Une deuxième crèche s’installe au milieu des bois

Petite enfanceLe concept d’accueil en plein air en toute saison séduit: une nouvelle éco-crèche en forêt totalise 230 préinscriptions. Zoom sur ses principes et avis de spécialistes.

Viktorie Skvarkova, initiatrice de l’éco-crèche en forêt, devant l’ébauche du canapé forestier, sur le site de l’institution à Plan-les-Ouates.

Viktorie Skvarkova, initiatrice de l’éco-crèche en forêt, devant l’ébauche du canapé forestier, sur le site de l’institution à Plan-les-Ouates. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Un sol jonché de feuilles, de pétales de pommes de pin et de brindilles qui deviennent autant de jouets. Un espace englobant des potagers, un canapé en branchages, un enclos avec Iris et Lilas, les deux chèvres. Pour seuls murs, de la végétation et une règle: ne jamais s’éloigner au point de ne plus voir l’éducatrice. Voilà le profil de «l’éco-crèche en forêt» créée par l’association genevoise Éducation durable, qui a reçu un préavis positif pour ouvrir à Plan-les-Ouates. Cette structure pour les enfants de 2 ans et demi à 4 ans est la deuxième institution du genre en Suisse romande, après La Bicyclette à Dardagny – devenue Éveil en forêt (lire encadré). Le concept séduit: la nouvelle éco-crèche comptabilise quelque 230 préinscriptions!

À l’origine pensé comme une solution économique à la pénurie de places d’accueil, ce concept de crèches en plein air est né dans les pays nordiques vers 1950. En Suisse alémanique, il en existe une vingtaine. L’éco-crèche en forêt de Plan-les-Ouates accueillera seize enfants par jour, en matinée pour l’instant, sur un terrain loué à la Ferme du fond de l’étang. Ses premiers jalons ont été posés le week-end passé durant un chantier participatif qui a réuni 30 bénévoles. L’ossature du «canapé forestier» – un banc en cercle – a été montée, deux toilettes sèches sont en place, la nature compose le reste de la crèche. Quatre professionnelles encadreront les enfants, déposés sur place ou à Cornavin, d’où part un transport accompagné (en train et bus TPG).

Liberté et minimalisme

Le concept de l’éco-crèche repose sur trois piliers: le contact avec la nature – la connaître et la respecter –, la transition écologique – tri des déchets, matériaux de récupération, compost. Minimalisation, aussi: «On utilise juste ce dont on a besoin, explique Viktorie Skvarkova, initiatrice du projet et éducatrice. Il n’y a donc pas pléthore d’objets, l’enfant invente ses jouets.» Dernier point: la liberté. L’enfant évolue en toute indépendance, mais sous la surveillance des adultes. «Il est acteur, explore, construit, invente, résume la fondatrice. L’adulte répond à ses questions, lui fournit un support. La seule activité dirigée est la balade dans la forêt voisine.»

Motricité, autonomie et jeux

Les bienfaits de cette éducation sont nombreux selon Viktorie Skvarkova: stimuler les capacités cognitives, développer la motricité, encourager la créativité, se familiariser avec l’orientation dans l’espace grâce aux balades, apprendre la solidarité et le respect à travers la vie en groupe, découvrir plantes et animaux dans leur biotope. «Gérer, aussi, des situations d’inconfort et les résoudre seul, en se débrouillant. Tout est activité mais pas forcément dans le sens qu’on connaît.»

L’accueil se fait en extérieur, en toute saison et par tous les temps. Seul abri: le canapé forestier couvert par une bâche. Un peu rude? «Il n’y a pas de mauvais temps, seulement de mauvais habits! répond Viktorie Skvarkova. Les parents doivent équiper leurs enfants en conséquence, nous pouvons les conseiller.» En cas de grosse tempête, une solution de repli est tout de même prévue dans une maison attenante.

Participatif pour les parents

Les tarifs s’échelonnent sur quatre barèmes, proportionnellement aux revenus des parents. Pour un revenu brut inférieur à 60 000 francs par an, le tarif pour deux matinées par semaine est de 80 francs par mois; 320 francs pour un revenu jusqu’à 90 000 francs et 600 francs pour des revenus excédant les 110 000 francs. Les familles sont sélectionnées par ordre d’arrivée, dans les différentes catégories. Celles qui paient le moins donnent en contrepartie de leur temps, pour encadrer une activité ou effectuer des tâches administratives. «C’est aussi une manière d’inclure les familles. Mais nous n’obligeons personne.»

Qu’est-ce qui motive ces parents à opter pour l’éco-crèche? Si le manque de places d’accueil joue un rôle pour certains, la fondatrice estime qu’en grande majorité, ce choix s’inscrit dans une démarche plus globale. «Face à l’urgence climatique, sur laquelle on ne peut plus fermer les yeux, les parents questionnent leur mode de vie, leur alimentation, leurs rythmes quotidiens. C’est un moyen de reconnecter ou de maintenir connecté leur enfant à la nature, et de l’éduquer en accord avec leurs valeurs.» En marge de la crèche, l’association Éducation durable a d’autres vocations, dont la formation et l’information.


