Tamar Nour porte la contestation face à Uber

TransportsLe Genevois a été propulsé au sommet d’une fronde contre la multinationale dans le canton. Portrait d’un chauffeur dégoûté.

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Il est l’homme au chapeau. L’auteur, en janvier, d’une tirade contre un employé d’Uber dans ses bureaux à Carouge. Un flot de paroles, immortalisé puis diffusé sur les réseaux sociaux, qui l’a propulsé malgré lui au sommet d’une fronde contre la multinationale à Genève. Une référence sur les groupes WhatsApp des chauffeurs, un Eric Drouet, sans gilet jaune.

Tamar Nour arbore plutôt un chapeau, pas toujours le même mais élégant, version sud de la France. Barbe taillée, montre mécanique, lunettes de soleil vissées au nez. Chemise repassée, un bouton ouvert – seulement le dernier – pour laisser de la place à un foulard coloré. Quand il ne roule pas en Class V, c’est en gyropode qu’il se déplace.

Mercedes, apparat et rhétorique, mais sans le sou. Il y a quelques années, le divorcé croyait avoir trouvé en Uber le bon partenaire: celui qui lui permet de se connecter une semaine sur deux, et de cravacher nuit et jour, pour également s’occuper de son fils les sept jours suivants.

Tamar Nour doit désormais jouer les équilibristes pour concilier vie privée et professionnelle, car l’entreprise américaine a bloqué son compte en juin 2017 suite à une sombre histoire de client qui estime l’avoir payé deux fois.

Échiquier géant

L’amorce d’un long combat. D’une «partie d’échec contre ce caméléon dont tu as cru que c’était ton bon tonton mais qui avait un plan», contre le «système dictatorial» de notes attribuées par le client «qui font que tu n’es plus maître à bord de ton propre véhicule». Pour un écosystème qui respecte l’indépendance des chauffeurs.

Tamar Nour est un mélange de spontanéité et de méfiance. Il aura fallu six rencontres, plusieurs mois, beaucoup de gestes et d’articulations pour qu’il accepte l’idée d’un portrait, d’effleurer sa vie privée faite de blessures et de larmes.

Né au Caire en 1976, il fait connaissance avec son père six ans plus tard, quand il part vivre chez lui à Genève avec son frère aîné. L’Égyptien grandit aux Avanchets, puis à Meyrin; il intègre à 9 ans le club des aînés de Vieusseux pour jouer aux échecs. L’élève turbulent termine sa scolarité obligatoire au cycle des Coudriers. «L’innocence est partie très tôt chez moi», indique celui qui gagnait son argent de poche à huit ans en lavant des voitures et en ramenant des bouteilles à recycler chez Migros.

Après l’école, il émerge comme professeur de plongée sous-marine en Thaïlande puis, de retour à Genève, il enchaîne les boulots, dans la restauration, l’hôtellerie, sur les chantiers, comme musicien (il enregistre un 45 tours à Kingston), courtier en assurance, chauffeur. Avec un arrêt à la case Relais du Cœur suite à son éviction d’Uber.

L’entrepreneur lance sa société, Swiss Driving Cruise, se reconstitue une clientèle grâce à son «entregent», investit dans une Class V, planche sur un projet de coopérative détenue par les chauffeurs, «quelque chose de plus juste». Il cherche dans ce cadre l’appui de Mauro Poggia, le ministre en charge, ainsi que des soutiens financiers.

«Tous ses clients»

Il en veut au système d’Uber, ce «partenaire qui vous charme et finit par vous soutirer de l’argent, alors que nous sommes tous ses clients», ce «patron déguisé dont les larbins dépendent toujours plus et qui ne paie aucune charge mais qui vous fait payer sa propre TVA tout en restant aux commandes».

Quand il évoque le discours d’Uber, Tamar Nour mime un violoniste. A-t-il fait du théâtre? «Non, la rue. Mais j’aime quand il faut lire entre les lignes.» Sur l’échiquier, il se voit en cavalier, «celui qu’on ne voit pas venir, qui fait des fourchettes». Il avoue néanmoins: «Je suis sous la pluie, mouillé, et je ne peux plus faire demi-tour».

Tamar Nour compte ses sous, mais il a engagé une baby-sitter pour être disponible en tout temps. Il conduit des expatriés onusiens, collabore avec des hôtels, avec le concurrent d’Uber, Kapten, tant qu’il proposera des bonus. Il lorgne du côté de Lymo, une autre enseigne qui fait des émules, et Blacklane. Avec hargne et méfiance.

Fin février, Tamar Nour et d’autres chauffeurs se sont rendus dans les bureaux de Kapten pour que l’entreprise rembourse une grosse somme à l’un d’entre eux, ce qu’ils ont obtenu. Il pointe aussi l’État, censé veiller au grain, «qui ne se réveille pas», dit-il. «Comment être entrepreneur alors qu’on nous maintient la tête sous l’eau? Ce qu’on gagne couvre à peine les taxes qu’on doit payer.» Le 8 mai, il soutient les chauffeurs Uber qui font grève (lire ci-contre).

Meneur, Tamar Nour est peut-être encore plus un symbole. Celui de la précarité croissante d’un secteur en crise où l’offre explose tellement plus vite que la demande. De la «nudité» (ses mots) des chauffeurs vis-à-vis des plates-formes. Mais aussi du pouvoir rendu par les réseaux sociaux à chaque pion, qui leur permettent de s’unir face à la reine.

Créé: 22.05.2019, 07h05

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