«Tolérance» ou «neutralité»? La gauche divisée sur la laïcité

Votations du 10 févrierSi le PS, les Verts et Ensemble à Gauche sont officiellement contre la loi sur la laïcité, des élus de gauche la défendent pourtant.

Image: Getty Images

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À première vue, on pourrait croire que la nouvelle loi sur la laïcité, que les citoyens plébisciteront ou non dans les urnes le 10 février, est un clivage gauche-droite. Les recommandations de vote de la brochure officielle le laissent effectivement penser. Le PS, les Verts, Ensemble à Gauche enjoignent de voter «non» à cette loi qui étend l’interdiction du port des signes religieux à tous les agents de l’État, conseillers municipaux compris. Le PDC, le PLR, l’UDC se positionnent au contraire en faveur de la loi.


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Pourtant, la réalité est plus complexe. À l'interne, tous les élus ne sont pas forcément d'accord avec leur parti sur la question. Des figures de gauche et d’extrême gauche sortent du bois pour défendre la laïcité. Plus qu’un désaccord sur un sujet de vote, c’est bien une divergence de fond sur ce qu’est la gauche qui oppose les uns aux autres. Tour d’horizon.

«Aujourd’hui, le prolétariat ne vote plus à gauche»

«Historiquement, la laïcité de l’État est un sujet de gauche, soutient Pierre Gauthier, ancien député et instigateur de l’association «La Laïcité, ma liberté». Je ne peux pas comprendre que des personnes se réclamant de gauche renient le principe fondateur de nos partis.» Il s’explique ce changement de position par une «manœuvre électorale»: «Aujourd’hui, le prolétariat ne soutient plus la gauche. Les petites gens votent UDC, MCG, voire PLR pour les petits commerçants. Les électeurs de gauche sont maintenant des bourgeois, des fonctionnaires, des cadres, bref, une classe moyenne supérieure. Cette gauche-là doit donc se trouver un nouveau prolétariat. Elle a donc fait des migrants les nouveaux damnés de la terre, dont toutes les revendications doivent être appliquées.»

Député d’Ensemble à Gauche, Pierre Vanek, qui voit dans les élus de gauche en faveur de la loi des «électrons libres sans courant de pensée organisé», s’oppose avec véhémence à cette vision: «Je ne pense pas que l’on puisse être de gauche et ne pas défendre les droits démocratiques et les libertés fondamentales.» Pourfendeur de la nouvelle loi sur la laïcité, Pierre Vanek se reconnaît dans la pensée de James Fazy, «qui avait doté les Églises catholique romaine, anglicane, orthodoxe, juive et les francs-maçons de terrains pris sur les anciennes fortifications de Genève», au début du XXe siècle. Quant à ses opposants défendant la nouvelle loi sur la laïcité, il les fait descendre d’un «anticléricalisme bourgeois réactionnaire» qui aurait justement mis des bâtons dans les roues de Fazy.

Pour Salika Wenger, députée d’Ensemble à Gauche en désaccord avec son parti et «athée militante», «toutes les religions marchent sur le ventre des femmes. Quand on est de gauche, il me semble évident de dénoncer ça.»

«Pas de «pub» pour sa religion»

Salika Wenger estime que si l’État est neutre, il se doit de «le montrer» à travers l’accoutrement de ses agents. «Imaginez qu’un homme cherche à obtenir la garde de ses enfants après un divorce. Comment pourrait-il avoir confiance face à une représentante de l’État voilée selon le dogme d’une religion qui considère que c’est à la mère de s’occuper de ses enfants?»

«Les citoyens doivent accepter la différence des agents de l’État», assène Pierre Vanek. Dans la «différence», il place autant les signes religieux distinctifs que «la nationalité, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle», qui ne relèvent pourtant pas d’un choix personnel. «La religion ne relève pas de la vie privée, ce n’est pas une prison où l’on doit être enfermé», estime-t-il.

Hélène Écuyer, conseillère municipale de la Ville d’Ensemble à Ggauche et présidente ad interim du Parti du travail, partage son point de vue. Pour elle, voir des agents de l’État afficher des signes religieux est positif: «Cela montrerait qu’on est ouvert et tolérant.»

Bayram Bozkurt, conseiller municipal Vert en Ville entre 2007 et 2015, estime au contraire qu’«avec quelqu’un qui arbore des signes religieux, c’est comme avec les gens qui promènent un chien: toutes les discussions tournent forcément autour de ça à un moment donné. Or, un agent de l’État n’est pas là pour faire la publicité de sa religion. Les personnes affichant leurs convictions se discriminent elles-mêmes.»

La porte ouverte aux ghettos

«Si on accepte de tolérer les signes religieux, on ouvre la porte aux réunions en non-mixité, on va vers une ghettoïsation de la société», estime Bayram Bozkurt. Pierre Vanek redoute de voir le corsetage du religieux s’étendre «aux libertés syndicales et à d’autres libertés citoyennes». Lyrique, il n’hésite pas à citer le poème de Bertolt Brecht «Quand ils sont venus chercher… je n’ai rien dit» pour illustrer ses craintes. Hélène Écuyer voit dans la nouvelle loi, qu’elle juge superflue par rapport à l’actuelle, une menace plébiscitant «l’intolérance totale»: «tout le monde va se surveiller».

Pierre Gauthier est inquiet du «glissement de la neutralité, qui ne prend parti pour personne, à l’ère de la tolérance, qui veut contenter tout le monde. Or, cette dernière attitude favorise le communautarisme, et la loi du plus fort: celui qui a la plus grande gueule fera passer ses revendications en prétextant être victime d’intolérance.»

Créé: 17.01.2019, 08h10

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