Vingt ans après Srebrenica, les plaies restent ouvertes

CommémorationInstallé à Genève, l’ancien maire de la ville martyre de la guerre de Bosnie se souvient. «On nous a trahis», raconte-t-il. La prise de la ville par les forces serbes a conduit au massacre de milliers de civils.

Un survivant: Fahrudin Salihovic était le maire de Srebrenica lorsque la ville bosniaque est tombée aux mains des forces serbes. Réfugié à Genève depuis 2000, il travaille comme agent de sécurité et compte parmi les membres du Parti socialiste.

Un survivant: Fahrudin Salihovic était le maire de Srebrenica lorsque la ville bosniaque est tombée aux mains des forces serbes. Réfugié à Genève depuis 2000, il travaille comme agent de sécurité et compte parmi les membres du Parti socialiste. Image: Olivier Vogelsang

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«Il n’y a pas de thérapie, de médicament pour oublier. Je me demande comment j’ai survécu.» Fahrudin Salihovic, aujourd’hui âgé de 55 ans, bientôt naturalisé Suisse, témoigne dans son appartement ensoleillé à Genève des jours sombres de Srebrenica, dont il a été maire. Il y a vingt ans, jour pour jour, cette enclave musulmane tombait aux mains des forces serbes. Elles commettaient à l’époque le pire massacre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

«Les attaques ont commencé le 6 juillet 1995 à Srebrenica, se rappelle Fahrudin Salihovic, ravivant son traumatisme. La ville de 7000 habitants était surpeuplée: 18 000 personnes étaient venues s’y réfugier. Il n’y avait plus de place, les gens dormaient dans la rue. Chaque grenade faisait des victimes. L’hôpital débordait.» Le maire et ses collaborateurs sont en contact permanent avec des Casques bleus hollandais mandatés par l’ONU, mais aussi avec Médecins sans frontières, ou encore la Croix-Rouge. «C’était un cauchemar. On ne savait pas quoi faire. Personne ne dirigeait plus rien.»

Paniquée, la population fait pourtant confiance aux Casques bleus. Certains assiégés se regroupent autour de leur camp de base, espérant une protection qui ne viendra pas. Fahrudin Salihovic soupire. «Chaque mois, nous avions un briefing. Je leur demandais souvent quel était leur rôle. Je n’ai jamais eu de réponse claire.»

«On nous avait trahis!»

Dans la nuit du 10 au 11 juillet, une rencontre secrète a lieu entre les autorités de la ville et un commandant des Casques bleus. Celui-ci leur annonce une attaque aérienne massive au petit matin visant la zone sud où sont regroupées les troupes du général Ratko Mladic. Les combattants bosniaques doivent lâcher le front s’ils ne veulent pas être touchés. «On n’a pas dormi cette nuit-là. Vers 7h30, tout le monde dans la rue avait les yeux tournés vers le ciel. Mais il ne s’est rien passé. Les Serbes ont avancé, sont entrés dans la ville. On nous avait trahis!» Le commandant hollandais a dû être trompé par sa hiérarchie, estime-t-il avec le recul. La vérité, Fahrudin Salihovic la cherche encore aujourd’hui.

«C’était le chaos. J’ai organisé l’évacuation de blessés avec deux camions. Je faisais pression sur les Casques bleus pour qu’ils interviennent, mais ils étaient pratiquement pris en otage par les militaires serbes.» Il marque une pause, le visage fermé. «Sans arme, nous allions mourir. Alors avec mes collaborateurs, nous avons quitté la ville à pied.» C’était le 11 juillet à 13h30. Le maire ne reviendra jamais à Srebrenica.

Depuis une colline, vers 14h15, il se rappelle avoir vu deux avions lâcher deux bombes sur les positions serbes. «Elles n’ont pas été atteintes. On n’a pas revu d’avions.»

Fahrudin Salihovic devient une silhouette parmi des milliers d’autres – 13 000, estime-t-il – formant une colonne pour rejoindre la ville de Tuzla. Il faut marcher durant 80 km, dans la plus grande confusion, à travers les champs et les bois, sans nourriture, sans eau, sans dormir pendant des jours. Il faut courir parfois pour éviter des tirs et les gaz neurotoxiques, provoquant des hallucinations. «Un de mes collaborateurs, hagard, était sorti de la colonne. Il risquait d’être tué. Je suis allé le rechercher.» Beaucoup de personnes affaiblies se réfugient en chemin dans le village de Potocari, croyant, à tort, se mettre à l’abri grâce à la présence d’un bataillon de Casques bleus (lire ci-après). Fahrudin Salihovic, lui, arrive parmi les premiers à Tuzla, après un calvaire de cinq jours et six nuits.

