Un village d’igloos compose une terrasse d’hiver hors la loi au bord du Rhône

AménagementLe petit quai piétonnier qui part de la place Bel-Air se voit rehaussé d’une décoration en forme de loges VIP à l’incongruité surprenante. Récit in situ.

Huit tentes-igloos à l'emprise visuelle incontestable composent une terrasse d'hiver sur le quai piétonnier allant de la place Bel-Air à la place du Rhône.

Huit tentes-igloos à l'emprise visuelle incontestable composent une terrasse d'hiver sur le quai piétonnier allant de la place Bel-Air à la place du Rhône. Image: MAGALI GIRARDIN

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De la rive d'en face, la chose se regarde un peu comme une ponctuation lumineuse au bord du fleuve, bien dans l’esprit Geneva Lux, quand, à la nuit tombante, l’éclairage artistique l’emporte sur l’éclairage public. Les reflets dans l’eau ajoutent un effet supplémentaire, obtenu sans doubler la prise de courant. À cet endroit, le Rhône n’est qu’un bras domestiqué à la surface lisse.

Le lieu est un quai assez ingrat pour les locomotions douces. Son étroitesse le condamne à n’être que piétonnier. En l’empruntant, on rejoint à pied la place du Rhône en partant de la place Bel-Air. Et c’est là, en cheminant sur Bezançon-Hugues, ancien négociant et homme politique genevois, mort en 1532, à qui ce quai de maquette doit son nom, que l’on tombe sur la chose d’aujourd’hui.

Ambiance au coin du feu

Soit une terrasse d’hiver d’établissement public regardant le fleuve, composée de huit igloos transparents et plastifiés. Chacune de ces alcôves en forme de loge VIP est équipée d’un mobilier apéritif, mais suffisamment confortable pour y boire des verres en toute quiétude, dîner et fumer le cigare. Une chaufferette au sol assure l’ambiance «au coin du feu» que l’on retrouvera, avec de vraies flammes, dans les allées du marché de Noël aux Bastions.

La place laissée aux piétons est pour le moins limitée. Celle normalement réservée aux pêcheurs urbains est inexistante. (Photo: Magali Girardin)

Ces structures légères, semblables à celles qui poussent au bas des pistes de ski – offrant vin chaud et séance de fartage sans déchausser – sont installées à même le pavé. Lequel pavé n’a plus vu le soleil depuis deux ans, recouvert qu’il est par de la fausse herbe. Ce tapis à la tonte artificielle est le même en été. Il accueille des constructions également circulaires, des cloisons en osier qui rappellent le fauteuil Paon d’«Emmanuelle», ce film culte du cinéma français sorti – oui, c’est vieux - il y a quarante-cinq ans.

Tapis de sol interdit

En signalant ce détail - le tapis de sol, pas le fauteuil - on se souvient d’une littérature moins érotique, celle, municipale, du règlement sur les terrasses. Les revêtements y sont explicitement proscrits, sauf sur les podiums, afin de lutter contre le bruit, pour des questions de réduction sonore.

On se rappelle aussi qu’il existe un plan de site de la zone concernée, c’est-à-dire une charte de protection de la rade, ne faisant pas l’économie des considérations esthétiques lorsqu’il recommande, avant d’interdire, un mobilier valorisant pour les terrasses s’inscrivant dans cet écrin patrimonial.

Les structures plastifiées, posées sur de la fausse herbe, donnent un air Salon des arts ménagers à la rade, dans sa partie orientale. (Photo: Magali Girardin)

Nid de blessés

Là, pour le coup, l’inscription jure un peu. De jour, sous la pluie, les igloos font triste figure. Ils balancent entre campement de fortune, sas de décontamination et nid de blessés. De nuit, hormis les jolis reflets involontaires, les guirlandes de LED bicolores, mettant en lumière la clientèle, rapprochent davantage ce quai historique d’un stand des Automnales que d’une gravure d’époque.

Modernisation radicale. En coulisse, le débat réunit, par courriels interposés, les garants de l’harmonisation douce et les tenants de l’animation dans l’espace public, pour qui l’événementiel et la déco de plein air, qui fait le buzz sur les réseaux sociaux, favorisent une ville plus vivante, réveillent un hypercentre moribond, particulièrement en hiver.

Le fait est que cette terrasse est très photographiée. Par les touristes, les clients d’un soir, mais également par les confrères restaurateurs qui s’étonnent d’une telle inégalité de traitement. «Regardez la place laissée pour les piétons: elle est ridicule, lance l’un d’eux. N’est-on pas à la limite de l’occupation abusive du domaine public?»

«Virer tout ça!»

On renvoie la question aux services concernés. Au deuxième appel, on tombe sur un fonctionnaire aimable parlant sous le couvert de l’anonymat: «Il existe assez de règles édictées pour virer tout ça.» Oui, mais ça, justement, nous est vendu comme de l’éphémère et de l’amovible. «Certes, répond notre interlocuteur. Sauf que l’éphémère ici, c’est douze mois sur douze.»

Dans sa version customisée, le quai Bezancon-Hugues jouit en effet d’un traitement de faveur qui fait dire à certains professionnels de la restauration et du commerce de proximité que «nous ne sommes pas tous égaux» devant nos autorités de contrôle et de surveillance.

Police du feu et chicha

En voyant certains soirs la fumée envahir puis s’échapper de l’igloo à chicha, on songe un instant, c’est vrai, à la redoutable police du feu, mais aussi aux détecteurs automatiques du proche établissement bancaire. Ces derniers finiront par envoyer les pompiers en «grande alarme» sur cette banquise d’exception des bords du Rhône.

Créé: 29.11.2019, 16h14

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