La Chine met en orbite l’Université de Genève

Aérospatial Polar, le détecteur d’astroparticules élaboré par l’alma mater genevoise est à bord du laboratoire spatial Tiangong 2.

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Elle a quitté la Terre à 22 h 04 heure chinoise (16 h 04 heure de Genève) à bord du laboratoire spatial Tiangong 2. Elle, c’est une petite boîte noire en aluminium, nommée Polar, et élaborée en grande partie par l’Université de Genève.

«Il s’agit d’une première mondiale car jusqu’ici, aucun projet non chinois n’a réussi à prendre part au programme spatial militaire habité de l’Empire du Milieu», se réjouit l’astrophysicien à la base du projet Nicolas Produit, qui avait fait le déplacement en Mongolie-Intérieure pour l’occasion.

Le mystère des sursauts gamma

Cet instrument, issu de dix années de travail et d’une collaboration avec l’Institut Paul Scherrer, l’Institut of High Energy Physics de Pékin et le Narodowe Centrum Badan Jadrowych de Pologne, a pour objectif de mesurer la polarisation des sursauts gamma. C’est-à-dire? «Les sursauts gamma sont des éléments qui proviennent de galaxies lointaines. Il s’agit d’une explosion de lumière très intense, puissante et rapide, de quelques secondes. Polar va nous aider à en découvrir la source», explique Martin Pohl, professeur au Département de physique nucléaire et corpusculaire de la Faculté des sciences de l’Université de Genève et l’un des concepteurs de Polar. Selon les spécialistes, ces sursauts gamma, perçus environ une fois par jour, pourraient être le résultat d’explosions d’étoiles hypermassives.

Exclus du pas de tir!

Pour l’équipe de scientifiques qui œuvre depuis dix années sur ce projet, l’événement était donc de taille. Néanmoins, seuls trois d’entre eux – deux astrophysiciens de l’Université de Genève (Nicolas Produit et son collègue Merlin Kole), accompagnés du chercheur polonais Dominique Rybka – ont réussi à être accrédités pour le lancement. «Il s’agit d’un projet militaire. Tout est donc top secret et compliqué, indique Nicolas Produit. En juillet déjà nous étions venus pour installer Polar sur la station, mais nous n’avions pas pu approcher. Les Chinois se sont chargés de le boulonner et nous ont fait parvenir des photos en nous indiquant que tout fonctionnait. La zone est en effet placée sous haute surveillance.»

A tel point qu’après avoir pris deux avions depuis Pékin et roulé quatre heures au milieu du désert de Gobi, les trois chercheurs, censés assister au lancement de la fusée depuis une zone située à 1,5 kilomètre du pas de tir, se sont finalement vu interdire l’accès à la base aéronautique hier soir! La raison de ce changement? «Hier après-midi, nous avons eu le malheur de nous promener dans un quartier de la ville voisine, nous confiait hier soir Nicolas Produit. Seulement nous n’étions pas censés être là en raison de l’arrivée d’un ministre sur place. Notre présence a donc suscité un tollé! Notre guide chinois, qui était censé être au courant des événements, s’est fait remonter les bretelles. Et de notre côté, nous avons été interdits de sortie et nous avons dû assister au lancement depuis le toit de l’hôtel!» Afin de protester contre ce traitement, le scientifique genevois, fâché, prévoyait hier soir de boycotter une partie du gala donné dans la soirée par le gouvernement chinois.

Passé ce mécontentement, l’astrophysicien ne regrette pas d’avoir fait le déplacement. «Malgré les sept kilomètres qui nous séparaient du pas de tir, nous avons pu voir la fusée décoller! Tout s’est apparemment très bien passé et nous sommes ravis que Polar soit enfin en orbite. Pour fêter ça, nous avons ouvert une bouteille de Baijiu, l’alcool local!»

Six jours d’attente

Dans quelques heures, l’appareil chargé de lire les sondes de températures sur Polar devrait se déclencher, permettant en cas de températures trop basses, de mettre en marche un chauffage.

