L'Université et l'IHEID se réconcilient. Santé!

Enseignement supérieurYves Flückiger et Philippe Burrin veulent mieux défendre la place universitaire genevoise. Ils ont imaginé un projet phare autour de la santé globale.

L’historien Philippe Burrin (à g.), directeur de l’IHEID, rend hommage «au pragmatisme et à la vision» de l’économiste Yves Flückiger. Le recteur de l’Université de Genève a accepté l’autonomie de l’Institut.

L’historien Philippe Burrin (à g.), directeur de l’IHEID, rend hommage «au pragmatisme et à la vision» de l’économiste Yves Flückiger. Le recteur de l’Université de Genève a accepté l’autonomie de l’Institut. Image: Olivier Vogelsang

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Après des années de tension, l’apaisement. L’Université de Genève (UNIGE) et l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) ne se regardent plus en chiens de faïence. L’économiste Yves Flückiger, recteur de l’UNIGE, et l’historien Philippe Burrin, directeur de l’IHEID, affichent désormais leur bonne entente. Le premier a pris acte de la distance prise par l’Institut. Et le second rend hommage à l’alma mater. Ensemble, ils formulent des projets communs et entendent défendre, en partenaires, la place universitaire genevoise.

Vous annoncez une réconciliation après des années de relations difficiles. Quel était le problème, au fond?

Yves Flückiger (Y.F.) Réconciliation, le mot est un peu fort! Il n’y a jamais eu de conflit, mais seulement des situations de désaccord bien normales dans une période de transition où nos institutions ont été amenées à évoluer de façon significative!

Philippe Burrin (Ph.B.) La situation s’est apaisée, après une période de tensions explicables. Nous sommes deux institutions de taille différente, qui ont une relation historique depuis que le recteur de l’Université de Genève William Rappard a créé l’Institut en 1927. Depuis cette époque, un lien est resté: une sorte de tutelle, bienveillante, mais une tutelle quand même, de l’Université envers HEI et l’IUED (ndlr: l’Institut des hautes études internationales et l’Institut universitaire d’études du développement). Cette relation de tutelle a été progressivement défaite par la volonté des autorités publiques.

C’est le tournant de 2006?

Ph.B. Oui. En 2006, Berne et Genève décident de fusionner l’IUED et HEI, de créer un nouvel institut et de le renforcer en lui donnant davantage d’autonomie et de moyens financiers. Dans les années qui ont suivi, les inquiétudes de l’Université étaient parfaitement ordinaires. Les personnalités ont joué un rôle. La transition est un art difficile; soit on décide d’accompagner le mouvement, soit on y résiste.

A l’époque, l’UNIGE a-t-elle pensé qu’elle se trouvait face à un concurrent?

Y.F. C’est l’avenir qui m’intéresse: renforcer la place universitaire genevoise et mettre en avant nos complémentarités. Mais à l’époque, oui, il y avait des points d’achoppement, qui peuvent paraître banals. Les étudiants de l’IHEID devaient s’immatriculer chez nous, ce qui était mal ressenti par l’Institut. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous avons signé une nouvelle convention qui règle nos relations. Il y avait aussi le problème que l’IHEID n’avait pas de place au sein de la conférence des hautes écoles suisses, Swissuniversities. Je suis intervenu pour y remédier. Je sens que la présence de l’Institut est importante, en particulier dans la définition de nos relations avec l’Europe (lire ci-contre).

Ph.B. Je rends hommage au pragmatisme et à la vision du nouveau recteur. Cette transition que je mentionnais est désormais faite.

Y.F. Le terme de pragmatisme me convient bien.

Tout cela n’est pas allé de soi. Alors que l’IHEID affirmait son indépendance, l’UNIGE créait le Global Studies Institute (GSI). Ces petites batailles étaient-elles obligatoires?

Y.F. Le GSI n’a jamais été mis en place pour contrer l’IHEID. Nous avions un bachelor en relations internationales (BARI) soutenu par trois facultés. L’abriter dans un seul institut était rationnel et permettait de lui donner une identité. Mais créer un institut pour le seul BARI était délicat. Il fallait offrir des débouchés aux étudiants. Nous avions une formation en études européennes. Elle a naturellement pris sa place au sein du GSI, qui s’est développé dans les études régionales: l’Asie, la Russie et l’Europe médiane, le Moyen-Orient et désormais l’Afrique. Dès le début, nous visions la complémentarité avec l’IHEID.

Ph.B. Nous n’avons pas perçu le GSI comme un empiétement. Nous nous réjouissons que l’UNIGE soit la plus internationale des universités suisses et saluons le fait qu’elle ait toujours inséré une dimension internationale dans ses programmes d’études en sciences sociales. C’est une excellente chose pour ses étudiants et un grand avantage pour tout le monde. Il n’y a aucunement une délimitation «national-international», il y a simplement une focalisation de l’Institut sur l’international.