«L’ONU nous a abandonnés»

La guerre de Bosnie-Herzégovine, déclenchée en 1992, s’achève le 14 décembre 1995, par la signature des Accords de Dayton. Les trois années suivantes, le maire de Srebrenica poursuit sa mission depuis Tuzla, sans moyens, pour aider ses administrés dispersés dans la région. «A l’époque, la plupart des citoyens de Srebrenica estimaient que j’étais responsable de ce qu’il s’était passé. Je les comprenais. Moi-même je pensais que les Casques bleus étaient responsables. Mais ils n’avaient pas les moyens d’agir. L’ONU nous a en fait abandonnés.» La responsabilité civile des Pays-Bas sera reconnue, dans une certaine mesure, devant le Tribunal de La Haye. L’ONU se contentera quant à elle de formuler des regrets, estimant ne pas avoir été bien informée de la situation.

Las, l’homme de gauche quitte la politique et entre dans l’opposition. Il reçoit des menaces. Sa position devient intenable. Il doit partir. Ce sera pour la Suisse, «parce que c’est le pays des droits de l’homme». Il s’en va en 2000, les mains vides, mais avec sa femme, Dzenta, qui a elle-même survécu au siège de Sarajevo, et leur fils, direction Carouge, dans un centre de requérants. «C’était dur. J’avais 40 ans. Je recommençais tout de zéro», évoque le vétérinaire de formation. Massif, l’homme, mesurant 1,93 mètre, s’est reconverti en agent de sécurité dans une organisation internationale.

Aujourd’hui, les plaies restent ouvertes. «Des criminels de guerre sont toujours en liberté. Il n’y a pas eu de réconciliation. La guerre est latente là-bas.» Mais son avenir est ici. Le Genevois d’adoption, parlant français, a reconstruit sa vie. Il a même repris la politique, en tant que membre du Parti socialiste. Se présentera-t-il un jour au Municipal? «Pourquoi pas! Cela fait plaisir d’être dans un pays en ordre.» Son visage s’éclaire enfin.


Il a survécu à son exécution, avant de se réfugier à Genève

Entendu par des enquêteurs du Tribunal pénal international, Abdulah Dahalic, 79 ans, réfugié à Genève, parle pour la première fois publiquement de l’indicible.

Lorsque la guerre de Bosnie-Herzégovine éclate en 1992, il échappe aux balles, alors que sa femme, son fils, sa belle-fille et son petit-fils sont tués dans sa maison à Zvornik, avant d’être brûlés. «Après ça, j’ai prié Dieu pour ne pas devenir fou», confie-t-il, d’une voix éraillée.

Exilé à Srebrenica, il doit fuir les forces serbes le 11 juillet 1995, comme des milliers d’autres bosniaques. Abdulah Dahalic n’a pas la force de marcher pendant des jours pour rejoindre la ville de Tuzla. Avec les plus faibles, il se réfugie dans le village de Potocari, espérant bénéficier de la protection des Casques bleus hollandais. En vain. Les militaires serbes ont le champ libre. La voix tremblante, il parle des hurlements durant deux nuits, notamment celui d’un homme, qui a fait bondir tout le monde: «Sauvez-moi!»

Le 13 juillet, il est séparé, comme tous les hommes, des femmes et des enfants, avant d’être transporté dans une ville voisine. Placé dans une école avec des centaines de malheureux, il subit humiliations, menaces, privation de nourriture et d’eau. Le groupe est terrifié par les cris de ceux choisis pour être tabassés à mort. «Pour éviter ça, des gens se coupaient les veines ou tentaient de se jeter par la fenêtre.»

Transportés d’un lieu à un autre, croyant faire l’objet d’un échange, les prisonniers sont finalement amenés dans un champ. Là, des cadavres sont déjà alignés. On leur demande de s’allonger. On tire. «Je n’ai pas compris tout de suite si j’étais mort ou vivant», confie Abdulah Dahalic, les larmes aux yeux. L’arrivée des bulldozers lui faisant craindre d’être enterré vivant, il se résigne à se lever. Le fuyard évite encore les balles, mais il est traqué jusque dans une forêt. Il y reste un mois, se nourrissant avec tout ce qu’il trouve. Découvert par un civil, il est emprisonné.

