«La Suisse est en retard dans la lutte contre le sida»

SantéAlors que le nombre de nouveaux cas ne fléchit pas, la professeure Calmy défend les autotests et la pilule antisida (PrEP).

«D’un côté, la prévention perd de son impact, mais la peur revient en force dès que l’on annonce sa séropositivité à quelqu’un ou à son conjoint», relève David Perrot, directeur du Groupe sida Genève.

«D’un côté, la prévention perd de son impact, mais la peur revient en force dès que l’on annonce sa séropositivité à quelqu’un ou à son conjoint», relève David Perrot, directeur du Groupe sida Genève. Image: ALAN GRAF

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Faut-il avoir peur du sida en 2016? La question était posée ce jeudi 1er décembre lors d’une table ronde organisée à l’Hôpital, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la maladie. Médecins, infirmières, acteurs du terrain et sociologue s’accordent à dire que malgré les progrès des traitements, la stigmatisation des personnes séropositives demeure. Mais comme on ne meurt (presque) plus du sida, on ne s’en méfie plus, à tort, car l’épidémie ne recule pas. De plus, alors que de nouvelles stratégies prouvent leur efficacité, la Suisse tarde à les adopter, regrettent les médecins.

Changement radical

«Aujourd’hui, les campagnes de sensibilisation montrent davantage l’amour et le plaisir que la peur du sida», constate la professeure Alexandra Calmy. La responsable de l’unité VIH des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) l’explique par «le changement radical de paysage» en vingt ans, grâce aux trithérapies. Après l’hécatombe (39 millions de morts), 35 millions d’humains vivent désormais avec un mal en passe de devenir chronique.

«On ne parle pas beaucoup du vécu des personnes infectées, relève Claudine Burton-Jeangros, professeure de sociologie à l’Université de Genève. C’est une population qui vieillit avec une condition irréversible. On parle des groupes à risque, beaucoup moins des personnes ordinaires, ces Monsieur et Madame Tout-le-monde qui se sentent stigmatisés et finissent par ne plus parler de leur maladie à leur entourage.»

Au fil des ans, les traitements ont permis d’endiguer la maladie: «Il y a dix ans, nous découvrions que les personnes sous traitement efficace n’étaient plus infectieuses. Ce «Swiss Statement» a causé pas mal de controverses, rappelle le professeur Bernard Hirschel (ndlr: l’annonce avait remué les milieux de la prévention et modifié la jurisprudence en cas d’accusation de contamination). Aujourd’hui, ce constat est confirmé», affirme l’expert de renom. Et de citer l’étude européenne Partner 2016 portant sur 1166 couples composés d’un séronégatif et d’un séropositif traité dont la charge virale est devenue indétectable. Ces couples n’ont pas (ou peu) utilisé de préservatif pendant plus d’un an. «Aucune transmission n’a été détectée après plus de 58 000 relations sexuelles. Si le risque zéro n’existe pas, on peut estimer qu’il s’agit de données solides», se félicite Bernard Hirschel.

Autre progrès: un médicament employé dans le cadre de la trithérapie, le Truvada, a prouvé son efficacité dans la prévention de l’infection. Cette PrEP (prophylaxie préexposition), si elle est reconnue en Suisse, n’est pas enregistrée comme médicament à titre préventif – dès lors les médecins qui la prescrivent à cette fin engagent leur responsabilité. Conséquences: «Personne ne le prescrit en ville. Aux HUG, nous en prescrivons à moins de dix patients», estime Alexandra Calmy. La spécialiste genevoise souhaiterait formaliser l’utilisation de la PrEP en Suisse, afin que les usagers soient mieux informés des modalités de sa prescription.

La PReP, «ça marche»!

La PReP pourrait servir à diminuer la peur du sida, suggère David Perrot, directeur du Groupe sida Genève. D’autant que «ça marche», souligne Bernard Hirschel. Certes, le médicament, non remboursé, est cher (899 francs pour 30 comprimés), ne protège pas contre d’autres infections sexuellement transmissibles et nécessite un suivi médical particulier. Mais, glisse le professeur, «on peut le commander à titre individuel par Internet et obtenir 30 pilules pour 150 à 200 francs, ce qui suffit pour un à trois mois.»

Du côté du dépistage, un autre outil efficace n’est pas autorisé en Suisse: l’autotest, en vente libre en France pour moins de 30 euros, permet de connaître son statut sérologique en 20 minutes. «Nous sommes en retard, regrette Alexandra Calmy. On aimerait que ces outils soient disponibles. Les autotests vont certainement s’imposer, car ils offrent une vraie alternative de dépistage pour des personnes qui n’ont pas envie de consulter ou d’exposer leur sexualité devant un soignant. L’OFSP commence à les mentionner, mais c’est lent. L’OMS les recommande dans sa campagne pour la journée de lutte contre le sida. Pourtant, la Suisse a été en avance, à l’époque, avec les salles d’injection pour les drogués…» (TDG)

Créé: 01.12.2016, 21h29

On prend des risques mais on a peur

On prend des risques mais on a peur



















Une étude française auprès des 15-24 ans en 2016 révèle que 4,8% d’entre eux ont fait un test VIH l’année précédente. Pourtant, le sida effraie 76% d’entre eux. Contradictoire? Au Groupe sida Genève, David Perrot note que si «d’un côté, l’épidémie s’est stabilisée et la prévention perd de son impact, la peur revient en force dès que l’on annonce sa séropositivité à quelqu’un ou à son conjoint». Pourtant, en Suisse, «parmi les 27% de personnes qui avouent une relation extraconjugale, 80% n’ont pas de remords de ne pas avoir utilisé de préservatif. Seules 10% ont pensé au risque de sida», note Alexandra Calmy, qui rappelle que l’épidémie ne fléchit pas en Suisse, où 538 nouveaux diagnostics ont été posés en 2015 (+4%). A Genève, ce nombre s’élève à 62 (dont 45% chez les hétérosexuels). En tout, 3000 à 4000 personnes vivent avec le VIH dans le canton. S.D.

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