À Vernier, une trentaine de citernes sont en sursis

HydrocarburesL’État de Genève ne renouvelle pas le droit de superficie d’un des exploitants des cuves situées le long de la route de Vernier. C’est le début d’un très long processus.

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Depuis les locaux du parc d’affaires de Blandonnet, la vue est imprenable sur cette trentaine de cuves remplies d’hydrocarbures. L’ensemble de la zone est d’ailleurs parsemé, depuis des lustres, de citernes. Près de 120. Et, à l’horizon 2021, les 2500 futurs habitants du quartier de l’Étang vivront aussi dans cet environnement peu ragoûtant.


Lire aussi l'éditorial: Faut-il raser les citernes de Vernier?


Cette zone est sensible. Les cuves sont parquées dans six gros dépôts. La seule grande parcelle où l’État peut plus rapidement agir, c’est celle qui est située entre les immeubles de bureaux de Blandonnet, l’autoroute, la route de Vernier et Ikea. Dans les jours qui viennent, le gérant de la trentaine de cuves qui y sont installées, la Sasma (Société anonyme de stockage et de manutention de produits pétroliers), recevra une lettre de l’État de Genève lui signifiant que son droit de superficie ne sera pas renouvelé. Le gouvernement genevois aurait aussi demandé au Conseil fédéral, et plus précisément à la cheffe du Département fédéral en charge de l’énergie, Doris Leuthard, de l’appuyer dans une démarche plus large visant à réfléchir comment exploiter au mieux ces réserves de carburant. La Commune de Vernier pousse aussi à la roue.

Moins de mazout pour se chauffer

La date est encore lointaine: 2032. Mais si cet exploitant devait se redéployer ailleurs, il faut bien compter une quinzaine d’années pour imaginer une solution de rechange. La Sasma n’a pas répondu à nos questions. Comme les autres pétroliers, elle devra cependant s’adapter à des conditions du marché qui évoluent. Chaque année, les Genevois comme les Suisses consomment moins de mazout pour se chauffer, et un peu moins d’essence pour rouler en automobile. Selon la Statistique globale suisse de l’énergie, la part des combustibles pétroliers – essentiellement mazout de chauffage – par rapport à la consommation finale est passée de 24,4% en 2006 à 15,1% en 2017. Presque 10% de moins en une grosse dizaine d’années! Le gaz naturel, lui, gagne en importance, tout comme les énergies alternatives. Dans le domaine des carburants, la part de l’essence a chuté de 16,9% à 11,7%. Mais le kérosène qui abreuve les avions est de plus en plus demandé: sa part par rapport à la consommation totale est passée de 6% à presque 9%.

D'importance nationale

Bien malin qui peut prévoir, dans ce contexte plutôt mouvant, quels seront les besoins énergétiques de la région. Ainsi que ceux de la Suisse, puisque les citernes de Vernier entrent dans le cadre de l’arsenal lié à l’approvisionnement du pays. La situation stratégique de ces citernes est qualifiée d’importance nationale par l’Office fédéral de l’approvisionnement économique, relève Bruno Mercier, directeur de la Société genevoise des pétroles, qui exploite une trentaine d’autres cuves dans cette région.

Les compagnies pétrolières doivent donc constituer des stocks. Mais ces réserves ne pourraient-elles pas être réduites? Selon Jürg Hornisberger, manager chez Tamoil SA (qui exploite le dépôt de 16 citernes situées en face du quartier de l’Étang), elles doivent être de quatre mois et demi pour l’huile de chauffage et de trois mois pour le kérosène acheminé à l’aéroport via un pipeline souterrain. Selon Thomas Uriot, directeur de la Sappro (Société du pipeline à produits pétroliers du territoire genevois), l’aéroport absorbe bon an mal an la moitié du pétrole transitant par Vernier.

Approvisionner Cointrin, l’enjeu est donc là. À tel point que, chez Tamoil, on songe à remplacer l’huile de chauffage par le kérosène. Et Jürg Hornisberger assure au passage que ses citernes «sont en temps normal toujours pleines», tordant le cou à une rumeur disant que certaines cuves seraient plus ou moins vides… «Le taux de remplissage de nos citernes oscille entre 85 et 90%, sachant que pour des raisons de sécurité, on ne remplit pas plus de 95%», ajoute Bruno Mercier.

La Suisse aime stocker. Elle craint les grèves en France ou en Italie, ou encore un couac d’approvisionnement depuis l’Allemagne, principal fournisseur. Or, le bas niveau du Rhin renchérit parfois de manière importante les prix: les barges ne peuvent pas transporter autant d’hydrocarbures si le fleuve perd en profondeur. En cas de pénurie, Genève pourrait alors secourir la Suisse alémanique en chargeant des trains depuis Vernier.

En attendant que ce dossier se dénoue, les milliers de futurs habitants du quartier de l’Étang sont condamnés à vivre au milieu de ce paysage. Pendant au moins dix ans. Et après? Si ces cuves géantes devaient être démantelées, par quoi seraient-elles remplacées? La visibilité est pour l’heure aussi obscure qu’une nappe de pétrole.

Six acteurs déploient leurs activités sur cette zone Créée en 1967 et opérationnelle depuis 1972, la Sappro (Société du pipeline à produits pétroliers du territoire genevois) gère le pipeline provenant de France. Douze kilomètres séparent Saint-Julien de Vernier, ce gros tuyau traversant en sous-sol 200 parcelles sur les communes de Perly-Certoux, Bernex et Vernier. La Sappro fonctionne avec un budget de 3 millions de francs et occupe 9 collaborateurs. Cette société appartient à 11 entreprises pétrolières.

La moitié des hydrocarbures qui transitent à Vernier alimente les avions de Cointrin, via un pipe-line géré par la société Saraco SA. Le groupe BP est propriétaire de deux dépôts de stockage regroupant 35 cuves. La Sogep (Société genevoise des pétroles) exploite 32 citernes réparties sur deux sites. Elle appartient au géant azéri Socar et à la société Varo, proche du négociant genevois Vitol, l’un des principaux groupes privés mondiaux. La Sasma possède les 30 cuves situées sur le terrain de l’État de Genève. Elle appartient à trois actionnaires: Tamoil, CICA et Air Total. Avec BP, elle a confié la distribution de ses produits à la société Petrostock SA.

Enfin, en plus de sa qualité de distributeur, Tamoil SA, en mains libyennes, est propriétaire du site qui fait face au futur quartier de l’Étang, où se trouvent 16 citernes (dépôt Stockor). Au total, 113 cuves sont réparties dans ces six dépôts. Une poignée de citernes, certaines en réfection, existent encore dans cette région.

(TDG)

Créé: 26.09.2018, 17h55

Cuves géantes. En attendant que le dossier se dénoue, les milliers de futurs habitants du quartier de l’Étang sont condamnés à vivre au milieu de ce paysage. (Image: Lucien Fortunati)

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