Vous n’étiez tout de même pas ravi…

Ph.B. Notre seule interrogation portait sur le périmètre du GSI. Lorsque nous avons compris qu’il visait les études régionales – un terrain qui n’est pas le nôtre – nous avons pu collaborer. Encore une fois, notre préoccupation n’est pas que l’Université s’intéresse à l’international, nous n’en avons pas le monopole. Ce que nous voulons, c’est que la Genève internationale prospère, qu’elle soit contente de rester à Genève. Pendant toutes ces années de tensions entre le rectorat et ma direction, les relations entre les universitaires des deux maisons se renforçaient. Je n’ai jamais douté de l’excellence de l’UNIGE ni du fait qu’elle était notre partenaire privilégié. J’ai toujours eu du respect et de l’estime pour Jean-Dominique Vassalli (ndlr: le recteur précédent).

L’UNIGE s’est-elle sentie amputée du budget alloué à l’IHEID?

Y.F. Non. Nos règles de financement sont différentes. Ce qui est donné à l’un n’est pas enlevé à l’autre. L’IHEID reçoit une subvention fédérale forfaitaire, en plus de la subvention cantonale.

Ph.B. Il n’y avait pas d’enjeu financier ici. Mais il y en aurait eu un, dans l’autre sens, si l’Institut avait été absorbé par l’UNIGE. Une bonne moitié des 18 millions que l’Institut reçoit de la Confédération aurait été perdue. Il aurait fallu licencier des professeurs ou l’Etat de Genève aurait dû compenser la différence.

Vous célébrez donc un divorce réussi, et Genève compte désormais deux institutions universitaires qui acceptent leurs différences.

Ph.B. Ce n’est pas un divorce car nous avons toujours été distincts. Cette différence se lit dans nos profils: l’Université assure un mandat de service public auprès d’un public largement régional et national. Tandis que nous, institution sans bachelor, nous concentrons sur les études postgraduées à vocation internationale. Nous sommes sélectifs car si nous admettions tous les titulaires de bachelor suisse, nous ne serions plus un établissement international. Par ailleurs, en tant que fondation de droit privé, nous pouvons attirer plus facilement des fonds privés et allouer des bourses à nos étudiants. Cela dit, la communauté de valeurs et d’intérêts l’emporte sur toutes les différences.

Vous êtes désormais bons amis. Concrètement, qu’est-ce-qui va changer?

Y.F. Lorsque des postes sont ouverts, nous nous informons réciproquement. Nous faisons en sorte que nos professeurs puissent siéger dans les commissions de recrutement.

Ph.B. Il y a des choses que nous faisons ensemble depuis un certain nombre d’années. Nous avons trois centres conjoints actifs dans la formation continue qui continuent de bien se développer dans le règlement des différends, le droit humanitaire et l’action humanitaire. Désormais, nous avons le projet de développer la coopération autour de la santé globale (lire ci-dessous). Au-delà, nous avons un intérêt stratégique réciproque à augmenter l’interdisciplinarité.


«Nous serons plus forts ensemble»

L’UNIGE et l’IHEID unissent leurs forces dans le domaine de la santé. Au-delà, ils désirent défendre, ensemble, des valeurs universitaires et humanistes.

Vous créez un double master en santé globale. De quoi s’agit-il?

Ph.B. Dès la rentrée 2017, nous proposerons aux étudiants d’obtenir deux maîtrises en trois ans plutôt qu’en quatre: l’une en santé globale (à l’UNIGE) et l’autre en études du développement ou en affaires internationales (à l’IHEID). Nous réunissons nos forces, alors que selon tous les rankings, la Faculté de médecine de Genève est l’une des meilleures du monde.

Quels seront les débouchés?

Y.F. Prenez le sida, Ebola ou Zika. Quelle politique de prévention établir, comment réagir dans une situation de crise? Nous formerons des spécialistes en politique de la santé, qui pourront travailler dans des agences de santé nationales et internationales.

Pourquoi avoir choisi la santé?

Y.F. Avec la présence de l’OMS, de toute une série d’ONG et du Campus Biotech, nous avons les moyens de densifier notre apport à la Genève internationale. Sur le thème de la santé, Genève peut s’affirmer stratégiquement dans un domaine porteur. La médecine personnalisée ne va pas cesser de se développer, soulevant une série de questions éthiques, légales, économiques qu’il faudra analyser.

L’OMS sera-t-elle partenaire? Cliente? On peine à voir les liens concrets entre les universités et les organisations internationales (OI).

Ph.B. L’UNIGE et l'IHEID ont créé le réseau SNIS (Swiss Network for International Studies) qui alloue de l’argent à des projets de recherche conduits par des universitaires suisses qui travaillent avec des OI. C’est une incitation pour les chercheurs à répondre à des défis pratiques.