Pédagogie pertinente à condition d’avoir un guidage

L’éco-crèche a enregistré quelque 230 préinscriptions. Le concept séduit les parents mais qu’en pensent les spécialistes? Olivier Maulini, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève (UNIGE), rappelle que les bienfaits de l’éducation en plein air ne datent pas d’aujourd’hui. «Mais une nouvelle dimension est apparue ces dernières années, écologique et philosophique, avec la volonté de respecter l’environnement et de conscientiser son enfant.»

Pour le chercheur, la pédagogie des crèches en forêt est pertinente «car elle permet de donner un autre sens à l’apprentissage dans tous les domaines, des maths à la motricité». La dimension manuelle lui semble essentielle et il regrette qu’elle puisse faire défaut à l’école. «Ce qui domine désormais dans la conscience collective est une masse d’apprentissages formels. La pédagogie devient coupée de l’expérience sensible, tout est intellectualisé. Or, bon nombre d’enfants ont un rapport au savoir qui passe justement par la mise en situation, par l’expérimentation.» Et de citer en exemple Jean-Jacques Rousseau, qui emmène son élève Émile dans les bois après son refus d’étudier l’astronomie. «Il fait mine de le perdre. Inquiet et criant famine, Émile découvre alors le besoin d’apprendre les points cardinaux lui permettant de s’orienter…» Le professeur relève toutefois qu’il serait «naïf» de penser qu’il suffit de lâcher un enfant dans les bois pour qu’il apprenne mieux. «Les adultes les plus avisés lui donnent des intentions, un guidage, même discret, pour obtenir une vraie intégration des savoirs.»

L’un des piliers de la pédagogie des crèches en forêt repose sur la liberté de l’enfant. À ne jamais contraindre ou dicter, ne risque-t-on pas de former des petits inadaptés au cadre d’une autre institution ou de l’école? «Certains pourraient être un peu déstabilisés. Mais ces crèches imposent tout de même des règles de sécurité. Et en évoluant dans la nature, l’enfant est confronté à des problèmes, il apprend que le monde objectif peut lui résister.» Viktorie Skvarkova, fondatrice de l’éco-crèche, souligne qu’elle ne forme pas «des moutons». «L’enfant n’est pas bête. Si la maîtresse demande qu’il se taise parce qu’elle explique une consigne, il comprendra. Il faut juste qu’il y ait du sens.»

Martine Saillant, responsable des Espaces de vie enfantine de l’UNIGE (avec quatre crèches) et éducatrice depuis de nombreuses années, soutient les valeurs pédagogiques des crèches en forêt. Ce qu’elle remet en cause, en revanche, c’est que cet accueil ne profite qu’à une minorité. «Il reste réservé à une certaine frange de la population. Peu de familles ont les moyens organisationnels de fréquenter une institution qui ferme à 15 h (ndlr: horaire de l’éco-crèche à Dardagny). D’autre part, ce ne sont pas les enfants qui ne mettent jamais les pieds en forêt qui vont profiter de ce genre de crèche, ce sont plutôt ceux qui accompagnent déjà leurs parents dans la nature parce que cela correspond à leurs valeurs.»

Pour la responsable, tant qu’on ne parvient pas à offrir une place en crèche à tous les parents qui le souhaitent, il paraît difficile de défendre ce genre de structures. «C’est un peu du luxe.» Selon elle, il faudrait plutôt œuvrer à créer des places et promouvoir encore plus les sorties dans les crèches ordinaires. «Le mouvement est déjà en marche, de plus en plus de structures se rendent en forêt. Avec l’une de nos crèches par exemple, nous y allons une fois par mois, à Veyrier, par tous les temps.» A.T.

Créé: 22.07.2019, 06h47

Dardagny pionnier

La première crèche en forêt, La Bicyclette, est créée en 2015 à Dardagny par Viktorie Skvarkova. Elle accueille douze enfants par jour (seize le mercredi) jusqu’à 15 h. Les repas sont livrés et consommés dans une roulotte, qui sert aussi à la sieste. En 2016, la Ville de Genève achète cinq places. Un an plus tard, La Bicyclette devient l’association Éveil en forêt, après «des restructurations internes et une impasse financière». Viktorie Skvarkova quitte la structure «à cause de désaccords sur la pédagogie».

La Ville de Genève finance aujourd’hui les douze places, déduction faite de la contribution des parents. La subvention est de 466 300 francs, «en sachant que pour un tel accueil, la dotation en personnel exigée par le Canton est plus importante que dans une institution classique», indique le Département de la cohésion sociale. Il justifie son soutien en indiquant que l’ouverture de places et la diversification des types d’accueil sont des priorités et que la Ville adhère aux objectifs de sensibilisation à l’environnement de cette éco-crèche. A.T.

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