Les trois scientifiques pourront alors se rendre à Pékin dans l’attente du démarrage de leur machine, qui devrait avoir lieu dans six jours. «Il est impossible de la démarrer auparavant, car les militaires ont besoin de toute l’énergie possible afin d’effectuer des corrections de trajectoire de Tiangong 2», précise Nicolas Produit.

Une heure après sa mise en marche, Polar devrait envoyer ses premières données à Pékin où l’armée chinoise se chargera de les copier et de les retransmettre à Genève. L’accord passé entre l’armée chinoise et les scientifiques européens stipule que ces données seront étudiées conjointement par l’équipe genevoise et son homologue chinoise. Afin de s’assurer du bon fonctionnement des transmissions et du respect de l’accord, les trois chercheurs resteront sur place jusqu’au dimanche 25 septembre. «Une fois que les données arriveront à Genève, nous pourrons rentrer», confirme Nicolas Produit.

Deux ans de données

Polar devrait ensuite envoyer des données pendant deux ans au minimum, jusqu’à ce que la station spatiale s’arrête, faute d’énergie, ou que les Chinois ne décident eux-mêmes de l’arrêter.

Les récoltes des données, qui devraient concerner les 50 sursauts gamma les plus brillants collectés chaque année, devraient permettre aux chercheurs d’en savoir d’avantage sur les mystères de ces événements extraordinaires.

Caroline Zumbach


La Chine en quête de reconnaissance spatiale depuis la fin des années soixante

Lancements de satellites, alunissage, vols habités… Depuis quelques années, l’Empire du Milieu enchaîne les missions emblématiques à un rythme soutenu, avec la volonté farouche de se faire une place parmi les pays qui comptent en matière d’espace. «La Chine, tout comme l’Inde d’ailleurs, considère que la maîtrise des technologies spatiales contribue à sa fierté nationale. Pour les Chinois, il n’existe pas de grande nation sans accès à l’espace, explique Isabelle Sourbès-Verger, spécialiste de l’étude comparée des politiques spatiales au Centre Alexandre Koyré, à Paris. Dans les années 1960, ils ont donc initié un programme très ambitieux, qui porte ses fruits aujourd’hui. Désormais, la Chine est devenue une grande nation spatiale.»

Hier, le lancement réussi de la station Tiangong 2 est venu ajouter un nouveau jalon à une histoire déjà riche en succès. Retour en arrière. Dès 1957, la Chine se lance dans la conquête spatiale en coopération avec l’Union soviétique. A l’époque, l’objectif est de développer des missiles balistiques, c’est-à-dire utilisant la gravité terrestre. Mais en 1959, les relations avec l’URSS se dégradent et l’Empire du Milieu doit poursuivre ses recherches sans aide étrangère. Privé du soutien de son voisin, le développement prend du retard et n’aboutit qu’en 1964 à la mise au point du DF-2 – le premier missile balistique chinois. Après ce succès, le pays redouble d’effort en construisant, toujours tout seul, un lanceur de satellite, la fusée Longue marche-1.

En 1970, la Chine devient ainsi, à la surprise générale, la cinquième nation à mettre en orbite un satellite artificiel, Dong Fang Hong I, après l’Union soviétique (Spoutnik, en 1957), les Etats-Unis (Explorer 1, en 1958), la France (Astérix, en 1965) et le Japon (Osumi, en 1970). Depuis, le programme spatial chinois se poursuit à son rythme. En 2003, le pays devient la troisième nation à envoyer par ses propres moyens un homme dans l’espace à bord du vaisseau Shenzhou; en 2011, l’embryon de station spatiale Tiangong 1 est mis en orbite autour de la Terre puis reçoit la visite de deux taïkonautes et, enfin, en 2013 Pékin réussit à poser sur la Lune un robot d’exploration tout-terrain.

