Le vidéoclub, espèce disparue en Suisse

EnquêteLe Cinoche, dernier vidéoclub du pays, a mis la clé sous la porte le 1er juillet. Retour sur l’histoire de cette enseigne qui n’a pas survécu à l’offre numérique.

Pierre-Alain Beretta. Le propriétaire du Cinoche, ici en 2014, proposait aux clients plus de 32 000 références.

Pierre-Alain Beretta. Le propriétaire du Cinoche, ici en 2014, proposait aux clients plus de 32 000 références. Image: Olivier Vogelsang

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Une étape supplémentaire dans la marche de la dématérialisation des supports a été franchie en ce début d’été. Le vidéoclub obtient désormais le statut d’enseigne disparue en Suisse, rejoignant ainsi les bureaux de télégraphie, les boutonneries ou autres plumasseries.

Le Cinoche, fondé par Pierre-Alain Beretta en 1984, était le dernier représentant helvète du genre, avant de récemment mettre la clé sous la porte pour cause de manque de rentabilité. Son ex-propriétaire témoigne: «J’ai commencé à mettre en location des VHS que je louais moi-même aux distributeurs avant le passage au DVD, au Blu-ray ou à la 4K. Entre-temps sont arrivés la VoD («video on demand», comme la proposent actuellement Swisscom, UPC ou Salt) et le «tout gratuit» distribué sur la Toile.» Des alternatives, certes, qui n’auront jamais le charme ineffable de la recherche d’une pépite filmographique, guidée par les conseils inestimables d’un expert.

Les lacunes du droit suisse

Alors qu’on comptait une soixantaine de vidéoclubs à Genève au début du millénaire, le chiffre a constamment chuté, jusqu’à atteindre six arcades en 2015. Acculées par les nouveaux services de location, certaines enseignes avaient choisi des services inédits: DVDmania.ch, entreprise cofondée par Antonio Hodgers, proposait de livrer les films aux clients directement par scooter, comme le ferait une pizzeria ou Uber Eats.

Dernier commerce du genre en 2017, Le Cinoche avait provisoirement pu compter sur l’appui de l’EPI (Établissements publics pour l’intégration) pour un baroud d’honneur. La VoD et le téléchargement ont-ils eu raison du Cinoche? «Sans aucun contrôle, ni législation, on peut voler qui on veut. Il y a des lacunes dans le droit suisse. Le téléchargement légal, s’il donne bonne conscience au consommateur, engendre les mêmes problèmes. Les sociétés de téléchargement et de VoD ont ouvert une brèche dans la distribution du cinéma. Elles ont fait mourir les vidéoclubs.» Sauf que pour Pierre-Alain Beretta, l’avenir de ces mêmes sociétés semble lui aussi compromis: «À quoi bon donner son catalogue à quelqu’un d’autre si on peut distribuer soi-même ses films?» C’est en effet ce que commencent à proposer les majors de la production de cinéma, à l’image de Warner avec sa plateforme HBO Max ou Disney avec Disney+. «Paramount, Universal ou Fox vont suivre ce même processus. Les services de location en ligne en Suisse sont donc appelés eux aussi à disparaître.»

Les sociétés de téléchargement et de VoD ont ouvert une brèche dans la distribution du cinéma. Elles ont fait mourir les vidéoclubs

Pierre-Alain Beretta, Ancien propriétaire du Cinoche

Le sort du Cinoche amène à se questionner sur l’aspect matériel ou physique des supports. «La plupart de mes clients venaient pour leur rapport à l’objet. Le côté tactile de la chose est super important», relève Pierre-Alain Beretta. Il constate: «Actuellement, on peut acheter des films en téléchargement. Mais que se passera-t-il quand les distributeurs perdront leur catalogue? Le support physique reste, pas le digital.» En plus d’un prix qui demeure toujours aussi élevé, le dématérialisé soulève certains problèmes liés à l’écologie. Les films téléchargés génèrent une empreinte carbone non négligeable, équivalente ou supérieure au traditionnel DVD dans sa boîte plastique. «Les films font trois fois le tour de la planète dans des serveurs avant d’être téléchargés.»

Un futur café cinéphile?

Mais quid du contenu des films? Les fréquents changements de support de l’industrie ont-ils été jusqu’à influencer les choix artistiques des différents acteurs du monde du cinéma? «Personnellement, je vois de plus en plus de productions, et de moins en moins de qualité. En une année, on voit quatre ou cinq films avec le même scénario», nous répond ce passionné du septième art. Le Cinoche n’avait pas à se soucier de problèmes semblables, avec ses quelque 32 000 références, classiques comme très pointues, qui expliquent en grande partie la longévité du magasin. «Les films et séries attiraient tous les gens de la région. Le Cinoche était devenu un véritable lieu culturel et social. Certaines personnes en situation de handicap n’arrivent pas à regarder des productions autrement qu’avec des DVD; louer des films en ligne ou les regarder en streaming leur est totalement inconnu. Le vidéoclub était leur seul accès au média.»

À l’heure du bilan, les horizons se voilent d’incertitude. L’avenir professionnel du gérant est encore indéterminé: Pierre-Alain Beretta a occupé le poste de grand artificier de Genève pendant de nombreuses années et continuera certainement à exercer périodiquement sa passion. Et les 32 000 films? «Mon collaborateur pense racheter le stock afin d’ouvrir un café cinéphile à Genève. Mais rien n’est encore décidé.»

Créé: 16.07.2019, 06h54

DVD: un support seul contre tous

«DVD: cela vaut-il la peine d’investir?» interrogeait Isabelle Moncada dans l’émission «À Bon Entendeur», en 2000. Trois ans après l’entrée du nouveau support sur le marché suisse, la question méritait d’être posée. Le Digital Versatile Disc remplaçait le format VHS et convainquait par sa qualité nettement supérieure, son aspect pratique ainsi que ses atouts et atours technologiques alléchants. Sauf qu’aujourd’hui, son industrie périclite: les rayons dédiés rétrécissent ou disparaissent et les consommateurs se tournent toujours plus vers le dématérialisé. Serait-ce pour autant la fin du médium artistique? Peut-être l’exemple du vinyle, que l’on croyait condamné avec l’arrivée du CD, devrait adoucir nos envies de conclusions hâtives. Plus encore, le secteur de l’horlogerie a su prouver au monde la prééminence commerciale du tangible sur le numérique.

«Le DVD est toujours très populaire, il a encore sa petite chance», nous dit Pierre-Alain Beretta. Souvenons-nous qu’au temps des montres digitales Casio, plus d’un avait crié à la perte de la montre traditionnelle… Quoique, gardons tout de même à l’esprit le parcours du LaserDisc. Le quoi? Totalement oublié, en effet.
Si la location de DVD semble bel et bien condamnée à une disparition totale, tel n’est pas le cas du support lui-même. Il est vrai qu’à y regarder de plus près, la vie du DVD prend parfois les allures des scénarios de productions hollywoodiennes qu’il est censé contenir.

Confronté à son ennemi de toujours, le téléchargement légal ou non, le DVD a ensuite dû lutter contre les affres de la vidéo à la commande. Puis contre ce qui s’avérera être son plus grand adversaire, le streaming et les plateformes de diffusion telles que le géant Netflix. Notons que ce dernier avait commencé par la location de DVD en 1997.

R.D.

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