Sa libération dans le cadre d’un échange n’intervient que le 24 décembre 1995, après la fin de la guerre. Il rejoint alors en mars 1996 ses deux filles déjà réfugiées à Genève. «C’est là que j’ai compris que j’étais sauvé.» Grâce à l’aide du Dr Laurent Subilia, du Centre de consultation pour victimes de la torture et de la guerre à Genève, souligne le vieil homme.

Aujourd’hui, les mots sont ce qu’il a de plus précieux. Il prépare d’ailleurs un livre, pour que personne n’oublie. S.R.


Des néonazis grecs ont aidé les Serbes

Une enquête révèle la participation active des miliciens d’Aube Dorée au massacre de Srebrenica.

Citoyens grecs, ils ont tout laissé derrière eux pour participer volontairement à la guerre en ex-Yougoslavie, aux côtés de leurs «frères» serbes. Du jour au lendemain, les voilà transformés en soldats de «la race blanche et l’orthodoxie contre les Turcs et les juifs». Basée sur vingt ans de recherches, une enquête publiée par le site indépendant XYZ Contagion documente la participation plus qu’active d’une dizaine de Grecs dans le massacre de Bosniens musulmans à Srebrenica. Si l’information a fait sensation à Athènes, c’est que ces volontaires étaient membres d’Aube Dorée, parti néonazi aujourd’hui représenté au parlement grec (même si ses leaders sont poursuivis par la justice).

Ces dix à douze Grecs, réunis dans l’EEF (Milice volontaire grecque), au sein du tristement célèbre 10e Détachement de sabotage, étaient soit des mercenaires professionnels, soit de jeunes volontaires nationalistes. Tous étaient membres d’Aube Dorée, alors groupuscule paramilitaire issu des mouvements de jeunesse de la dictature des colonels. Avec leurs allures de Rambo, arborant des insignes nationalistes comme l’aigle à deux têtes ou le soleil macédonien de Vergina, ils ont participé dès le début à tous les crimes de guerre: destruction de mosquées à l’arme lourde, maisons et bâtiments publics brûlés, civils assassinés. Au stade de football de Nova Kasaba, ils ont forcé les hommes à s’agenouiller, les mains attachées derrière le dos, par groupes de 500, puis leur ont ordonné de creuser de grands trous, avant de les aligner juste devant. Exécutés par balle, ils tombaient directement dans les tombes. Un bulldozer jetait alors de la terre dessus. Les derniers 400, ils les ont balancés vivants dans la fosse. Et tiraient sur ceux qui essayaient de s’échapper.

Les auteurs de cette enquête inédite ont récolté, des années durant, témoignages oraux et vidéos, en particulier provenant de la télévision néerlandaise ou d’agences d’information internationales. Car contrairement au général serbo-bosniaque Ratko Mladic, qui interdisait de garder des traces compromettantes, les fiers-à-bras grecs n’ont cessé de se prendre en photo ou en vidéo.

Sur de nombreux documents, on voit ces miliciens participer en compagnie des principaux dirigeants bosniens serbes, comme Radovan Karadzic ou Ratko Mladic, à des banquets pantagruéliques bénis par les autorités religieuses orthodoxes. Comme cette vidéo du 1er janvier 1996 pour fêter la chute de Srebrenica. Ou ces images insoutenables où l’on voit des enfants, des femmes ou des vieillards tués par balle ou à l’arme blanche, photos retrouvées chez un ancien combattant, connu pour faire du trafic d’anabolisants à partir de l’ex-Yougoslavie. Toujours libre, personne ne lui a demandé d’où provenaient ces archives. De même, aucun de ces ex-volontaires grecs n’a jamais été inquiété. Ils sont devenus, pour la plupart, des dirigeants locaux des sections d’Aube Dorée et candidats aux différentes élections.

Cette révélation a fait l’effet d’une bombe en Grèce et a été reprise par toute la presse, ce qui est une première face à un fort tabou. Car dans les années 90, durant la guerre en ex-Yougoslavie, Athènes a été un solide allié du régime de Milosevic.

La justice a dû en urgence rouvrir le dossier qu’elle avait classé sans suite depuis dix ans. Tout prouve que le sujet brûle encore les doigts et l’encre, puisqu’il a été décidé, hier, que le procès en cours de l’organisation criminelle présumée d’Aube Dorée se tiendrait à huis clos… sans enregistrement audio et visuel par les journalistes.

