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The Voice au pays des batraciens: les secrets du coassement amoureux

Privé de concert en plein air, le confiné peut se rattraper le soir venu en allant au bord des étangs. Open air lacustre. Reportage à la lampe frontale.

Le Lac des Vernes à Meyrin, avec ses loges lacustres s'avançant dans la zone marécageuse, est un joli spot pour écouter chanter la grenouille au couchant. (Laurent Guiraud)
Le Lac des Vernes à Meyrin, avec ses loges lacustres s'avançant dans la zone marécageuse, est un joli spot pour écouter chanter la grenouille au couchant. (Laurent Guiraud)
Le Lac des Vernes à Meyrin, avec ses loges lacustres s'avançant dans la zone marécageuse, est un joli spot pour écouter chanter la grenouille au couchant. (Laurent Guiraud)
Le Lac des Vernes à Meyrin, avec ses loges lacustres s'avançant dans la zone marécageuse, est un joli spot pour écouter chanter la grenouille au couchant. (Laurent Guiraud)
Le chant nuptial prépare les regroupements, avant l'étreinte qui peut durer de quelques minutes à une semaine et plus. Devant le portail fermé du jardin de la Paix, glycine et coassement. (Laurent Guiraud)
Le chant nuptial prépare les regroupements, avant l'étreinte qui peut durer de quelques minutes à une semaine et plus. Devant le portail fermé du jardin de la Paix, glycine et coassement. (Laurent Guiraud)
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Les choristes sont dans la place. On les applaudit tous les soirs au balcon, pendant que les vilains voisins les dénoncent à la police. Ces derniers, délateurs à la petite semaine, devraient se transporter au bord des étangs, marais et plans d’eau de toutes sortes. Pour les punir de leur intolérance, une autre chorale les y attend.

Partition bien rodée, répertoire exclusif: c’est l’amour que l’on célèbre ici, le rapprochement des corps entre les roseaux, l’enlassement à fleur de nénuphar, le body-body sans masque. Quelle horreur! Mais non, quel plaisir au contraire, pour nos oreilles affranchies, débarrassées des classiques nuisances sonores.

« Groek, groek et kéké»

Concert saisonnier: ça coasse dans tous les coins, humides et vaseux; ça enchaîne jusque tard dans la nuit les «groek, groek», entrecoupés de brefs «kéké», sans compter, en guise de tapis musical, des grésillements soutenus et modulés du type «aouwack, aouwack». Allez toujours dénoncer l’individu qui scande ainsi son goût de la vie. On en rit d’avance.

Avant de corriger les idées reçues. L’individu chantant n’est pas un crapaud commun. Le Bufo bufo n'est guère outillé pour cela. La voix du mâle est faible, la femelle est muette. Tandis que chez les grenouilles verdâtres (hybrides de plusieurs espèces du genre Pelophylax), aussi appelées «grenouilles rieuses» et «grenouilles vertes», alors là, en ce moment, c’est du niveau de Paléo sur la Grande Scène.

Sonneur et calamite

«Il s’agit clairement de la grenouille la plus bruyante», confirme Jacques Thiébaud, biologiste et herpétologue. Il précise: «La plupart des autres espèces ont des chants beaucoup plus discrets; certaines de manière très brève au printemps comme par exemple les grenouilles rousses et agiles, d’autres sur toute la saison estivale (alyte, sonneur, calamite). Le climat est par contre extrêmement sec ces derniers temps et il faudra probablement attendre les prochaines pluies (même légères), pour les entendre s’activer plus ardemment.»

Mettons que la sécheresse actuelle – le bleu du ciel donne soif – ne décourage pas la grenouille meyrinoise. C’est avec elle que l’on commence l’initiation acoustique, en se souvenant que le Lac des Vernes, en contrebas du quartier des Vergers, dispose de plusieurs postes d’observations. Ces loges lacustres en bois clair s’avancent au sec dans la zone humide.

Bruyante concurrence

Ce jeudi, au couchant, une salle de concert à l’instant où l’orchestre s’installe dans la fosse. Un murmure d’instruments et, déjà, des voix qui se chauffent. Il est tout juste 20h, c’est parti. The Voice au pays des batraciens. Deux candidats se livrent une joute sans merci, aucun ne veut lâcher l’affaire. Si grenouille est féminin, c’est le mâle qui assure seul le chant nuptial. D’où la concurrence rapidement audible.