Y.F. Par ailleurs, les OI sont des partenaires importants de nos institutions. Leurs membres enseignent chez nous. Et les OI recherchent et utilisent nos prestations. A la demande de l’OMS, nous avons ainsi construit un MOOC (ndlr: Massive Open Online Course, cours gratuit sur Internet) sur Ebola en français. Nous avons fait la même chose pour Zika.

Genève peut-elle devenir le centre d’une Health Valley, une vallée de la santé sur le modèle de la Silicon Valley?

Y.F. J’en suis convaincu. Avec les HUG, le CHUV, l’UNIGE, l’UNIL, l’EPFL et l’IHEID, nous avons une densité extraordinaire de compétences et toutes les forces pour porter cette ambition. Au Campus Biotech, les recherches en génomique se développent. A l’Université, une série de formations s’orientent de plus en plus vers l’innovation. A l’avenir, il y aura davantage de relations avec les start-up, de transition entre recherche fondamentale et création d’emplois.

Comptez-vous vous rapprocher sur d’autres thématiques?

Ph.B. Pour l’instant non. Ce profilage va nous occuper un moment et devrait nous valoir de substantielles retombées, car il s’agit d’un projet beaucoup plus complet que le seul lancement du double master. Il s’agit d’un levier qui, utilisé stratégiquement, peut créer un effet bien plus grand. La Health Valley se renforcera dans les prochaines décennies si les compétences se densifient dans les universités, les OI et le secteur privé. On peut imaginer une myriade de petites sociétés exploitant des situations de niche. Nous ne sommes pas là pour les créer, mais pour renforcer le milieu qui permet ce développement.

Finalement, vous découvrez vos complémentarités.

Ph.B. En délimitant plus clairement ce que fait chacun, on élimine une série de problèmes et la complémentarité apparaît plus clairement.

Y.F. C’est une question d’efficience. Nous recevons tous deux des subventions cantonales. Les autorités doivent être sûres qu’il n’y a pas de duplication ou de mauvaise allocation des ressources. Jusqu’à présent, nous n’avons pas eu la meilleure manière de communiquer. A présent, j’espère que les politiques seront convaincus que nous avançons ensemble.

A deux, serez-vous plus forts pour faire entendre les intérêts genevois à Berne?

Y.F. Oui. Genève peut compter sur deux institutions universitaires pour faire entendre sa voix à Berne.

Ph.B. Je rends de nouveau hommage à la vision du recteur et à sa volonté que Genève occupe une place forte au niveau national. Il est important que les institutions universitaires fassent entendre leur voix. Il est essentiel qu’elles défendent leurs valeurs et leurs intérêts communs.

Quelles valeurs, quels intérêts?

Ph.B. Des valeurs universitaires d’abord: la liberté de la recherche, l’esprit critique. Des valeurs d’accueil ensuite – à l’heure où l’autoritarisme a de nouveau du vent dans les voiles, en Russie, en Chine et ailleurs, et alors que la xénophobie et le populisme augmentent. Nous ne voulons pas nous associer à ceux qui pensent que les réfugiés ont leur place derrière des barbelés. A l’instar de l’Université, qui a accueilli 30 réfugiés en auditeurs libres, nous avons invité 20 réfugiés syriens à suivre des cours de français gratuits. Nous tenons également à défendre les intérêts de l’industrie du savoir. Nous voulons maintenir des liens forts avec l’Europe. C’est dans notre intérêt, pas seulement en termes financiers, mais en termes de valeurs et d’efficacité. Lorsque l’on se trouve en concurrence avec 550 millions de personnes et que l’on remporte un projet, ce dernier a une tout autre qualité que s’il s’est choisi dans un réservoir de 8 millions de personnes. Aujourd’hui, le fait que la Suisse soit très forte à Bruxelles stimule la créativité et renforce la qualité de nos universités.

(TDG)

Créé: 04.10.2016, 19h49

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Des profils différents et complémentaires

Polyvalente, l’UNIGE abrite neuf facultés et accueille 16?400 étudiants, du bachelor au doctorat. Dans son budget de 740 millions de francs, 340 millions sont alloués par le Canton et 176 par la Confédération. Les fonds extérieurs s’élèvent à 232 millions. Le Fonds national suisse verse 86,6 millions, les programmes européens 23,7 millions et 122 millions proviennent d’autres fonds.

Spécialisé dans l’enseignement post-gradué, l’IHEID accueille 850 étudiants de master et de doctorat et gère un budget de 86 millions de francs. La subvention fédérale atteint 18 millions, la subvention cantonale 14 millions. En ajoutant l’argent de l’accord universitaire intercantonal, l’apport d’argent public est de 33 millions.

Par étudiant, l’Institut touche une subvention plus élevée que l’Université, mais la part d’argent public dans le budget total est plus basse à l’IHEID (40%) qu’à l’Université de Genève (70%).


Aujourd’hui, les deux institutions parient sur la complémentarité. En s’engageant dans la santé globale, elles pensent avoir une force de frappe qui renforcera la région lémanique comme pôle de santé globale.

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