Tornare: «On m’a chassé à Berne car on n’a pas voulu de moi au Conseil d’État»

InterviewLe socialiste quitte le Conseil national après huit ans. S’il ne s’est jamais senti chez lui à Berne, il déclare sa flamme à Genève.

Manuel Tornare: «Je continuerai à me battre bénévolement pour différentes associations qui défendent les libertés, l’antiracisme ou la culture, et je siégerai au Bureau de la Fondation du Grand Théâtre.»

Manuel Tornare: «Je continuerai à me battre bénévolement pour différentes associations qui défendent les libertés, l’antiracisme ou la culture, et je siégerai au Bureau de la Fondation du Grand Théâtre.» Image: Lucien Fortunati

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L’ancien conseiller administratif et maire de Genève Manuel Tornare, 68 ans, quitte le Conseil national après huit ans. Un double mandat qui ne l’a pas enchanté – le Genevois ne cache pas qu’il aurait préféré siéger au Conseil d’État. À l’heure du bilan, le socialiste évoque son investissement pour la Genève internationale, la défense des droits humains et son inquiétude pour l’avenir du service public.

Votre mandat au Conseil national s’achève. Sur quelle note?
Mon seul regret serait de ne pas y être si la majorité basculait en faveur des Verts et du centre gauche, ce que je souhaite. En huit ans, j’ai déposé 140 objets, j’ai pu en faire passer certains, mais il est très frustrant de s’opposer à une majorité de blocage. Mais tout n’est pas fini: je continuerai à me battre bénévolement pour différentes associations qui défendent les libertés, l’antiracisme ou la culture, et je siégerai au Bureau de la Fondation du Grand Théâtre. Actuellement, je soutiens dans la rue mes camarades candidats. C’est comme cela que l’on fait campagne, en allant au contact des gens. On ne gagne pas une élection avec les réseaux sociaux.

Vous êtes pourtant un grand adepte de Twitter, où vous pouvez être assassin.
Assassin, un grand mot! Je dénonce des injustices et des absurdités, mais je félicite aussi. Pour moi, Facebook est une poubelle, Instagram, c’est pour les mamies de Champel, seul Twitter est efficace car il oblige à donner du sens en quelques mots, d’où le risque de choquer.

En arrivant à Berne, quelles étaient vos ambitions?
Je n’ai pas essayé d’y faire carrière, je savais que l’essentiel de ma vie politique était derrière moi. J’ai eu l’occasion de dire qu’on m’avait chassé à Berne, car on n’a pas voulu de moi au Conseil d’État.

Berne ne vous a pas plu.
Mais peu s’y plaisent! J’ai travaillé avec des êtres qui resteront des amis. Mathias Reynard, un garçon solaire, intègre. Lisa Mazzone, Carlo Sommaruga, que j’ai redécouvert, Liliane Maury Pasquier, qui préside brillamment le Conseil de l’Europe, Jacques-André Maire, un exemple, et Ada Marra, une femme exceptionnelle.

Difficile pour un Genevois de peser à Berne. Qu’avez-vous pu faire concrètement?
À part Liliane Maury Pasquier et Robert Cramer, peu de Genevois s’y sont imposés. Toutefois, avec Carlo Sommaruga, on y a beaucoup défendu la Genève internationale. La rénovation des bâtiments de l’ONU n’était pas acquise. Genève a une chance historique. Il faut sensibiliser les députés à cet atout.

Les intérêts de Genève vous semblent-ils suffisamment défendus?
Zurich et Vaud sont deux cantons omniprésents, dotés d’une nombreuse députation, excellente, ce qui les rend un peu arrogants. En plénière, ils font bloc. Nous, Genevois, sommes divisés. Et on est trop différents. Lausanne arrive à jouer un rôle d’aimant.

Cet attrait vaudois vous inquiète-t-il?
Il ne faut pas le sous-estimer. Ça commence par la SSR, puis ce seront les congrès internationaux… Or, Genève a une tradition et un avenir dans ce domaine. En Australie, en Argentine, personne ne connaît Lausanne. Henri Dunant n’était pas Vaudois! Il y a un esprit de Genève, à préserver. C’est une ville internationale sans passé colonial, sans présent impérial.

De quoi êtes-vous le plus fier?
J’ai beaucoup défendu les droits humains, ce qui ne va pas de soi à Berne. J’ai aussi lutté contre l’homophobie, le racisme, l’antisémitisme. Et je me suis battu pour les consommateurs (la FRC m’a rendu hommage) en essayant de faire le relais entre la population et Berne. Et j’ai déposé de nombreux rapports au Conseil de l’Europe.

