Trente cerisiers, pour fêter le printemps comme au Japon

GenèveLes arbres symboles de l’archipel ont récemment été plantés dans le parc de l’Ariana. L'occasion de revenir sur la tradition qui les entoure.

Les premières fleurs des cerisiers japonais du parc de l'Ariana sont écloses.

Les premières fleurs des cerisiers japonais du parc de l'Ariana sont écloses. Image: Laurent Guiraud

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«Ôhara au nord-est de Kyoto, Yoshino au sud de Nara, le long de la rivière Shukugawa entre Kobe et Osaka.» Demandez au Genevois Philippe Neeser où contempler les plus beaux cerisiers en fleur c’est un peu partir en voyage. Au Japon bien sûr: «L’arbre fait partie de l’identité du pays, de sa culture, de son histoire, raconte le maître de la cérémonie du thé, trente-huit ans de vie sur l'archipel. On le célèbre chaque année au moment de sa floraison.» Mais aussi à Genève: «Depuis maintenant un an, le parc de l’Ariana offre une vingtaine de cerisiers à admirer au printemps. Une chance de vivre une belle fête japonaise sans avoir à prendre l’avion.»

Et depuis la semaine dernière, neuf nouveaux arbres sont venus étoffer la petite forêt qui jouxte la grosse cloche japonaise en fonte, emblème de l’amitié entre la Ville et Shinagawa (arrondissement de Tokyo). Un cadeau végétal du Japan Club de Genève, qui a voulu marquer à sa manière en 2014, les 150 ans des relations diplomatiques entre la Suisse et le Japon. «Nous cherchions à la fois quelque chose de symbolique et qui puisse durer dans le temps, raconte le président de l’association Hiromi Yano. C’est un peu de culture japonaise qui s’enracine dans notre ville d’adoption.» Si vingt arbres étaient prévus à l’origine, une fructueuse campagne de levée de fonds a permis de faire passer ce chiffre à 29 cette année.

Les Genevois sont dorénavant invités à découvrir la tradition du «hanami» (contemplation des cerisiers en fleur) à deux pas de chez eux. Une activité qui s’accompagne au Japon de pique-niques – en général très arrosés – à l’ombre des branches. «Dans les grandes villes comme Tokyo, on voit les gens envahir les parcs pour boire, chanter ou parfois même danser durant tout un après-midi, sourit Hiromi Yano. Nous réfléchissons à la possibilité d'organiser une telle fête à Genève. Mais en tant qu'ambassadeurs de notre pays, nous serons sans doute tenus à plus de retenue.»

De son côté, Philippe Neeser rappelle que le temps du «hanami» est aussi celui de la méditation. Une occasion de réfléchir à la fragilité de l’existence, en contemplant les pétales tombés, mais aussi de célébrer les vivants. «En 1995, je vivais et travaillais dans les environs de Kobe. J’ai vécu le terrible tremblement de terre – d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter – qui a frappé la région le 17 janvier. Les maisons étaient détruites, les infrastructures ravagées et tous les habitants des environs comptaient leurs morts – 6400 au total. Un drame inimaginable. Et pourtant à peine deux mois plus tard, fin mars, toutes ces personnes endeuillées sont sorties sous les cerisiers, pour fêter et se féliciter d’être en vie, sans jamais se plaindre.»

Si aucune célébration n'est prévue pour cette année à Genève, il est intéressant de noter que l'Arboretum d'Aubonne organise un «hanami» le 26 avril, dans sa forêt japonaise. Une tradition initiée il y a maintenant huit ans par Sylvain Meier, ingénieur forestier passionné de Japon. Dans le parc de l’Ariana, les premiers bourgeons viennent d’éclore. Deux variétés d’arbre ont été plantées pour offrir aux visiteurs une période de contemplation un peu plus étalée dans le temps. A maturité, ils atteindront une dizaine de mètres de hauteur avec des formes en tige et branchus de la base. Les fleurs, elles, oscillent entre le blanc et le rose, les belles couleurs d'un printemps japonais.


«Le Sakura, symbole de l’Etat Nation japonais»

Dans leur ouvrage «Kamikazes», paru en février chez Flammarion, Pierre-François Souyri, ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo et professeur à l’Université de Genève, et Constance Sereni Delespaul, spécialiste de l’histoire contemporaine du Japon, consacrent un chapitre à la fleur de cerisier. L’histoire d’un symbole, qui a accompagné le pays depuis la création de son identité d’Etat Nation jusqu’au cœur de la Seconde guerre mondiale. Pierre-François Souyri nous raconte.

La fleur de cerisier est communément associée au Japon. Une tradition ancienne ?

Le cerisier a un statut très particulier au Japon. Imaginez une population qui suit au jour le jour l’avancée de la floraison d’un arbre à la télévision! On ne voit ça nulle part ailleurs. Avec les premières fleurs, les employés de bureau s’arrêtent de travailler tout un après-midi pour pique-niquer, boire et célébrer. Les familles, les amis se retrouvent sous les arbres. Une frénésie s’empare du pays. Ce phénomène, adapté depuis à la société contemporaine japonaise, remonte à bien longtemps. Un texte du VIIIe siècle raconte une fête au Mont-Tsukuba (au nord de Tokyo), au sommet duquel il a fallu monter boissons et victuailles. On retrouve aussi ce genre d’épisode dans le Dit du Genji (œuvre majeure de la littérature japonaise du XIe siècle).

Comme à Genève, le cerisier est aujourd’hui devenu un cadeau du Japon aux pays amis. Comment la symbolique de cet arbre a-t-elle évolué?

Durant l’époque Edo (1600-1867), les cerisiers étaient associés à une tradition de légèreté, la danse, les carnavals, les geishas, le monde des plaisirs. Tout un pan qui a été mis de côté au moment de la création de l’Etat Nation moderne japonais, à la fin du XIXe et début du XXe siècle. La fleur de cerisier devient alors un symbole national, au même titre que le drapeau blanc à rond rouge, et accompagnera le Japon dans ses desseins conquérants. L’arbre a été planté dans les terres colonisées durant la première partie du XXe siècle. Si bien qu’au sortir de la guerre, les Coréens, entre autres, ont abattu ces symboles impérialistes. Il est difficile d’en trouver à Séoul aujourd’hui.

Existe-t-il un rapport entre les cerisiers et les kamikazes?

La fleur de cerisier et sa beauté furtive ont été utilisées dès la fin du XIXe siècle comme un symbole des jeunes soldats fauchés au combat, dans la force de l’âge. Une comparaison qui a connu son apogée avec les kamikazes. Les pilotes étaient souvent de jeunes étudiants inexpérimentés. Au printemps 1945, on ne parlait que de ces garçons qui allaient périr et dont la vie s’apparentait à celle d’une fleur. Ils décollaient d’ailleurs parfois le long d’une haie de branches de cerisiers brandies par des jeunes femmes. Toute cette symbolique a été depuis balayée, mais la passion japonaise pour cet arbre, elle, n’a pas disparu. F.TH.

(TDG)

Créé: 01.04.2015, 09h13

(Image: Laurent Guiraud)

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