«Scientifiquement, ces missions n’apportent pas grand-chose à l’humanité, parce qu’il s’agit de défis que les Etats-Unis et la Russie ont déjà relevés dans les années 1970, poursuit Isabelle Sourbès-Verger. Aujourd’hui encore, la Chine n’est pas capable de réaliser des missions complexes dans l’espace. Cela viendra sans doute mais, jusqu’ici, le gouvernement tente surtout de réaliser des missions symboliques, afin d’acquérir une forme de reconnaissance tant de l’intérieur du pays que de l’extérieur. Que la Suisse ait choisi de participer au programme Tiangong 2, avec le lancement hier de Polar, est en soi une forme de reconnaissance.»

Il faut dire que dans sa conquête des étoiles, Pékin n’a, jusqu’ici, reçu que peu de soutien de l’étranger. «Mis à part la Russie entre 1957 et 1960, puis dans les années 1990, personne n’a aidé la Chine, résume la spécialiste. Et il ne s’agit pas d’un choix délibéré. Ils avancent seuls parce que personne ne veut les soutenir.» En effet, vu depuis les Etats-Unis, l’émergence spatiale de Pékin constitue une menace qu’il faut endiguer. Depuis le début des années 2000, l’Oncle Sam, qui s’est toujours opposé à la participation de la Chine à la Station spatiale internationale (ISS), a donc érigé des barrières limitant le transfert de technologie à l’égard de son rival. Le sujet est sensible. En 2007, par exemple, les Chinois ont détruit depuis la Terre un vieux satellite météo, Fengyun-1C. «Mais ils avaient sans doute mal évalué les risques politiques d’un tel essai. Les Etats-Unis ont vu d’un très mauvais œil que d’autres qu’eux-mêmes acquièrent la capacité d’éliminer un satellite, poursuit Isabelle Sourbès-Verger. Il n’y a pourtant guère de danger car, en réalité, les Américains restent les seuls à avoir réellement les moyens de nuire ou de surveiller ce qui se passe dans l’espace.» Et ce n’est pas près de changer: même s’il n’existe pas de chiffres officiels, le budget spatial chinois ne représenterait, au plus, qu’un dixième de celui des Etats-Unis. Qui jouent d’ailleurs un drôle de jeu. «Si d’un côté ils pointent le péril chinois, ils refusent de l’autre de signer les accords de pacification de l’espace qui sont soutenus par la Russie et… la Chine.»

Bertrand Beauté (TDG)

Créé: 15.09.2016, 21h26

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L’essentiel

Espace
Une fusée chinoise a décollé hier. A son bord, Polar, un détecteur d’astroparticules élaboré notamment par des scientifiques de l’Université de Genève, dont certains étaient sur place ces derniers jours en Chine.

Conquête
La Chine est en quête d’une reconnaissance spatiale depuis 1957, année où l’Empire du Milieu commence une collaboration avec sa puissante voisine, l’Union soviétique.

Exposition
Le projet Polar et les activités spatiales de l’UNIGE font l’objet d’une expo. A voir à Uni Carl-Vogt jusqu’au 30 septembre.

Exposition à l’UNIGE

Les passionnés d’astrophysique peuvent découvrir le projet Polar ainsi que l’ensemble des activités spatiales de l’Université de Genève grâce à l’exposition qui se tient jusqu’au 30 septembre à Uni Carl-Vogt.
Nommée «L’UNIGE dans l’espace… à la chasse des astroparticules», elle présente l’histoire de la découverte des rayons cosmiques et les travaux du Département de physique nucléaire et corpusculaire sur ce rayonnement. Le film du lancement, hier, de Tiangong 2 y sera visible.


Des visites guidées de l’exposition (sur inscription) et du centre de contrôle de l’Alpha Magnetic Spectrometer au CERN sont également organisées.


L’UNIGE dans l’espace… à la chasse des astroparticules Du lundi au vendredi de 8h à 19h. Salle d’exposition de l’UNIGE, Uni Carl-Vogt, 66, boulevard Carl-Vogt.

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