Des regrets?
On n’a pas de vrai parlement en Suisse: par exemple, on ne peut pas proposer des projets de loi, seulement des initiatives parlementaires. C’est une façon de nous refréner. Les questions orales au gouvernement doivent être écrites une semaine à l’avance! Cela tue la spontanéité. Et ce qui me dégoûte avant tout, ce sont les lobbies.

Au sujet des lobbies, vous dénoncez un pervertissement de la démocratie. Comment corriger le système?
Des pays du Conseil de l’Europe nous le disent, notre parlement est infesté par les lobbies: caisses maladie, assurances, banques, pharma, etc. Ce n’est pas normal. Il faudrait publier toutes les sources de revenus des parlementaires. Le grand argument de la droite consiste à nous dire que dans un parlement de milice, il faut bien gagner sa vie! Mais on peut avoir un travail sans lien avec son mandat politique! Et défendre des intérêts collectifs n’est pas la même chose que défendre des intérêts particuliers, catégoriels, ce qui rapporte beaucoup à certains.

Membre de la Commission de politique extérieure, vous jugez que l’image de la Suisse, comme pays défenseur des droits de l’homme, se dégrade. Vraiment?
Je reproche à la Suisse de ne plus jouer son rôle d’arbitre dans les conflits internationaux, comme le faisait Max Petitpierre. Ce rôle est désormais attribué à la Suède ou à la Norvège. C’est dommage. De son côté, Cassis a tendance à s’aligner sur Trump. Inquiétant.

Vous êtes président de la Licra. L’antisémitisme et le racisme font florès. Qu’a-t-on raté?
On n’a pas fait ce que l’on aurait dû faire dans le domaine de l’éducation. En période de crise, la peur de l’autre resurgit. Les boucs émissaires réapparaissent. À la Licra, j’essaie de lutter contre le repli sur soi communautariste.

Quel avenir voyez-vous pour la social-démocratie?
Il y aura toujours une place pour ceux qui défendent les plus vulnérables. Les socialistes ont souvent les convictions humanistes les plus respectables, pourtant cela ne suffit pas. Il faut apporter des réponses aux problèmes concrets des gens. Je me suis battu pour le maintien des petites postes, celle de Saint-Jean par exemple. L’ouverture des marchés, c’est bien, mais certains, comme l’Allemagne, savent tirer leurs marrons du feu et imposer un certain protectionnisme. Deutsche Post livre en bas de chez vous! Quand la Suisse veut que la SSR, les CFF et La Poste soient gérés comme dans le privé, cela m’inquiète. On perd la notion de service public, historiquement nécessaire à la cohésion nationale.

L’affaire Maudet a-t-elle terni l’image de Genève à Berne ou a-t-on exagéré son impact?
Vaud et Zurich saisiront n’importe quel prétexte pour stigmatiser Genève. Eux savent très bien cacher leurs histoires. Je dis souvent que s’il existait une Cour des comptes élue au suffrage universel en Valais, on ne parlerait plus de nos Genfereien. J’accepte volontiers les critiques, c’est vrai que l’on pourrait toujours être bien meilleur. J’aime ma ville avec passion. Quand elle souffre, je souffre.

De quoi souffre Genève aujourd’hui selon vous?
L’impasse politique concernant la Genève transfrontalière me navre. Bâle fait mieux. On construit des logements, très bien, mais on le fait n’importe comment et partout, en oubliant la nature. «On ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant.» Si l’on détruisait du patrimoine pour construire mieux… Mais on construit des laideurs, imposées par des promoteurs cupides, et en oubliant le patrimoine que sont les arbres.

Voyez-vous une personnalité genevoise apte à accéder au Conseil fédéral?
J’ai beaucoup soutenu Pierre Maudet pour le Conseil fédéral. Et puis ce que l’on sait… est arrivé. Pour Genève, c’est une tragédie. Une perte de repères. Idem pour Barazzone, quel talent, quel gâchis. Je n’ai pas à juger, ce rôle ne m’appartient pas. Les deux sont très brillants. Ils ne sont pas de mon bord politique, je le dis donc très librement. Parmi les jeunes, je vois Lisa Mazzone, elle ira loin.

Créé: 09.10.2019, 06h40

Bio express

20 avril 1951: naissance à Lancy. Master en Lettres de l'Université de Genève, professeur de philosophie.

1973 Cofonde le PS de Confignon.

1975-1979 Conseiller municipal de Confignon.

1979-1999 Conseiller municipal en Ville de Genève.

1983-1993 Doyen du collège Sismondi de 1983 à 1993.

1993-1999 Directeur du collège de Candolle.

1999 Elu au conseil administratif en 1999. Sera trois fois maire.

2009 Député au Grand Conseil.

2011-2019 Conseiller national.

2015 Membre de la délégation auprès du Conseil de l'Europe.

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