Vie et mort des murailles de Genève

PatrimoineLes festivités de l’Escalade ont pour thème les fortifications. L’occasion de raconter leur histoire.

Ci-dessus, une aquarelle de 1610-1615 montre la cité avec sa ceinture fortifiée de bastions et ses trois portes.

Ci-dessus, une aquarelle de 1610-1615 montre la cité avec sa ceinture fortifiée de bastions et ses trois portes. Image: BIBLIOTECA AMBROSIANA/H. PUTSMAN

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Pour cette édition 2015 de l’Escalade, les fortifications sont à l’honneur. Elles ne sont rien de moins que le thème des festivités de ce week-end. De nombreuses visites guidées et conférences lèveront le voile sur la genèse de ces murailles, leur évolution et leurs vestiges qui trônent encore çà et là dans la cité. En guise d’avant-goût, ces géants de pierre se racontent par l’archéologie et l’histoire, pour une biographie non exhaustive.

Une enceinte dès le IIIe siècle

Pour trouver les premières traces de fortifications à Genève, il faut remonter loin: «Au IIIe siècle après J.-C.! indique Michelle Joguin Regelin, archéologue au Service cantonal d’archéologie. C’est alors une période troublée, l’Empire romain est miné par des crises internes et des menaces extérieures. Rome érige des murailles et les villes de l’Empire suivent son exemple. «Genua» ne fait pas exception et s’entoure d’une enceinte réduite qui englobe le haut de la colline Saint-Pierre. Nyon est partiellement détruite à cette époque, ses édifices sont démantelés et leurs blocs acheminés à Genève pour composer cette première enceinte fortifiée!» Une portion de ce mur est encore visible aujourd’hui, notamment au 11, rue de l’Hôtel-de-Ville.

Jusqu’au XIIIe siècle, la ville conserve ces mêmes fortifications, sans apporter de grandes modifications. Elle se contente d’occuper une surface d’environ 300 m sur 140 m, précise l’archéologue. «Mais au Moyen Age, la cité ne peut plus se contenter de cette superficie et s’agrandit au-delà de l’enceinte.»

Consolider contre les boulets

Dès le XVIe siècle, la Seigneurie de Genève se lance dans un gros chantier pour adapter les anciennes fortifications aux évolutions de l’artillerie. «On ne les démantèle pas, on les améliore, explique l’archéologue. Les murailles médiévales étaient construites tout en hauteur, pour contrer les tirs d’archers et d’arbalétriers, et éviter qu’on ne boute le feu par-delà les murs. Pour s’adapter à l’invention des canons et du boulet en fonte – qui remplace le projectile de pierre – on ajoute des bastions aux remparts moyenâgeux. Ce sont des fortifications plus basses et surtout plus solides car renforcées avec de la terre.» Ces nouveaux bastions ont un profil en pointe, «pour esquiver une partie des tirs et réduire les brèches».

Le hic, c’est que pour construire cette nouvelle ceinture bastionnée, il faut plus de place. Alors on rase les faubourgs avoisinants. «Les citoyens touchés par la décision sont évidemment mécontents, raconte Isabelle Brunier, historienne à l’Office du patrimoine et des sites. Il y a alors peu de logements dans cette zone, on y trouve plutôt des ateliers, des granges et des étuves. Les habitants qui opposeront le plus longtemps une résistance sont ceux de la Corraterie. Le quartier sera rasé en 1540.» L’historienne ajoute: «Les faubourgs comptent aussi plusieurs édifices religieux. Le fait que Genève soit en train de renier la religion facilitera la démolition des couvents.»

Boucher les portes de la cité

Quelques années plus tard, le Conseil décide de murer certaines portes de la ville pour concentrer les forces de garde sur les points de passage importants. Il n’en conserve que trois: Cornavin, Rive et Neuve. L’historienne rapporte: «Cette mesure fâche de nombreux habitants, notamment ceux du Bourg-de-Four qui bénéficiaient de deux portes, Saint-Antoine et Saint-Léger. Ils se retrouvent donc sans plus aucun accès direct de l’extérieur vers leur quartier et craignent des pertes économiques. Ils lancent même une pétition!»

En parallèle, on construit l’île Rousseau, appelée aussi l’île au lac. Isabelle Brunier explique que l’idée de départ consistait à relier cette pointe à l’Ile (ndlr: près de la place Bel-Air) pour créer un quartier sur l’eau, sur le même principe que la partie basse de la ville, établie sur une zone marécageuse, à savoir planter des pieux de chêne et remplir les espaces avec de la terre. «Pour l’anecdote, de tels pieux ont été découverts sous l’actuel magasin Globus (anciennes halles du XVIIe siècle).» Ce projet est finalement abandonné, «à cause de contraintes techniques. Le courant était trop fort.»