La qualité des vocalisations peut déterminer le choix de la femelle, laquelle décide de se rapprocher du son le plus puissant, le plus vibrant aussi. Nous sommes chez des aquatiques, la voix et ses effets séducteurs se transmettent également par l’eau. Le meilleur chanteur attire sa prétendante et repousse à la fois ses rivaux. La «battle» est territoriale: il convient d’occuper le terrain, aussi marécageux soit-il.

On tient le pourquoi des vocalises, on n’a toujours pas le comment? Ce «groek, groek», il vient d’où? D’un diaphragme souple, de cordes vocales bien développées? Il faut chercher ailleurs.

La nuit est tombée, on change de spot pour percer cette instrumentation mystérieuse. Parc des Franchises, le long de la rue du même nom. Des étangs miniatures traversés par une passerelle de jardin japonais. On sort la lampe frontale, en évitant le plein feu.

Gonfler les sacs vocaux

Théâtre de poche, musique de chambre. La grenouille va par deux. Le mâle a trouvé sa femelle. Une ultime salve mélodieuse avant l’étreinte. Sous les joues, de chaque côté de la tête, notre ténor gonfle ses sacs vocaux, deux fines membranes remplies d’air expiré, pareils à des mini-bulles de chewing-gum si l’on veut.

Oui, on veut. Car le voici notre amplificateur sonore, caisson acoustique, chambre de coassement. La nature est décidément bien faite. On la quitte en emportant avec soi ce secret morphologique bien gardé. Pas complètement. Une dernière escale du côté du Jardin de la Paix, pile à la hauteur du numéro 1 de la rue Moillebeau. Vous situez? Non? Tant mieux.

De toute façon, ce jardinet impressionniste, avec serre, pavillon et bassins, est fermé la nuit. La grenouille chante dans le noir, à l’aveugle, dans une senteur de glycine cascadant du haut en bas du portail. Si le confiné en cavale se cherche une adresse de bonheur simple dans la ville, qu’il retienne celle-ci, sans trop l’ébruiter. Bon concert.

Les marathoniens de l’amplexus

Après la musique, la chose incarnée, dite «amplexus», le mot latin désignant un accouplement par embrassement, mais sans coït. Le membre pénétrant fait défaut. On se débrouille autrement, et plutôt bien. Cet après-concert s’observe dans le faisceau de la lampe de poche, à l’œil nu, sans rougir ni déranger.

Morphologie enchâssée. L’outillage favorise la figure, de quelques minutes à sept jours ou plus. Nos marathoniens de l’étreinte disposent de quoi rester accrochés l’un à l’autre en évitant les crampes.

Coussinets nuptiaux

Après les sacs vocaux, les coussinets nuptiaux. Pouces et avant-bras du mâle portent des callosités, des brosses copulatrices qui viennent enserrer les flancs de la femelle. Le frottement contre la peau déclenche l’effet de soudure.

Les œufs, une fois expulsés par la femelle, sont fécondés de manière externe par le mâle. Les spermatozoïdes sont libérés dans l’environnement et la fertilisation est immédiate. Les spécialistes font remarquer que «les mâles semblent être dans une sorte de transe pendant l’amplexus». Ils sont pratiquement impossibles à séparer de la femelle.

Kamasutra fusionnel

Où faut-il aller pour observer ce kamasutra fusionnel et le chant qui le précède? Jacques Thiébaud, par ailleurs correspondant amphibiens de la section genevoise du KARCH (pour Centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse) se garde bien de proposer une sélections de sites privilégiés.

Citation: «Ma philosophie encouragerait plutôt le plaisir de l’errance. Il ne faut pas confondre la nature avec un zoo. Mais la période est effectivement favorable. En l’absence de tout trafic aérien, on ne doit pas attendre minuit pour se porter au contact de la faune nocturne. Ma seule recommandation: ne pas déplacer les amphibiens rencontrés. Ils souffrent eux aussi de maladies infectieuses.»

Laissons les grenouilles où elles chantent, au risque de devoir les confiner à leur tour.

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