Elle rappelle en outre que «le consentement du patient n’est pas optionnel, il est obligatoire». En clair si une parturiente – comme n’importe quel patient – refuse un acte médical, le médecin ne peut pas l’imposer. «Mais en trente ans de pratique dont seize aux HUG, je n’ai jamais vu une patiente refuser un acte dont la nécessité lui avait été dûment expliquée», explique l’obstétricienne.

Peut-on refuser les touchers vaginaux par une batterie d’étudiants en médecine, par exemple? «Oui. Mais les HUG étant des établissements universitaires, on apprécie que les patients jouent le jeu. Or la seule façon d’apprendre pour les étudiants est de pratiquer.»

Créé: 15.08.2019, 07h07

L’essentiel

Parti pris Un documentaire français sur les accouchements traumatisants pointe le corps médical du doigt.

Vécu Des professionnels romands racontent leur pratique et livrent les violences qu’ils observent.

Tabou Interdite, l’expression abdominale est toujours pratiquée.

L'ABC de l'accouchement

Épisiotomie

Incision du périnée lors de l’accouchement. Pratiquée systématiquement il y a 25 ans, l’épisiotomie est déconseillée par l’OMS, la déchirure naturelle cicatrisant mieux. Elle est nécessaire lors d’accouchements instrumentaux (ventouse, forceps).

Expression abdominale

Pression sur le ventre pour raccourcir la durée de l’accouchement et faire sortir le bébé. Cette pratique est aujourd’hui interdite, au vu des risques de complication.

Forceps

Grande pince permettant de saisir la tête de l’enfant pour en faciliter l’expulsion dans certains accouchements difficiles. MAR.G.
L’ABC de l’accouchement.

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