Effy Tselikas, Athènes


Ces Néerlandais qui restent hantés par le massacre

Aujourd’hui seront enfin enterrés au mémorial de Srebrenica les cercueils de 136 victimes du massacre de juillet 1995.

Vingt ans jour pour jour après la tuerie, ils iront rejoindre ceux des 6241 autres retrouvées puis inhumées au même endroit (sans oublier les 230 ensevelis dans divers cimetières).

Ce massacre, le pire en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, hante toujours les Casques bleus néerlandais du «Dutchbat» censé protéger l’enclave musulmane, où plus de 8000 personnes furent exécutées par des forces serbes. «Nous ne demandions pas mieux que de nous battre plus, mais l’ONU ne nous en a pas donné les moyens», s’emporte Ronald Wentink, qui était caporal. «On nous a abandonnés.» Agé de 21 ans et destiné à devenir officier, il a quitté l’armée, amer, après l’épisode sanglant. Population et Casques bleus «manquaient de tout», se souvient Edo Van den Berg, qui avait aussi 21 ans. De taille moyenne, costaud, il avait perdu 20 kg. Mais surtout, il ne décolère pas: «Je n’ai pas tiré un seul missile, le matériel ne fonctionnait plus à cause de l’humidité», raconte ce spécialiste des tirs antichars. Quant aux munitions, elles manquaient cruellement. «Je voulais rassurer les gens, je disais que tout irait bien, que l’ONU agirait. Mais c’était une vaine promesse et ça me ronge jusqu’à aujourd’hui.» Traumatisés, terrifiés, des réfugiés se suicident sous ses yeux.

Mais le massacre, les soldats n’en entendent parler qu’à leur évacuation, à la fin de juillet. Et c’est de retour aux Pays-Bas qu’ils en réalisent l’ampleur… en suivant les médias. A.A. avec AFP (TDG)

Créé: 10.07.2015, 21h25

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Le 6 avril 1992, des snipers tirent sur la foule suite à la dernière manifestation géante à Sarajevo. La guerre de Bosnie éclate. Les forces serbes de Bosnie, conduites par le tristement célèbre Ratko Mladic, prennent position sur les hauteurs de Sarajevo. Durant trois ans et demi, ce siège fait plus de 12?000 morts, en majorité des civils. (Image: EPA)

19 septembre 1992, le parlement de Sarajevo est en feu, symbole d’un peuple meurtri. La Bosnie-Herzégovine n’a toujours pas reçu d’aide. Le 12 avril 1993, l’OTAN déclenche l’opération «Deny Flight» pour faire respecter la zone d’exclusion aérienne décrétée par l’ONU. L’opération dure plus de deux ans et joue un rôle important pour mettre fin à la guerre. (Image: AFP/Keystone)

Le 4 février 1994, un obus tue 68?personnes dans un marché de Sarajevo. Le 9 février, un cessez-le-feu est déclaré et l’OTAN adresse un ultimatum aux forces serbes. Les atrocités de Srebrenica seront quand même perpétrées: plus de 8000?musulmans seront tués. (Image: Keystone)

21 novembre 1995. Près de Dayton, aux Etats-Unis, les présidents bosnien, Alija Izetbegovic, croate, Franjo Tudjman, et serbe, Slobodan Milosevic, signent un accord de paix pour la Bosnie-Herzégovine.
La guerre a fait au total 100?000 morts et plus de 2 millions de réfugiés. (Image: AFP)

L’affaire Oric

Les tensions actuelles entre la Serbie et la Bosnie ont des répercussions jusqu’en Suisse. Alors qu’il se rend à Genève pour la commémoration du massacre de Srebrenica, Naser Oric, ex-chef militaire bosniaque, est interpellé le 10 juin à la douane de Thônex-Vallard, sur la base d’une requête des autorités serbes l’accusant de crimes de guerre. Son arrestation est illégale, selon ses avocats, car basée sur une note caduque d’Interpol. Tollé dans son pays. Considéré comme un héros, cet homme a été blanchi en appel par le Tribunal pénal international. Naser Oric est finalement extradé le 26 juin… vers la Bosnie, qui a fait une demande à Berne pour pouvoir le juger. Cette requête d’extradition l’a emporté sur celle de la Serbie. S.R.

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