«La Suisse doit son excellence aux étrangers»

RecherchePour l’économiste Yves Flückiger, recteur de l’Université de Genève, l’économie suisse perdra beaucoup si le pays est exclu des programmes de recherche universitaires européens.

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Son inquiétude ne fait que croître. L’économiste Yves Flückiger tirait déjà la sonnette d’alarme après le vote du 9 février 2014 visant à limiter «l’immigration de masse». Plus de deux ans après, le recteur de l’Université de Genève mesure les effets de l’isolement sur le monde académique. Très bien placée en 2013, la Suisse a dégringolé dans le classement par pays de la coordination des projets de recherche. Délicate, la situation deviendrait désastreuse si, en raison du Brexit, la Suisse ne trouvait pas d’accord avec l’Europe. Le pays paiera le prix fort d’une exclusion du programme Horizon 2020, prévient-il. En livrant un plaidoyer pour l’ouverture au monde, garante de l’excellence académique et de la santé économique helvétiques.

Que s’est-il passé depuis février 2014?

Nos craintes se sont confirmées, en particulier pour les programmes de recherche comme Horizon 2020. Entre 2007 et 2013, la Suisse coordonnait 972 projets européens (soit 3,9% du total) et se plaçait ainsi au 7e rang. En proportion de sa population, elle était en première position! Aujourd’hui, elle est 24e et avant-dernière, avec seulement quinze projets, soit 0,3% du total. Nos chercheurs ne sont pas devenus moins bons. Ils n’ont simplement pas été retenus en raison du climat d’incertitude. Nous pouvons encore participer, mais on nous dit souvent: «Vous ne pourrez peut-être pas rester ou pas coordonner le projet jusqu’au bout.» Le risque est jugé trop important et les universités suisses sont marginalisées.

Comment expliquer le succès helvétique qui avait prévalu jusqu’ici?

D’une part, les autorités fédérales et cantonales ont compris l’importance de l’investissement dans l’éducation tertiaire. D’autre part, nous sommes un petit pays qui a toujours compté sur le recrutement de chercheurs étrangers. C’est ce qui a rendu notre recherche aussi compétitive. Avant le vote de 2014, chaque projet suisse avait deux à trois fois plus de chances d’être retenu que d’autres projets européens. Nous avons atteint ce succès car nous avons été capables d’attirer les meilleurs chercheurs du monde. La Suisse est un pays trop petit pour assurer cette performance avec ses seules ressources.

L’ouverture est donc une bonne chose.

Oui. La compétition est la meilleure garantie de l’excellence. La Suisse est habituée à la concurrence. Sans elle et sans l’ouverture au monde, elle pourrait s’endormir sur ses lauriers. Si un projet de recherche affronte quatre ou cinq groupes concurrents, il ne sera pas aussi bon que s’il doit régater face à 200 équipes.

D’aucuns diront que la société peut se passer de l’excellence académique.

Justement, non. L’apport de la recherche fondamentale est essentiel à l’ensemble de la société. Les véritables innovations, celles qui marquent une rupture dans nos modes de vie, sont toutes issues de la recherche fondamentale. Peu viennent de la recherche industrielle. L’astronomie a, par exemple, ouvert la voie à de grands progrès dans le domaine de l’optique. Le Pôle de recherche en nouveaux matériaux, dirigé par l’Université de Genève, a fait naître le poinçon de Genève, qui protège les montres suisses de la contrefaçon. Les lasers, le Web et bien d’autres exemples montrent que les grandes découvertes ont dérivé d’une recherche qui ne visait, au départ, que l’excellence de la science. Plus que dans tout autre pays, la richesse économique de la Suisse est basée sur sa capacité d’innovation. Beaucoup de programmes européens ont des liens avec les PME car ils favorisent la recherche avec des entreprises locales. Il faut l’expliquer à la population.

Pourquoi le Brexit vous inquiète-t-il tant?

Il accroît le risque que la Suisse ne trouve pas de solution avant février 2017. La clause qui nous permettait encore de participer partiellement au programme Horizon 2020 ne serait plus assurée. Cela signifierait ne plus bénéficier des programmes et des fonds européens.