Des alertes mais peu d’actions

Entre 1589 et 1594, une guerre oppose Genève à la Savoie. Cette période de tensions n’entraîne toutefois pas d’efforts pour renforcer des fortifications. Il faut dire que la cité n’est pas directement menacée, le conflit se déroule plutôt en campagne. Une trêve est finalement décrétée. Mais à l’aube de 1602, la menace reprend. «On raconte que le duc de Savoie prévoit d’attaquer la ville, par plusieurs côtés», explique Isabelle Brunier. Malgré ces avertissements, le Conseil tarde à réagir. «On crie au loup depuis des années et la question du financement pèse dans la balance. On préfère donc repousser à plus tard la consolidation des défenses.» Ces travaux sont généralement financés par une partie des taxes sur les denrées alimentaires. «Pendant la guerre de 1589, les impôts sur le sel, le vin et la viande sont augmentés pour payer des interventions sur les fortifications. Au XVIIe siècle, on aura recours à des emprunts auprès des pays alliés. D’ailleurs un bastion sera baptisé «Hollande»!»

Le 15 novembre 1602, les autorités genevoises se décident enfin à prendre la menace au sérieux. «Elles alertent le roi de France et les alliés de Berne et de Zurich. Et prennent différentes mesures, dont vérifier l’artillerie et refaire les palissades.» Cependant, le côté sud de la ville, le long de la Corraterie, demeure mal fortifié et accessible. Et c’est justement là que le duc de Savoie lancera l’escalade des murailles la nuit du 11 décembre…

Des forteresses dans le cœur

Les troupes du duc se jouent des fortifications grâce à un ingénieux système d’échelles (lire ci-contre) et pénètrent dans la cité. Avec l’issue que l’on connaît. Pour Claude Bonard, historien, ce n’est pas seulement le système défensif qui a permis de repousser l’ennemi. «D’autres facteurs ont joué, comme la force morale qui a animé les défenseurs de la cité et qui a «forgé les âmes». La victoire genevoise représente le triomphe de l’éthique sur la violence punitive du duc.» Il précise: «Les troupes des Savoyards, composées de mercenaires napolitains et espagnols, sont motivées essentiellement par la solde et la perspective de pillage. Elles se retrouvent face à des Genevois qui défendent leur foi et leur liberté. Si la cité a été aussi bien défendue, c’est grâce à la conviction du peuple!»

L’historien conclut en citant Jean-Jacques Rousseau: «Bâtissez des forteresses dans vos cœurs, car les forteresses de pierre peuvent être détruites.» La démolition des fortifications sera votée en 1849.


Exposés et balades

La conférence «Genève et ses fortifications, l’apport de l’archéologie» aura lieu à l’Auditoire Calvin samedi à 14 h, suivie par une conférence sur «L’Escalade: facteurs humains, éthiques et moraux».

Une troisième conférence, sur les échelles qui permirent aux Savoyards de franchir les murailles de Genève, sera organisée au Musée d’art et d’histoire, à la salle des Armures, samedi et dimanche à 13 h. Trois tronçons de ces fameuses échelles y seront présentés. De nombreuses expositions et visites guidées sont par ailleurs organisées. Le programme complet sur: www.compagniede1602.ch. (TDG)

Créé: 10.12.2015, 19h28

Les Savoyards escaladent les murailles de la Corraterie grâce à leurs échelles. Un jésuite écossais, le Père Alexandre, distribue des formules magiques pour les préserver de la mort. (Image: BIBLIOTECA AMBROSIANA/H. PUTSMAN)

D’ingénieuses «eschelles»

Elles méritent un coup de projecteur car sans elles, les Savoyards seraient restés coincés au pied des murailles: les échelles! Leur ingéniosité a marqué l’esprit des Genevois après l’attaque. «De nombreux témoignages écrits peu après les faits décrivent, de façon parfois très détaillée, les particularités de ces «eschelles», atteste Corinne Borel, spécialiste en armures et armes anciennes au Musée d’art et d’histoire.
Leurs caractéristiques: «Elles sont faites de plusieurs tronçons démontables et emboîtables, ce qui permet d’avoir un dispositif léger, facile à transporter et rapide à mettre en place. C’était une solution idéale.» La partie inférieure se termine par des pointes en fer qui, une fois plantées dans les sol, permettent de stabiliser le tout. «D’autre part, les tronçons supérieurs sont dotés au sommet de deux roulettes cerclées de tissu, ce qui permet de faire coulisser l’échelle sans bruit et d’escalader la muraille en toute discrétion.» Vraisemblablement fabriquées à Turin dans le plus grand secret, ces fameuses échelles ont été construites «à partir de mesures prises directement sur place, et à plusieurs reprises», raconte la spécialiste. Même avec ces données précises, les Savoyards ont préféré voir large: «Ils ont fait fabriquer huit échelles de huit tronçons chacune, mais ils n’en ont utilisé finalement que trois, composées de cinq éléments chacune. La longueur totale, de près de 7?mètres, était amplement suffisante pour franchir la courtine de la Corraterie, haute d’environ 6,50?mètres!»

Au lendemain de l’attaque, les Genevois ont recueilli ces étranges échelles et les ont exposées en trophée avec les autres pièces arrachées à l’ennemi. Les troupes les réutiliseront même quelques mois plus tard lorsqu’elles tenteront – avec tout autant d’insuccès que les Savoyards à Genève – de s’emparer du château près du pont d’Etrembières… Une partie de ces échelles est aujourd’hui exposée au Musée d’art et d’histoire.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La révolte des gilets jaunes
Plus...