«Le trafic d’objets antiques ne se montre plus au grand jour»

GenèveLa lutte s’intensifie et les filières de trafiquants s’adaptent. De faux pedigrees sont fabriqués, selon Jean-Yves Marin.

Directeur du Musée d’art et d’histoire, Jean-Yves Marin est 
un pionnier sur les questions d’éthique dans le milieu muséal.

Directeur du Musée d’art et d’histoire, Jean-Yves Marin est un pionnier sur les questions d’éthique dans le milieu muséal. Image: Georges Cabrera

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L’un des plus grands marchands d’antiquités au monde, sis à Genève, est visé depuis décembre 2016 par une vaste enquête. Cette procédure compte parmi une vingtaine instruites actuellement par le Ministère public genevois en matière de trafic de biens culturels. Des chiffres en légère hausse (lire notre édition du 2 août). Est-ce le signe de la persistance d’une activité frauduleuse ou de l’efficacité des autorités? Pionnier sur les questions d’éthique dans le milieu muséal, Jean-Yves Marin, directeur du Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève, penche pour la seconde explication.

Un marchand d’antiquités genevois a vu des milliers de pièces séquestrées par le Ministère public. Cela vous étonne-t-il?
La Suisse, longtemps pointée du doigt, est en train de jouer un rôle remarquable. Les règles du jeu sont devenues claires depuis 2005, avec la Loi fédérale sur le transfert international des biens culturels. La justice ne peut pas intervenir sur les affaires antérieures à cette date. Mais certaines personnes concernées étaient déjà dans les radars auparavant. La justice ne peut se concentrer que sur les affaires très contemporaines et les enquêtes, minutieuses, s’étalent sur des années. Concernant les objets présentés au MAH – avec l’accord du Ministère public genevois –, arrivés en Suisse en 2009 et que l’on n’accepterait plus aujourd’hui, la justice a travaillé dessus à partir de 2013, pour aboutir à la fin de 2016. Et l’affaire du sarcophage rendu à la Turquie a duré de 2010 à 2017.

Qu’a révélé le cas de ce sarcophage romain?
Il a mis fin à une forme d’impunité. Car on pensait impossible dans certains milieux – des marchands d’art et même des collectionneurs – qu’une pièce comme celle-là puisse être revendiquée et restituée par la justice suisse. C’est un cas d’école car cela renverse complètement le fardeau de la preuve. Auparavant, il suffisait de dire que telle pièce appartenait à sa grand-mère et cela passait. Maintenant, c’est au marchand de prouver sa bonne foi en montrant des documents qui l’attestent. Certains États commencent aussi à agir, tels que la Turquie, en dehors des pays traditionnellement touchés par les pillages, à savoir l’Italie, la Grèce et les pays en guerre.

Les anciennes filières de trafiquants restent-elles actives ou de nouveaux acteurs apparaissent-ils?
Les vieilles filières sont de moins en moins actives, mais maintenant que le trafic de biens culturels est criminalisé, le marché souterrain est beaucoup plus fort. Les problèmes n’ont pas disparu. Il y a des années en arrière, on mettait sans vergogne en vitrine un bel objet provenant de pays en guerre, d’Irak ou d’Afghanistan. Aujourd’hui, les vendeurs n’osent plus le faire. Mais de nouveaux acteurs apparaissent, que nous connaissons mal encore.

Maintenant que le trafic de biens culturels est criminalisé, le marché souterrain est beaucoup plus fort

Parmi les nouveaux acteurs du trafic, y a-t-il des marchands d’art?
C’est difficile à dire. Il y a des passeurs. Dans certains cas de figure, des objets volés depuis la guerre en Syrie et en Irak sont probablement passés par le Qatar, voire l’Asie, puis la Bulgarie avant d’atteindre les grands marchés européens selon des circuits obscurs. Dans les années 80-90, une vieille camionnette partait le vendredi soir de Calabre, chargée jusqu’à la gueule d’objets vendus le samedi aux Ports Francs à Genève, sur une place surnommée le «Marché des Italiens»! Ces antiquités étaient issues des cimetières étrusques ou de la Grande Grèce du sud de l’Italie. De vieux collectionneurs se souviennent certainement avec tendresse de cette époque, qui a totalement disparu! Le trafic existe encore, mais il ne se montre plus au grand jour.

A-t-on retrouvé récemment sur le marché européen et même suisse des pièces pillées durant la guerre de Syrie et d’Irak?
Oui. On en voit beaucoup dans les magasins d’antiquités! Surtout de petites pièces, qui coûtent quelques milliers de dollars. Elles sont facilement écoulables, car il est difficile de prouver d’où elles viennent et on voit mal un État mobiliser des moyens considérables pour les faire rentrer au pays. La nouveauté, c’est qu’on reconstitue des pedigrees aux œuvres importantes. Récemment est apparue sur le marché une collection essentiellement du Moyen-Orient, venant d’un certain Monsieur X, mise en vente à Genève, Londres et New York. En tapant son nom sur Internet, on pouvait lire qu’il s’agissait d’un grand collectionneur. Sauf que personne ne le connaissait… Il s’avère qu’il n’a jamais existé!

Pourquoi en vient-on à fabriquer une identité à une œuvre?
C’est un phénomène que l’on observe depuis une dizaine d’années. En fait, cela montre que la lutte est efficace, car il est plus difficile pour les trafiquants d’écouler leur marchandise. Un certain nombre de collectionneurs et de marchands vont donc essayer de prouver la provenance des biens de cette manière-là. Le problème est qu’il est encore plus difficile pour les autorités de déceler ces fausses identités.

Des pièces remarquables sont-elles aussi sorties de Syrie et d’Irak?
Sans doute, car des procédures sont en cours à New York et à Genève. La personne visée à Genève, interrogée dans la presse, a parlé de milliers d’objets qui lui ont été saisis. Parmi ceux-ci, il y a certainement des pièces extraordinaires. Il reviendra à la justice d’établir leur traçabilité.

Vous n’avez pas la langue dans votre poche. Votre volonté de changer les pratiques vous a-t-elle créé des ennemis?
J’ai eu des contradicteurs dans les colloques. Des collectionneurs et des conservateurs pensent encore que le plus important est de sauver les œuvres, coûte que coûte, alors que notre viatique doit être la transparence et le respect de la loi. Le musée est au service de la société et de son développement. Ce n’est pas une caverne aux trésors perdus.

Créé: 02.08.2018, 20h53

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