Pouvez-vous chiffrer l’apport de ces programmes européens?

Entre 2007 et 2013, l’Université de Genève a reçu plus de 100 millions d’euros de l’Europe pour financer des projets de recherche. A cela s’ajoutent 25 millions versés à titre d’overhead, ces fonds qui permettent de couvrir les frais d’infrastructure liés au développement d’un projet. L’Europe a été beaucoup critiquée pour sa bureaucratie, mais elle a été novatrice dans le domaine académique, en créant un véritable espace communautaire de recherche. Les programmes Flagships comme le Humain Brain Project ou Graphene apportent des moyens considérables. Le Humain Brain Project, piloté par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, représente 1 milliard d’euros. A ce stade, on se demande si la deuxième tranche de financement sera bien octroyée. Quid des nouveaux Flagships? Un nouveau projet doit être lancé sur la physique quantique. Le professeur genevois Nicolas Gisin est très réputé dans ce domaine. Devra-t-on renoncer à participer ou à coordonner un projet d’envergure?

Quelle solution voyez-vous?

Nous pouvons sans doute renégocier un accord comme pays tiers, mais nous aurions un moindre accès aux financements et nous ne pourrions pas être leaders de projets. Renégocier les accords pays par pays est une autre possibilité. Nous l’avons fait pour la mobilité des étudiants, car après février 2014, nous avons vu une chute brutale de l’afflux des étudiants. La situation s’est rééquilibrée, mais à quel prix! Nous avons rétabli des partenariats avec l’Angleterre, l’Allemagne, la France, avec l’Espagne mais cela a été difficile. Cela demande beaucoup de temps et c’est onéreux.

Alors, que faire?

J’imagine une clause de sauvegarde qui permettrait de maintenir la libre circulation avec un mécanisme de frein qui se déclencherait à partir d’un certain seuil, avec l’accord des deux parties. Ce seuil pourrait être défini en fonction de l’immigration observée dans le reste de l’Europe. On peut aussi imaginer des clauses de sauvegarde sectorielles, régionales avec des quotas à bien plaire.

Faire une exception pour la recherche est-il envisageable?

Cela me paraît très compliqué, et plus encore aujourd’hui qu’hier. Il ne faut pas se faire d’illusions. Si les universités demandent une exception, d’autres secteurs vont s’engouffrer dans la brèche et cela ne passera pas.

Vous êtes assez pessimiste.

Je suis très inquiet car je pense que l’Europe sera moins encline à accepter un accord favorable à la Suisse, ce serait ouvrir la porte à un maintien déguisé du Royaume-Uni avec des clauses particulières. Si des concessions doivent être faites, elles seront faites pour le Royaume-Uni avant tout.

Au pire, si aucun accord n’est trouvé avant février 2017, que se passera-t-il?

Des postes ne pourront plus être financés. Le Fonds national suisse a une politique beaucoup moins généreuse que l’Europe en termes de couverture des coûts indirects de la recherche. Tous les financements de la recherche ne disparaîtront pas, mais une partie du développement de la recherche sera compromise. Si tous les accords bilatéraux sont dénoncés, il faudra tout recommencer à zéro.

Ce climat affecte-t-il aussi les rapports avec le reste du monde?

Oui. Nos chercheurs viennent du monde entier. Si des quotas sont mis en place, ils bénéficieront en premier lieu aux Européens. Cela devient de plus en plus compliqué d’attirer des Américains, des Asiatiques, des Russes. Il serait aujourd’hui quasi impossible d’attirer un Stanislav Smirnov (ndlr: titulaire de la Médaille Fields, équivalent du Prix Nobel en mathématiques). A l’inverse, l’Australie ou les Etats-Unis continuent d’attirer et de retenir les meilleurs. C’est leur grande force.

(TDG)

Créé: 30.06.2016, 19h55

L’économiste Yves Flückiger, recteur de l’Université de Genève?. (Image: Laurent Guiraud)

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